Interview réalisé en juin 2014
(reproductions autorisées avec mention de la source)

Q. Jean-Paul Inisan, à 71 ans passés, vous vous mettez à publier presque un livre par trimestre. Pouvez-vous nous donner des explications sur cette créativité aussi soudaine que tardive ?

JPI : Disons qu’il s’agit d’écrits assez anciens, que j’ai révisés avant de les proposer à des éditeurs. Il m’en reste encore beaucoup sur mes supports numériques. Jusqu’à présent, je me disais qu’ils ne valaient pas grand-chose et, en plus, je ne voulais pas me singulariser en les publiant. Je me disais qu’ils étaient simplement une expression de moi-même en direction de moi-même. Et surtout, publier des livres représentait pour moi un risque de narcissisme intellectuel ou  commercial que je voulais à tout prix éviter, car c'est quelque chose qui est contraire à ma conception d'une vie juste (aus sens de justesse). Je pense en effet qu'il faut vivre de manière discrète et modeste, ne pas s'afficher.

Et puis voilà, mon plus jeune fils est parti continuer ses études assez loin d’ici. Je lui consacrais beaucoup de temps, et nos échanges sur différents sujets étaient particulièrement riches et nombreux.. Son départ a créé un vide dans ma vie. J’ai vite ressenti de l’ennui. Alors, je  me suis dit que  peut-être la publication de ces livres, même s’ils n’obtenaient pas un grand succès, me redonnerait la passion dont j’ai besoin et la motivation pour vivre.

Q. : Mais vous aviez déjà publié dans le passé. N'est-ce donc pas là simplement la suite un peu différée dans le temps de vos créations antérieures ?

JPI : Oui, c’est vrai que j’avais publié quelques livres dans le passé, certains à mon nom propre, d'autres sous divers pseudonymes. Mais je n’en suis pas très fier. Pour la plupart ils étaient écrits dans une langue à peine correcte. Quelques-uns étaient même illisibles. Cette fois-ci, j’ai pris le temps de soigner mon écriture et mon style. J’ai fait relire mes manuscrits à des amis, certains professeurs de lycée, et j’ai tenu compte de leurs remarques. Je pense que cette nouvelle génération de livres sera très différente.

Q. : En attendez-vous un grand succès ?

JPI : Disons que j’en attends un succès très moyen, car je ne suis pas un auteur connu et je ne dispose pas des appuis médiatiques nécessaires pour le devenir. Je ne prétends pas non plus être un grand écrivain, encore moins un grand sage. Je publie surtout pour m’occuper l’esprit, pour me donner une raison de vivre, de bien vivre. En plus de l’immense plaisir que me procure la création, si mes livres peuvent distraire ou être utiles à d’autres, ce sera pour moi une satisfaction supplémentaire que je saurai apprécier à sa juste valeur.

Et puis je suis d’une nature plutôt renfermée, peut-être même dangereusement asocial. Je suis conscient de ce handicap et, sous peine de me condamner à une solitude glaciale, il me faut faire quelque chose pour communiquer de manière originale avec mes semblables. Je déteste toutes les activités collectives qui sont proposées aux « personnes âgées » afin, suivant l'expression à la mode, d’entretenir un "lien social". Je trouve cette organisation particulièrement rebutante. Donc, j’espère que mes livres plairont à un minimum de lecteurs, avec lesquels je pourrai échanger quelques idées ou impressions.

Q. : Vous parlez de solitude. Mais, à ce que je sais, vous ne vivez pas seul et vous avez un bon nombre d’enfants et de petits-enfants.

JPI : C’est vrai, mais c’est vrai aussi que je ne suis pas très famille. Les liens de sang ne sont pas pour moi les plus importants. J’accorde plus d’importance aux personnes avec lesquelles je peux partager mes idées et mes goûts. Et c’est vrai que je vis avec une personne merveilleuse, dont la grâce et l’intelligence ne cessent de me ravir tous les jours. Mais ce n’est pas suffisant, on ne peut pas s’enfermer dans un couple ou dans un groupe d'amis !

Q. Sur votre site internet vous vous présentez comme un adepte de la méditation silencieuse. Cette activité n’a donc pas  sur vous l’effet apaisant qu’on pourrait en attendre ?

JPI : Je pratique une forme de méditation, que j’ai moi-même créée, pendant deux à trois heures tous les matins. Il est vrai qu’elle me fait vivre des moments exceptionnels et je crois qu’elle contribue au maintien de ma bonne santé, malgré les excès dont je suis coutumier. Elle stimule aussi ma faculté de concentration et ma créativité. Mais ce n’est pas une activité que je souhaite pratiquer de manière continue. Je ne suis pas un moine et je ne veux pas devenir un saint homme. Bien au contraire, j’ai un côté bon vivant et même jouisseur, qui peut surprendre quand on me lit ou qu’on m’observe au cours d’une méditation.

Q. : Parlons maintenant de vos livres et, particulièrement, de celui qui vous tient le plus à cœur : INFINIMENT AUTRE. Et d'abord, ce personnage du maître, qui semble avoir réponse à tout, posséder un charisme extraordinaire et un savoir presque illimité, est-ce vous ?

JPI : Non, bien entendu. Comme le soulignent les théoriciens actuels de la littérature, en particulier les narratologues inspirés par Gérard Genette, il convient de ne pas confondre l’auteur et le narrateur. Le personnage du maître dans mon livre "Infiniment Autre" est une pure fiction, que j’ai inventée de toutes pièces, en m’appuyant sur ce que j’ai pu apprendre, en observant le comportement de différents enseignants spirituels de l’Inde, de la Chine ancienne et de leurs successeurs actuels en Orient et en Occident. Pour ma part, je suis très différent. Je ne me prends pas  pour un sage ou ce que l’on appelle « un être éveillé ». Je connais mes limites, et elles sont très étriquées.

Q. : Alors, vous définissez-vous comme étant un philosophe ?

JPI : Non, bien entendu. Je n’ai pas reçu la formation qui pourrait légitimer cette appellation. Je suis issu d’un milieu très pauvre, d'une pauvreté à la fois culturelle et matérielle ! J'ai été placé en apprentissage dès quatorze ans,  je ne possède aucun titre ou diplôme universitaire, bref je suis un autodidacte. Dans ma famille, il n'y avait pas de livres, sauf quelques romans d'amour mièvres et un vieux dictionnaire Larousse, qui s'effilochait et s'affaissait sur lui-même au fil des années. Tout ce que j’ai appris, je l’ai appris d'abord par  mes lectures qui, à partir de mon adolescence et jusqu'à la quarantaine, ont été extrêmement nombreuses et très diverses. Je fréquentais beaucoup les bibliothèques. Quand j'étais jeune et que je n'avais pas d'argent, il m'est même arrivé de voler des livres de philosophie (entre autres) que je voulais à tout prix acquérir pour avoir le temps de les étudier.

