LA "VISION SANS TÊTE" (VST) DE DOUGLAS HARDING  
illustrée par
Les contes et poèmes de Jean-Paul Inisan

(extraits des livres Voyages au-delà du miroir, L'Autre Ici,  Poèmes de mon nouvel âge)
(Reproduction autorisée avec mention de la source)


CONTE DU MIROIR MAGIQUE

Il était jadis un pays dont les habitants étaient tous à la fois aveugles et sourds-muets de naissance, mais ils l’ignoraient puisqu’ils n’avaient jamais connu que ce mode d’existence. Personne n’y voyait rien, personne n’entendait rien. Ces gens parvenaient cependant à communiquer en se touchant les uns les autres.

Il y avait mille manières de se toucher, qui constituaient un véritable langage, permettant à ces personnes de se comprendre aussi facilement que nous-mêmes aujourd’hui. Les hommes et les femmes de ce pays vivaient de manière pacifique et étaient heureux. Certes, il y avait des querelles qui les opposaient, de temps en temps, les uns aux autres, mais jamais rien de très grave. Ça se terminait toujours bien. Ils se sentaient proches les uns des autres, comme s’ils ne formaient qu’un seul grand corps. Chacun se sentait naturellement l’égal de l’autre.

Ce fut un événement considérable, qui changea totalement leur vie, quand leur pays fut traversé par un convoi de marchands, dotés de ces deux facultés extraordinaires que sont  la vue et l’ouïe. Les visiteurs eurent vite fait d’initier leurs hôtes : ils les amenèrent à prendre conscience qu’eux aussi disposaient de ces deux sens et ils leur apprirent à s’en servir.

Au début, nos amis sourds-muets et aveugles furent très surpris de découvrir qu’ils étaient aussi différents les uns des autres, avec des visages aussi différents, des corps aussi différents, des territoires qui les distinguaient autant les uns des autres.  Mais,  à force d’y réfléchir (car c’étaient des gens raisonnables), ils finirent par reconnaître qu’en réalité ils avaient toujours eu cette connaissance de leurs dissemblances et de leurs inégalités. Simplement, ils s’étaient fait croire qu’ils étaient aveugles et sourds-muets. Ils mirent alors en place un vaste plan de rééducation, à l’échelle de leur pays. Et, progressivement, tout le monde finit par  reprendre conscience de sa vue et de sa possibilité de communiquer avec les autres par des sons.

Une conséquence regrettable de cette évolution fut que l’harmonie qui avait régné jusque-là au sein de cette société, prit fin. Des conflits graves éclatèrent entre les habitants et même avec des peuples voisins. Les gens voulaient tous avoir une belle image d’eux-mêmes et, pour réaliser ce désir, ils devaient se sentir supérieurs aux autres, avoir une plus belle apparence, posséder plus de choses et, en particulier, de ces choses qui leur donnaient du pouvoir sur les autres.

Cette période, faite d’agitation sociale, de crises successives, de victoires et de défaites, de beaucoup de souffrance, dura longtemps. De temps à autre, il y avait un hurluberlu qui préconisait le retour à la cécité et à la surdité d’autrefois. Fort heureusement, personne ne le prenait au sérieux.

Jusqu’au jour où survinrent de nouveaux étrangers, qui leur firent connaître un objet  étrange. C’était un miroir d’un genre très particulier Grâce à cet instrument, chacun pouvait se voir en train de regarder les autres, chacun pouvait se voir en train de se regarder soi-même. Chacun pouvait s’entendre en train de s'écouter, chacun pouvait s’entendre en train d'écouter l’autre.

Et ce que chacun vit alors clairement tout au fond de ce miroir magique, c’était l’invisible !  Ce que chacun entendit au fond du miroir, ce fut l’inaudible. Chacun put à nouveau, comme autrefois, faire l’expérience de l'invisibilité et du silence.

Bien sûr, cela n’entraîna pas le retour à l’ancien temps, mais cette nouvelle découverte permit tout de même de parvenir à un équilibre social et politique satisfaisant. Elle ne put faire disparaître les conflits qui opposaient les gens entre eux ou qui les opposaient à d’autres peuples, mais comme ils se reflétaient publiquement dans des grands miroirs ou sur des écrans géants, on ne parvenait pas à les prendre au sérieux. Ils prenaient rapidement une dimension de spectacle, comme au théâtre ou au cinéma. On voyait bien qu'il s'agissait de rôles et non de la vraie vie, que l'on distinguait bien de ses représentations.

L’histoire ne se finit sans doute pas là. On peut imaginer que certains individus ont voulu détruire ou interdire les miroirs magiques afin de faire disparaître, à leur profit, le pouvoir qu’il donnait à tous de manière égale.
(Extrait du livre de J.P. Inisan, Voyages au-delà du miroir, 44 contes et nouvelles initiatiques, Edmond Chemin, janvier 2016)


LE VRAI VISAGE DU MOTARD

Un motard avait été victime d’un accident de la route qui l’avait défiguré, sans pour autant l’enlaidir.

La communication du personnel médical avait été sans doute mal organisée, car c’est sans qu’on l’ait prévenu du changement qu’il découvrit son nouveau visage dans le miroir du cabinet de toilette de sa chambre à l’hôpital. Sa première réaction fut de se retourner pour vérifier s’il n’y avait pas une autre personne derrière lui.

Puis il toucha le miroir avec ses mains pour s’assurer que ce n’était pas une fenêtre déguisée. Ensuite, il ferma les yeux et se palpa fébrilement le visage.

Et quand il rouvrit les yeux, ce fut comme une révélation : en même temps qu’il vit ses mains, il continua à en ressentir leur contact sur son visage. C’est cette sensation de contact, à zéro millimètre de lui-même, qui le persuada que c’était bien lui qui était là, en face de ce miroir.

Mais il découvrit aussi que cette image qu’il voyait dans la glace n’était pas