Mais j'ai appris surtout  par mon expérience de vie, qui a été très riche bien que pas toujours facile. J’ai expérimenté de nombreuses méthodes de développement personnel et psychothérapies nouvelles, en groupe et en individuel. J’ai moi-même animé ou co-animé divers groupes de thérapie émotionnelle et transpersonnelle, en utilisant des techniques psychocorporelles, comme la gestalt-thérapie, la bioénergie, le rebirthing (revécu de naissance), la régression primale, la sophrologie, la sexologie humaniste, la méditation intensive, le Dialogue Intérieur, etc. Ma vie a été faite de beaucoup de souffrances mais aussi de beaucoup de joies. Elle a été émaillée de nombreuses expériences très diverses, pas toujours concluantes mais souvent audacieuses et formatrices.

Q. : Oui, pouvez-vous nous en dire un peu plus sur votre parcours ? 

JPI : Je n’avais sans doute pas été bien préparé à la vie d’adulte, et mon orientation professionnelle a été une véritable catastrophe ! Mes capacités et mon caractère me disposaient à des activités intellectuelles ou artistiques, et on a tenté de m'imposer un métier manuel dans un milieu fruste et brutal, peu respectueux de ma sensibilité, qui  à l'époque était extrême. Ce qui, en plus de graves handicaps psychologiques (timidité maladive, bégaiement, etc.), a été la source d'une adolescence extrêmement malheureuse, remplie d'humiliations répétées. Au point qu’à cette époque je pensais souvent au suicide.

Heureusement, je me suis révolté en me cultivant. C'était une sorte de rebellion contre mon milieu, lequel  rejetait compulsivement tout ce qui avait une allure un peu intellectuelle. J’ai fait un peu de politique et du syndicalisme ouvrier. Ce qui a assez bien marché. Cela m’a permis,  en assumant des responsabilités de leader, de trouver un peu d’estime pour  moi-même, tout en m'assurant une certaine reconnaissance sociale et même familiale. 

Puis il y a eu mai 68 qui a été comme un déclic. J’ai découvert les mouvements du Nouvel Âge, j’ai fait partie de communautés de vie libertaires, inspirées par les idées du freudo-marxiste Wilhelm Reich et d’autres psycho-philosophes à la mode à cette époque-là. Ma vie personnelle (en particulier sexuelle) a été très mouvementée à cette époque, j'ai souvent changé de partenaires et de lieux de vie, mais il me semble qu’au terme de cette période je me suis libéré. Tout alors me paraissait possible, et rien ne me résistait. Je me sentais totalement libre et sans la moindre culpabilité !

Mais tout de même, changer sans cesse de contexte affectif et relationnel n'était pas nécessairement épanouissant ni reposant.  Après avoir vécu mille aventures j’ai, enfin, rencontré Douglas Harding.  Cela a été le grand virage de ma vie. Elle a pris une direction plus spirituelle, avec la recherche d'un sens plus profond à ma vie. Dix ans auparavant, une femme catholique, avec laquelle j’avais eu une relation pendant quelques mois, m’avait intrigué en me parlant éloquemment de l'amour, au sens chrétien de ce terme. Mais là, avec Douglas, il n’y avait plus de possibilité de fuite. Son charisme était tel et sa méthode tellement convaincante que j’ai craqué. Ma vie est maintenant paisible et  je vis avec la même personne depuis plus de seize années ininterrompues. Le record absolu, en ce qui me concerne !

Q. : Aujourd’hui, regrettez-vous les erreurs que vous avez commises dans le passé ?

JPI : Non, je n’y pense jamais. De mon point de vue, seul le présent existe. Même s’il est toujours plein du passé et du futur, il reste le présent. Et cette conscience d’être maintenant, maintenant et ici, de n’être que ça, c’est  comme une porte largement ouverte au nouveau, au renouvellement incessant et aussi à l’autre, au différent. ! C’est la possibilité toujours ouverte de m’intéresser aux autres, à ce qu’ils font, à ce qu’ils pensent, à ce qu’ils ressentent. C’est être vivant, bien vivant ! Il m’importe peu de vivre vieux ! Je préfère vivre intensément que de végéter comme un légume pendant de longues années !

Q. : Alors maintenant, pouvez-vous nous parler plus précisément de ce livre "INFINIMENT AUTRE" ?

JPI : Par ce livre, j’ai voulu faire une synthèse de tout ce j’ai appris au cours de ma vie. J’ai rencontré des personnes exceptionnelles, j’ai vécu des expériences assez rares et j'ai fait partie de de groupements que certains qualifieraient sans doute aujourd’hui de sectaires. Les personnes qui m’ont le plus marqué ont été l’Anglais Douglas Harding et puis aussi Fritz Perls, le fondateur de la gestalt-thérapie,  que je ne n’ai pas rencontré personnellement, mais dont l’œuvre a eu un impact important sur ma conception de la vie. C’est grâce à lui notamment que j’ai découvert la nécessité absolue de ressentir consciemment, délibérément, tout ce que le corps peut ressentir : sensations physiques (plaisirs, douleurs), sentiments, émotions...

Quand vous ne faites que penser, que vous référer à des abstractions, sans jamais revenir à l’expérience concrète, c’est-à-dire à l'expérience corporelle et sensorielle immédiate, vous vivez en dehors de la réalité. Certains philosophes, mais aussi des scientifiques éminents, en ont fait une profession. Quand on les écoute ou qu’on les lit, on se demande de quoi ils parlent exactement. Leurs analyses sont interminables et de plus en plus détaillées, ils ne cessent jamais de découvrir de nouveaux éléments de connaissance. On a l’impression qu’ils vivent passionnément (compulsivement ?) sur leur carte et de leur carte, mais pas du tout sur le territoire que leur carte décrit.

De mon point de vue, toutes les idées - et donc les applications pratiques qui en découlent - doivent subir l'épreuve de la réalité concrète vécue par les humains, c’est-à-dire ultimement dans leurs corps. Dans leurs corps ! C’est la seule manière de vérifier leur adéquation à la vie humaine. Tous les raisonnements, qu'ils viennent d'un éminent intellectuel ou d'un simple quidam, doivent tous se terminer par un ressenti corporel satisfaisant ou insatisfaisant. C’est le critère final qui détermine s’ils sont pertinents ou non pour soi-même et, le cas échéant, pour l'espèce humaine. La méconnaissance de cette vérité élémentaire aboutit inéluctablement - tôt ou tard - à la souffrance et, en finale, à l'autodestruction individuelle ou collective (qui,  dans le cas de l'humanité, serait certainement massive et sans doute définitive).

Q. : Quand on lit INFINIMENT AUTRE, ce que vous appelez « ressentir » me semble remplir bien plus qu’une fonction de vérification. Vous semblez en faire un instrument presque magique et puis vous utilisez ce mot « ressentir » pour désigner des expériences qui paraissent curieuses. Par exemple, vous parlez de ressentir « les pensées ». Peut-on vraiment ressentir les pensées ?

JPI : Je crois que le livre répond abondamment à votre question. Donc, je vais répondre ici brièvement. Les pensées se trouvent dans le corps, en l’occurrence dans cette partie du corps qu’on appelle la tête. C’est d’abord à cet endroit qu’on peut les ressentir. Mais surtout, ce que je veux dire par cette expression, qui peut paraître étrange en effet, c’est que lorsque vous faites la pure expérience d’être, de l’être, vous expérimentez qu’il n’y a aucune distance entre vous-même et vos pensées. Or, seul ce qui est ressenti par une personne n’a aucune distance vis-à-vis d’elle. Pour voir quelque chose, il faut qu’elle soit à distance. Pour entendre, même votre propre voix, il faut une distance minimum entre vos oreilles et le bruit ou les paroles que vous entendez.

Mais ce que vous ressentez, c'est évident pour une douleur ou une sensation de plaisir, ou une émotion, vous le ressentez toujours à l’intérieur de votre corps. Il n’y a aucune distance entre ce que vous ressentez et vous-même. Quand vous en prenez conscience, je veux dire en situation, c’est un véritable choc, une révélation extraordinaire, dont les conséquences sont incalculables.

Q. : Et Douglas Harding ?

JPI : Douglas Harding est la personne qui m’a le plus marqué. Son charisme et son désintéressement étaient exceptionnels !  Mais si j’ai retenu la majeure partie de son enseignement, j’y ai cependant ajouté beaucoup d’éléments qui, de mon point de vue, le rendent plus cohérent, plus complet. Son enseignement était fondé sur l'idée (vérifiée par des expériences pratiques) que nous vivons tous inconsciemment à bonne distance de ce que nous sommes réellement, c'est-à-dire que nous confondons tous notre visage reflété par les miroirs avec ce que nous sommes réellement ici, "à zéro millimètre de nous-même", hors de tout miroir.  Quand nous devenons conscients de cette distance, pas intellectuellement mais en l'expérimentant vraiment, de manière concrète et authentique,  il se produit alors en nous une véritable révolution intérieure. Non seulement notre confiance en nous devient illimitée, et nos capacités sont décuplées, mais en plus notre ouverture aux autres, aux personnes différentes de nous devient immense. 

Le problème, c'est que cet état de conscience supérieur ne dure généralement que quelques minutes, que l'expérience doit être de plus en plus souvent renouvelée et, surtout, de plus en plus valorisée par des discours sans fin, qu'ils soient de type verbal ou écrit.  Enfin, ce sont mes conclusions après plusieurs années de pratique et d'observation des participants (même les plus chevronnés) aux ateliers de VST  ("Vision Sans Tête").

De mon point de vue, cela tient à ce que la conception de Douglas Harding, outre qu'elle ignorait le fondement corporel qui est indissociable de la conscience, donnait la primauté au "visuel",  à la distance physique, spatiale, en méconnaissant presque totalement la dimension du temps, de la durée. et donc de l'auditif, qui comprend notamment les paroles et les pensées. Pour lui, la distance qui séparait une personne de son image d'elle-même était de nature uniquement physique, elle ne se manifestait donc que dans le présent immédiat. De mon point de vue, cette distance entre soi et son image de soi se situe aussi dans la dimension du temps, elle revêt aussi une dimension temporelle et donc auditive/verbale, puisque toute manifestation sonore, comme par exemple les paroles prononcées ou pensées, implique  toujours une durée, n'est-ce pas ! 

Tout être humain a une image mentale de ce qu'il a fait et donc acquis dans son passé, même si cet acquis (matériel ou immatériel) était de naissance. Qu'il le veuille ou non, grâce notamment au langage, il a inscrit cette image dans sa mémoire consciente ou/et inconsciente. Par exemple, Douglas Harding n'oubliait jamais qui il était : un gentleman anglais, doté d'un humour très "british", possédant quelques biens lui assurant une sécurité matérielle, un statut social plutôt avantageux, ayant acquis une érudition remarquable, une maîtrise de la parole extraordinaire, avec un certain parcours spirituel peu commun, ayant écrit des livres lus dans le monde entier, donnant des conférences brillantes, disposant d'une foule d'adeptes de ses idées et "expériences", etc.  

Il est facile de prendre de la distance avec sa propre image de soi  lorsqu'elle est uniquement physique, de nature spatiale,  immédiate, surtout quand on se place devant un miroir. On peut alors voir clairement que l'image de ce visage "là-bas" dans le miroir de sa salle de bains (ou d'ailleurs) n'est qu'une image qui se situe à bonne distance de ce que l'on se ressent être "ici", à "zéro millimètre de soi". Mais, même quand on fait cela correctement, on n'oublie pas son identité sociale, qui  est entretenue mentalement par la mémoire de son passé immédiat et plus lointain et par l'imagination de son futur immédiat ou plus lointain. Autrement dit, on n'oublie jamais sa place actuelle dans la vie sociale, ses fonctions et son rang dans le contexte social  et familial qui est le sien.

C'est quelque chose qui reste toujours présent, comme un arrière-plan ineffaçable qui sécurise (ou insécurise) la pratique de n'importe quel exercice spirituel. Et, dès que vous avez terminé celui-ci, ce qui était arrière-plan redevient ce qu'il est constamment dans votre vie de tous les jours : un premier plan. Si l'on n'ajoute pas cette dimension sociale (de nature temporelle, mémorielle) à l'enseignement de Douglas Harding, on se ment à soi-même, et alors les formidables exercices (ou "expériences") de distanciation qu'il a créés ne deviennent que des procédés à usage thérapeutique qui peuvent, il est vrai, être psychologiquement très très efficaces. Mais, par ailleurs, ils masquent et renforcent un attachement très fort à la "représentation sociale" de soi-même. Ils masquent donc l'image de ce que l'on est aujourd'hui dans sa vie sociale, même si celle-ci est très spiritualisée. 

Si nous faisons que nous désidentifier de notre image physique dans les miroirs matériels, certes nous ne nous admirons (ou méprisons) pas dans le présent immédiat, mais nous restons tout de même fiers (ou honteux) de ce que notre mémoire (et celle des autres) nous rappelle sans cesse que nous sommes aujourd'hui, autrement dit de ce que nous représentons socialement, aux yeux des autres et à nos propres yeux. La disparition totale de notre visage dans les miroirs matériels n'a donc pas pour conséquence de faire disparaître l'image mentale que nous avons de nous-même. Bien au contraire, celle-ci semble  être d'autant plus active qu'elle cherche à compenser le manque visuel et, de surcrôit, elle intègre la disparition de l'image du visage comme étant une source élitiste de performance, de différenciation avantageuse. Parfois même, la seule idée de cette disparition du visage (notamment quand elle est enseignée ou/et médiatisée) permet, à ceux qui la professent et la revendiquent comme étant vraie, d'entretenir ainsi une image sociale qui les distingue originalement à leurs propres yeux et aux yeux des autres.

La méconnaissance de l'image mentale (mémoire, imagination...) que nous avons de nous-mêmes repose sur l'idée fausse que seuls existent les miroirs du présent,  les miroirs de l'espace matériel immédiat. En réalité, ceux de notre passé (immédiat ou lointain), qui reflètent ce que nous sommes aujourd'hui,  nous renvoient inévitablement une image de nous-même que nous ne pouvons pas méconnaître sans nous tromper lourdement !  Idem pour ce que nous imaginons de notre futur immédiat ou plus lointain !

Les personnes qui pratiquent les exercices de distanciation de leurs images d'elles-mêmes en se détachent uniquement de leur image visuelle, de leur apparence physique dans les miroirs matériels, affichent parfois, c'est vrai, une confiance en elles et une ouverture à l'autre remarquables. (Entre parenthèses, ce ne sont jamais les leaders, même pas Douglas Harding  à l'époque où il était encore de ce monde, mais je pense à des personnes très discrètes, presque effacées, que j'ai pu rencontrer). Cependant, pour la plupart, elles ne sont pas détachées de tout ce qui les représente mentalement - c'est-à-dire non physiquement - aux yeux des autres et à leurs propres yeux : leur statut socio-professionnel, la spécificité distinctive de leur recherche spirituelle, leur niveau de vie, leurs possessions matérielles et immatérielles, le milieu dans lequel elles vivent, leurs amis, leur famille, leur culture, les compétences et talents particuliers qu'elles possèdent naturellement ou qu'elles ont développés par elles-mêmes, leurs réalisations passées, les opinions et croyances qui les distinguent des autres,  les cercles qu'ils fréquentent, etc. etc.

Le cas des personnes aveugles de  naissance est à cet égard riche d'enseignements.  Bien qu'elles ne puissent pas se voir, ces personnes ont acquis cependant une image d'elles-mêmes. Cela démontre d'évidence que la dimension mentale, intérieure, de l'image de soi est tout aussi importante que sa dimension visuelle, extérieure.

Q. : Alors, si je vous suis bien,  il n'y a pas de solution pour échapper à la fois à l'emprise de l'image de son visage dans les miroirs matériels et, en même temps, à l'attachement à l'image mentale qu'on a inévitablement de soi-même ?

Pour répondere à cette question, je dois d'abord vous parler du langage, de la spécificité et de la fonction du langage. Douglas Harding était un orateur hors-pair, qui subjuguait ses auditoires. Même s'il récusait l'idée d'être un "maître", le brio et la clarté  de son discours, ajoutés à un formidable charisme naturel, donnaient de lui l'image d'un être exceptionnellement inspiré, comparable aux plus grands enseignants spirituels de notre époque et peut-être même du passé. 

Ce n'est donc pas un hasard s'il a sous-estimé la fonction du langage. Comme l'a bien expliqué une autre personnalité que j'admire, le sociologue Pierre Bourdieu, le langage n'est pas seulement un moyen d'expression, un outil de communication. C'est aussi un signe distinctif, qui définit la place et le rang du locuteur dans la société. Par exemple, le langage du "bas peuple" n'est pas celui des personnes appartenant aux couches supérieures de la société. Le langage permet de distinguer rapidement ces deux catégories sociales et participe donc à l'image que chacun de nous a de lui.

Et puis c'est grâce au langage que nous pouvons imprimer profondément en nous la mémoire de ce que nous sommes. C'est un système de signes subtilement entrelacés, dont la fonction est de représenter symboliquement la réalité. Ce n'est pas seulement un outil de communication entre individus ou groupes sociaux, mais, à l'intérieur de chaque individu, c'est ce qui lui permet de conserver facilement l’image qu'il a de lui-même et des autres, notamment sous la forme de connaissances enregistrées, comme par exemple des qualifications du genre : « Moi, je suis comme ceci », « Lui, il est comme cela » ou : « Nous sommes comme ceci »,  « Ils sont comme cela ».  Les caractéristiques personnelles de chacun (traits de personnalité, qualités et défaut, statut social, réalisations passées, profession, situation familiale, etc.) sont ainsi inscrites dans la mémoire grâce à ce merveilleux outil que constituent les signes, les mots.

Le philosophe et linguiste John L Austin  (Quand dire c'est faire, 1962),  parle d' "énoncés performatifs" (autrement dit créateurs de réalité, de "notre" réalité à nous, bien à nous) - nommés ainsi par opposition aux "énoncés constatifs". Je simplifie la pensée de cet auteur, bien entendu,  car ce n'est pas le lieu pour l'approfondir. Ce que je veux souligner, c'est que les "actions de langage", même si elles ne sont pas toujours extériorisées et explicites,  sont nécessaires pour entretenir l'image que chaque personne a d'elle. Dans un esprit un peu différent, qui est celui du bouddhisme (et d'autres doctrines orientales),  Nāmarūpa  - composé de nāma « nom, esprit  » et rūpa « forme, corporéité » - souligne l'indissociabilité absolue du nom et de la forme. Toute image est nécessairement désignée par un nom (ou définie par un groupe de mots, ça revient finalement au même) et tout nom (ou groupe de mots) renvoie nécessairement a une image, qu'elle soit de sa propre personne ou d'autres êtres.

Personnellement, je ne dispose pas d'une facilité naturelle pour m'exprimer oralement. Je peux même dire que, sur ce plan, je souffre d'un grave handicap qui entretient une très mauvaise image de moi. Or, au cours des séminaires dirigés par Douglas Harding ou ses amis, il était demandé à chaque participant de s'exprimer sur sa pratique spirituelle, notamment après avoir réalisé les "expériences"  de VST mises au point par Douglas Harding.  Plusieurs participants s'exprimaient alors suivant un langage qui les distinguait brillamment du reste du groupe. Ce qu'ils décrivaient était séduisant, clair et clairement exprimé. Quand arrivait mon tour de parler,  les effets libérateurs de l'"expérience" avaient complètement disparu. Ma parole était confuse, hachée, à peine audible, mon attitude presque agressive ou honteuse, et donc mal reçue. Là où il eût fallu reconnaître et surtout installer mon silence, on m'avait confronté à la nécessité de montrer une image de moi  auditive, verbale,  bien différente de celle des autres.

Il m'est donc vite apparu que le défaut de l'enseignement de Douglas Harding était de donner à l'image de soi là-bas dans les miroirs une apparence uniquement visuelle, s'appuyant donc sur des "expériences" uniquement perceptuelles, physiques si vous préférez ce mot. Ce sont des "expériences" réalisées dans l'espace immédiat, qui excluent complètement la possibilité d'une image entretenue par la mémoire. Pour qu'elles soient complètes, il faut à mon avis leur restituer leur composante temporelle, laquelle est fortement liée au verbal, au langage. Il est à cet égard très significatif que les pratiquants de la VST soient généralement très bavards sur la validité de celle-ci, que ce bavardage prenne la forme de paroles, d'écrits ou/et d'une suractivité mentale. Ce qu'ils rejettent visuellement, ils le rétablissent en grande urgence mentalement.

Cependant, à l'opposé de ceci,  si vous percevez la dimension verbale/temporelle comme étant une composante incontournable de votre image de vous, en plus de la distance visuelle (spatiale), vous pouvez alors vous distancier - consciemment et en totalité - de votre image de vous. Pas seulement de votre apparence physique, pas seulement de votre visage là-bas dans les miroirs ! Vous vivez alors dans ce que j'appelle le silence intérieur  : il est là où on n'attribue aucune signification durable à ses perceptions, à ses connaissances, à ses "expériences" spirituelles (même celles de la VST), à ses opinions ou croyances, à son statut social, à tout ce qu' on a pu réaliser et acquérir dans le passé, à tout ce qu'on peut être capable de réaliser et acquérir dans le futur,  etc.  Alors, il n'y a plus de mots, plus de définitions, plus de créations,  plus de possessions ni de distinctions sociales ou même spirituelles auxquellles on s'accroche ! Il n'y a plus de distance entre vous et l'autre parce qu'il n'y a plus d'image de vous. C'est en tout cas ce que j'ai vécu moi-même quand j'ai intégré à ma pratique la dimension du langage (et donc du temps, de la mémoire) comme étant une composante incontournable de mon image de moi.  J'ai pu alors la placer, en totalitélà-bas,  bien à distance de mon être véritable ici, que je ressens alors comme étant absolument indéfinissable et indélimitable.

Un effet secondaire intéressant de la prise en compte de la dimension auditive/verbale de l'image de vous,  c'est que vous devenez  alors capables d'écouter vraiment les autres, en particulier ceux qui sont très différents de vous, qui ont des idées, des opinions et des manières de vivre totalement différentes des vôtres. Mais nous aurons beau nous distancier de notre image de nous dans les miroirs matériels ou sociaux, s'il n'y a pas le silence total à l'intérieur de nous nous ne pourrons jamais réellement écouter l'autre.  Nous ne ferons que nous écouter nous-même en interprétant toujours irrésistiblement ce qu'il exprime ou, au mieux, en nous efforçant de le comprendre, c'est-à-dire de saisir ce qu'il y a de commun entre lui et nous. Ce qui ne constitue pas une véritable écoute, au sens où je l'entends.

Q. : Je ne connais pas bien l'enseignement de Douglas Harding, mais dites-moi tout de même : quel intérêt y-t-il à se détacher de son image de soi ? Ne faut-il pas plutôt la valoriser, comme les courants actuels de la "pensée positive" nous le suggèrent fortement ?

Quand vous vous détachez de votre image de vous, vous acquérez une confiance en vous et en les autres formidable, que rien ne peut altérer !  Vous n'avez peur de rien ! Quand vous êtes détaché de votre image de vous, vous pouvez réaliser de grandes choses, des performances incroyables. Mais vous vous détachez immédiatement de ce que vous venez de réaliser brillamment (ou non), vous l'oubliez presque. Vous ne revendiquez jamais ces réalisations extraordinaires comme venant de vous-même, même si par exemple il s'agit du détachement de votre image de vous. Pour vous, elles ont presque été réalisées par un autre que vous-même et elles appartiennent au monde entier. Vous ne vous les appropriez pas. Tout ce que vous réalisez alors, vous le partagez immédiatement et spontanément avec les autres, sans jamais vouloir surtout que cela vous distingue particulièrement de ces autres. Vous ne capitalisez rien, que ce soit un savoir, un savoir-faire, des biens matériels, intellectuels, spirituels, etc.  

Ceci ne veut pas dire non plus que vous vous mettez à distribuer vos biens. Mais ça veut dire que vous en êtes détaché et que vous pourriez facilement vous en séparer, même si vous ne le faites pas nécessairement. Comme vous êtes dans la création permanente, spontanée et consciente, vous oubliez à chaque instant ce que vous venez de créer ou, plus exactement, vous oubliez que c'est vous qui l'avez créé.

Q. : Mais, précisément, n'est-ce pas un manière dangereuse de vivre ? N'est-ce pas mettre inutilement en danger sa sécurité matérielle et  psychologique ainsi que celle de ses proches ?

Non, car lorsque vous vivez ainsi, vous restez parfaitement lucide. C'est la manière juste de vivre ! C'est presque malgré vous que vous faites toujours ce qu'il faut pour assurer votre sécurité matérielle et celle de vos proches, votre intégrité physique et celle de vos proches, votre équilibre psychologique et celui de vos proches. C'est une manière de vivre juste, c'est-à-dire en réalité simple,  humble et même secrète.  Les personnes autour de vous ne le remarquent même pas, et vous ne leur en parlez pas. Vous ne vous donnez pas en spectacle !  C'est ainsi qu'à mon avis sont les véritables "êtres éveillés". On ne les remarque pasOn ne les remarque pas ! Ceux qui se donnent en spectacle, et ils sont très nombreux à notre époque médiatique, peuvent parfois, il est vrai, aider à aller dans cette voie.  Mais eux-mêmes, ils n'y sont pas et n'y seront sans doute jamais.

Q. : Cette manière humble et secrète de vivre que vous louez, est-ce la vôtre, Jean-Paul Inisan ?

Non. Par moments je peux être ainsi, me sentir détaché,  libre et totalement ouvert aux autres. Mais ce sont tout de même des instants assez rares !  Disons que je m'efforce de les vivre de plus en plus souvent, d'aller dans ce sens, et il me semble que je progresse, il est vrai. Mais je progresse lentement. Lentement, très lentement ! Bien plus lentement que d'autres personnes, j'en conviens trés volontiers.

Q. : Je voudrais qu'on revienne à ce que vous avez dit précédemment au sujet du silence intérieur et du langage. Sans langage, n’y a-t-il pas le risque de tomber dans une sorte d’autisme un peu stupide ou primitif ?

JPI : Non, car, paradoxalement, ce silence dont j'ai parlé est comme un contenant dont nous pouvons rester conscients, même dans le bavardage le plus envahissant ou le discours le plus éloquent. C'est un silence qui est plein de bruits, plein de significations, plein de langage. Mais la différence, c’est qu’on  reste conscient du silence sous-jacent. Et alors on ne s’attache pas à ce qui est signifié par le langage, on ne se l'approprie pas ! C'est un langage qui appartient à tout le monde ! Beaucoup d'autres personnes auraient pu dire, penser ou ressentir la même chose ! Et elles l'ont sans doute déjà fait ou le feront !  

Une des conséquences de ceci, c’est la spontanéité, la créativité. Il vous semble alors que la Vie jaillit à travers vous, que vous êtes un canal d'expression de la Vie, comme tous les autres êtres vivants d'ailleurs ! C'est une expérience qui, en plus d'être extrêmement agréable et joyeuse, est aussi très créative. Vous créez presque malgré vous, et il vous semble alors que ce que vous créez ne vous appartient pas plus à vous qu'à d'autres !  Vos œuvres (au sens large de ce terme) auraient pu être créées par d'autres, elles ne paraissent pas vous appartenir plus à vous qu'à d'autres ! Vous ne vous les appropriez pas ! Elles appartiennent à tout le monde ! C'est la fin de l'exclusivité ! Une sorte de communisme spirituel !

Q. : Oui, mais, précisément, que devient l’autre, la personne de l'autre, dans cette expérience que, excusez-moi, je continue à percevoir comme étant une sorte de solitude individualiste, peut-être créative mais où l’existence de l’autre semble avoir peu de place ?

JPI : Il n’y a que de l’autre dans cette expérience, car le sentiment de détachement qu’elle induit vous permet d’être totalement ouvert à l’autre, à ce qu’il a de différent. Comme vous n’êtes pas attaché à ce que vous signifiez, que ce soit par votre comportement, votre langage ou, le cas échéant, par vos écrits, votre esprit est alors totalement silencieux, totalement silencieux ! pour écouter l'autre, totalement vide pour accueillir l’autre. Pas seulement pour accueillir son visage, pas seulement pour accueillir son apparence physique (même si elle est laide ou difforme), mais pour accueillir ce qu’il pense, ce qu’il ressent, pour accueillir ce qu'il croit, même si c'est tout à fait l'inverce de ce que vous, vous croyez, par exemple tout à fait le contraire de ce que je suis en train de vous expliquer depuis le début de cet interview.

Je parle aussi de ressentir l’autre, parce qu’alors il n’a plus la moindre distance entre lui et moi. Nous sommes Un. Nous sommes Un, mais tout en restant séparés, tout en restant Deux. Ceci me paraît primordial et sans doute que le philosophe Emmanuel Lévinas, dont la lecture (de son  livre "Totalité et Infini") a eu un fort impact sur ma conception de la vie, n’a pas utilisé les mêmes mots que moi, mais cela revient au même.

Quand on prétend qu’il n’y a que le Un partout, on nie l’existence de l’autre. Donc, je ne puis me sentir Un avec un Autre que si je puis aussi me sentir totalement différent de lui, que si je puis accepter que lui et moi soyons irréductiblement différents, avec des idées différentes, des valeurs différentes, des croyances et opinions différentes, des goûts différents, des sentiments différents, etc. ! Les doctrines unitaristes sont celles qui, en voulant que tous les êtres soient identiques, ont inspiré et inspireront encore (souvent malgré elles) les pires totalitarismes religieux ou politiques, comme l’a démontré brillamment le philosophe que je citais.

Q. : Nous avons parlé de votre livre INFINIMENT AUTRE, mais il y a aussi les autres ouvrages, comme votre recueil de poèmes "L’AUTRE ICI" ou encore vos pièces de théâtre.

JPI : Oui, L’AUTRE ICI est un recueil de poèmes que j’ai écrits pour illustrer de manière différente ce que j’avais déjà écrit dans INFINIMENT AUTRE. Dans ce livre, il y a plus de style et plus d’humour que dans le précédent, un humour que certains perçoivent d’ailleurs comme insupportable. Mais c’est aussi souvent pétillant, je me moque gentiment de moi et des autres. Des livres que j’ai écrits, c’est actuellement celui que je préfère. J’aime son style léger, la musique des mots, la profondeur des messages, le détachement.

Q. : Le considérez-vous comme un chef d’œuvre ?

JPI : Disons que c’est, pour moi, ce que j’ai le mieux réussi jusqu’à présent. Chef d’œuvre ? Je ne crois pas. Je pense qu’il serait sans doute très déconsidéré par les spécialistes de la littérature, s’ils le lisaient, ce qui est fort improbable. Ils critiqueraient certainement la forme des poèmes, qui est très classique. J’utilise des rimes faciles, avec souvent des vers très courts. D’autres diraient sans doute que ma connaissance des philosophies que je veux ainsi expliciter est plutôt sommaire.

Q. : Et les pièces de théâtre ?

JPI : PHILO-CIRCUS est plus qu’une parodie de la philosophie. Je pense que, malgré les invraisemblances et les clowneries, cette pièce peut être un bon outil pour approfondir sa connaissance de  la philosophie pas seulement occidentale mais aussi orientale, je veux dire : celle inspirée par les écrits védiques de l’Inde ancienne. Mais il est vrai que cela nécessite quand même un certain acquis préalable, car les références à diverses doctrines ou systèmes d’idées sont très nombreuses, bien que jamais explicites. On peut se passionner pour le suspense final ou rire beaucoup sans identifier les allusions philosophiques, mais je crois que le rire et le plaisir ont une autre saveur quand on sait de quoi il est exactement question. 

Q. : Et "MOHAMED et VÉRONIQUE" ?

JPI : Encore un texte pour lequel j’ai une tendresse particulière. Contrairement à ce que pourrait faire croire le titre, ce n’est pas un livre militant. C’est simplement l’histoire de la rencontre improbable entre deux personnes très différentes. La force de la représentation de soi-même y est fortement soulignée, grâce au rôle du personnage masculin, qui est un être tourmenté mais bouleversant, à la recherche de lui-même, dans une société culturellement mixte, où il peine à trouver des repères. L’action se situe à la frontière mouvante d’un imaginaire et d’un réel, que le lecteur ou spectateur a du mal à distinguer. C’est une pièce à deux personnages qui sera jouée prochainement. En tout cas, je ferai tout pour que cela arrive ! J'y tiens trop !

Q. : Pouvez-vous nous dire ce qui a motivé le choix de vos éditeurs, en particulier pour le livre INFINIMENT AUTRE ?

JPI : Pour ce livre, je ne savais pas à quel éditeur m’adresser, car c’est un ouvrage inclassable, qui est à la croisée de genres différents : spiritualité, philosophie, ésotérisme, psychothérapie, contes allégoriques, etc.  Sachant que les éditeurs mettent souvent plusieurs mois à répondre aux manuscrits qui leur sont adressés,  sans pour autant répondre favorablement, j’ai craint de perdre beaucoup de temps et de ma motivation pour écrire. J’ai donc fait simple : je me suis adressé à un  genre d’éditeur très répandu aux USA mais qui commence à peine à se développer en France. Ce sont des éditions qui présentent cette particularité, grâce à des technologies avancées, de fabriquer les livres au fur et à mesure des commandes qui leur parviennent. La robotique informatique permet aujourd'hui de les fabriquer pratiquement sans délai, dès réception de la commande, en cliquant sur un lien. Cela permet à l’éditeur de ne prendre aucun risque financier et de donner ainsi leurs chances à un maximum d’auteurs.

L’inconvénient, c’est que les éditeurs ne feront quasiment rien pour faire connaître votre  livre. C’est l’auteur lui-même ou un professionnel de la communication qui doit s’en charger. Et puis c’est très mal considéré par les éditeurs classiques,  pour qui ce système représente un danger de disparition à moyen  terme. C'est aussi très mal perçu aussi par les médias spécialisés.

Le champ littéraire est un domaine spécifique qui met en jeu divers acteurs, dont certains, comme les critiques littéraires ou les médias audio-visuels, détiennent un pouvoir énorme, qui leur permet de d'orienter et dominer le marché. Une des conséquences, c'est que les grandes maisons d'édition exercent un quasi-monopole dans le secteur de la distribution. Les libraires n'ont quasiment pas le choix des livres qu'ils proposent à leurs clients. Ce choix leur est imposé, grâce à la garantie que leur offrent les grands éditeurs de leur reprendre sans frais les ouvrages invendus, que ces mêmes éditeurs remplacent automatiquement par de nouveaux titres, toujours imposés. Les petites maisons d'édition ne disposent pas de moyens suffisants pour en faire autant. Ce qui ne signifie pas que les livres qu'elles publient soient de moins bonne qualité. C'est même souvent le contraire !

Q. : Vous parlez comme un sociologue.

JPI : Je me suis surtout intéressé à la psychologie, en particulier à la psychanalyse de Freud, dont j'ai lu toutes les œuvres. J'ai lu aussi, bien entendu, les livres de ses célèbres disciples dissidents : Jung, FerencziReich, Mélanie Klein et d'autres. Je me suis attardé longuement sur l'œuvre de cette dernière (Mélanie Klein) et de ses héritiers (Bion, Balint, Winnicot...). Je n'ai pas pu évidemment ignorer les divers courants de la psychologie humaniste (puis positive) américaine qui n'ont cessé de débarquer en France depuis les années soixante et qui ont inspiré de nombreuses applications pratiques dans le domaine de la communication, du développement personnel et de la psychothérapie.

Il y a plus de vingt ans,  j'ai redécouvert la sociologie et, tout particulièrement,  la sociologie de Pierre Bourdieu qui, à mes yeux, était une sorte de saint laïque. Sa "théorie des champs" m’a séduit, elle a mis fin aux croyances freudo-marxistes auxquelles je m'accrochais désespéréménent depuis mai 1968.  Bourdieu a remplacé la fameuse expression "lutte des classes" marxiste  par la formule "lutte des places", ce qui me paraît être en parfaite adéquation avec notre époque, bien plus en tout cas que l'expression précédente. Et son militantisme  maladroit mais désintéressé en faveur des exclus m’a fortement impressionné.

Pour ma part, j’ai le projet d’écrire un article ou un petit livre qui s’appellerait : « sociologie de la spiritualité ». En fait, il est déjà écrit mais il me faudra du temps pour lui donner une structure et une forme qui le rendent lisible et acceptable par les spécialistes.

Q. : Et quelles seront les idées-clefs de ce nouvel ouvrage ?

JPI : Je veux sortir de la naïveté de ce que l’on désigne généralement par l’expression « recherche spirituelle ». En Occident, elle prend toujours la forme d'une compétition acharnée - de type mercantile - où ce sont les leaders les plus forts, autrement dit les plus convaincants, les plus attirants ou les plus "charmants", qui l'emportent sur ceux qui ne possèdent pas la capacité de plaire au grand public. En termes de sociologie, les "gagnants" (?!) sont ceux qui sont dotés du meilleur "capital", lequel en l’occurrence, n’est pas que financier. C'est aussi un capital relationnel, organisationnel. C'est un "capital social" et culturel, suivant l'expression consacrée par la sociologie de Pierre Bourdieu.

Par exemple, les revues, les chaînes des librairies ésotériques ou les grandes associations qui leur sont liées occupent, dans le champ spécifique de la littérature spirituelle, des positions dominantes. Ce qui leur permet de drainer des centaines ou même des milliers d’auditeurs dans les conférences parfois gigantesques qu’elles organisent au profit d'auteurs dont elles vendent les livres. Et donc, elles génèrent ainsi des centaines (ou milliers) de lecteurs pour les livres dont elles font ainsi la promotion. Il s’ensuit évidemment nombre de conversions spectaculaires  aux idées et pratiques ainsi diffusées. Ces conversions ne peuvent se produire que par un processus de légitimation dont les "agents" actifs - médias (principalement la télévision mais aussi les journaux, les revues populaires ou spécialisées), les associations (culturelles, de bien-être corporel, de développement personnel ou spirituel...), les éditeurs, auteurs, lecteurs,  etc. - sont eux-mêmes inconscients.

Cette manière de fonctionner n’existait pas, par exemple, en Inde ou dans la Chine ancienne. Ceux qu’on appelait les maîtres (spirituels) n’avaient souvent que quelques disciples et ils ne voulaient surtout pas en avoir plus. Leur souci était surtout de vivre en accord avec leur enseignement, mais pas du tout d’être socialement reconnus, encore moins de plaire à qui que ce soit.

En Occident, c’était l' autorité ecclésiastique qui, autrefois, conférait, aux yeux des lecteurs potentiels, une légitimité littéraire permettant à un auteur d'être connu et lu. Aujourd’hui, ce sont les médias - journaux, chaînes de télévisions, magazines, revues spécialisées dans la spiritualité, associations de développement personnel, etc. - qui remplissent cette fonction. Si vous n’êtes pas reconnu par ces instances, vos chances de succès,  vos chances d’être connu, sont quasiment inexistantes. Il est vrai que le développement des réseaux sociaux sur internet peut modifier le système, mais je pense que cela demandera beaucoup de temps encore avant que les choses changent vraiment.

Bref, il y a beaucoup à dire et à écrire sur ce sujet, et je commencerai à le faire prochainement. Mais je ne suis pas naïf. Dans le contexte socio-économique qui est le nôtre, encore pour plusieurs siècles sans doute, à moins d’un cataclysme que personne ne souhaite, le système concurrentiel - qui favorise toujours la domination et le monopole des plus forts (en l'occurrence les plus doués dans la parole ou/et l'écriture et les mieux soutenus commercialement) - a encore de beaux jours devant lui. Que ce soit le meilleur système pour trouver la vérité et vivre authentiquement,  ou simplement pour donner un sens à sa vie, ceci  est loin d'être évident !  

Q : Sur un site internet qui vous est dédié on découvre que vous avez d’autres livres en préparation, qui devraient être publiés au cours de cette année 2014. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Oui, parmi la dizaine d’écrits qui me restent sur mon ordinateur, j’en ai quelques-uns, qui sont quasiment prêts à être envoyés aux éditions. Le texte d’une pièce de théâtre,  ayant pour titre ÉCRANS ET MIROIRS, devrait être publié en août ou septembre 2014. Un recueil de poèmes et de chants intitulé ÉTRANGER EST L’ETERNEL devrait suivre très rapidement.

Q. : J’ai lu que, dans cet ouvrage, vous présentez des textes inspirés de la condition des migrants en Europe. Pouvez-vous en dire plus ?

En fait, je ne connais aucun migrant personnellement. Mais j’ai essayé de me mettre dans leur peau, quelles que soient leurs origines, leurs croyances, leurs religions, leurs conditions d'existence, en évacuant tout jugement de morale ou de valeur. Il en est sorti des textes particulièrement intenses, qui m’ont moi-même tellement surpris par leur accent de vérité que j’en ai parfois pleuré. Je me demandais comment cela était possible. Par exemple, comment j’ai eu accès à l’expérience intérieure d’une femme voilée et heureuse de l’être ? Je ne suis pas du tout pour le port du voile (bien au contraire !),  mais je m'efforce toujours de comprendre ou, plus exactement, de ressentir ce que ressentent ces personnes si différentes de moi. J’ai ainsi visité la vie intérieure de beaucoup de migrants : roms, noirs, beurs, et d'autres exclus de la société : prisonniers, handicapés, prostituées, asociaux, marginaux,  etc.

Q. : Avec cette sorte de militantisme social ou politique, n’avez-vous pas l’impression de sortir de la sphère spirituelle ?

Pas du tout, au contraire. Je ne me sens ni raciste ni antiraciste. Mais je sais que je suis irréductiblement différent de ces personnes. Souvent même, leurs comportements, leurs croyances, leurs pratiques religieuses m'irritent ou me révoltent. Et leur prosélytisme envahissant heurte ma sensibilité, laquelle est très laïque et libertaire. Mais c'est le prix à payer pour accepter la différence. Il n'y a pas de différence qui ne puisse nous irriter ou, au moins, nous interpeller. C'est ma définition de l'autre. Pour le comprendre et l'accepter, il doit, quelque part, me remettre en cause, par sa différnce même. S'il m'était semblable, ce ne serait que du narcissisme déguisé, je ne ferais que m'aimer moi-même !  Rappelez-vous la fameuse phrase de Saint-Exupéry : "Si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser, tu m'enrichis". 

Q. : Vous m'avez parlé de vos références occidentales. Or, vous évoquez aussi volontiers des influences orientales, plus précisément indiennes. Pouvez-nous dire quelques mots à ce sujet ?  

En réalité, je n'ai parlé que de quelques-uns de mes nombreux référents occidentaux. Il serait injuste, par exemple, que je ne mentionne pas les évangiles chrétiens et la religion catholique, laquelle a bercé mon enfance, avec souvent (pas toujours) des prêtres merveilleux de générosité et d'ouverture d'esprit, qui ont été comme des modèles pour moi (même si, parralèlement, je subissais une éducation scolaire abrupte chez les frères lasalliens). Et puis, plus tard, Marx et mon passage chez les communistes et les cégétistes, avec des camarades fraternels, tout aussi généreux et courageux, que je n'ai jamais oubliés, même si aujourd'hui je ne partage plus totalement leurs opinions.

Les enseignements des maîtres modernes de l’Inde, comme Ramana MaharshiNisargadatta et d’autres, c’est Douglas Harding qui me les a fait le mieux comprendre. La méthode qu’il a créée, qui est constituée d’une quarantaine d’exercices, est pour moi la meilleure approche des doctrines indiennes que je connaisse. Elle vous les fait expérimenter de manière pratique, vivante. Mais j’ai quand même fréquenté quelques enseignants spirituels. Si je ne me suis jamais rendu en Inde, je me suis intéressé à tout ce qui en venait sur le plan spirituel. J’ai étudié les écrits émanant des deux personnalités indiennes que je viens de citer. J’ai lu Krishnamurti, j’ai pratiqué les exercices de méditation d’Osho (Rajheesh) , auxquels j’ai été initié par ses disciples. J’ai pratiqué aussi un peu le zen suivant la conception qu’en avait Deshimaru. Peu de temps avant sa mort, j’ai participé à un satsang mené par Ranjit Maharaj, qui m’a beaucoup impressionné, car il n'était pas du tout soucieux de plaire à son public. Il était authentique !  J'ai rencontré aussi, à trois ou quatre reprises, Mira, la veuve (belge) de Poonja, avec laquelle j'ai eu des échanges enrichissants. Et la lecture mille fois répétée du livre de Poonja  "Le Réveil du Lion" m'a profondément imprégné.

Il y en a bien d'autres encore que je pourrais citer, d'Orient ou d'Occident, mais, enfin, il est temps maintenant de revenir à ce qui est essentiel et que je m'en veux un peu d'avoir interrompu par ce long entretien : la conscience claire du silence lumineux et absolument indestructible qui règne depuis toujours ici-maintenant. Ici-maintenant. Ici, à zéro millimètre de soi et maintenant à zéro fraction de seconde de soi ! Ici-maintenant, ce silence est un silence plein de vie !  Plein de vous, c'est-à-dire plein de l'autre, plein de ce que cet autre à chaque instant signifie qu'il est - et souvent très bruyamment !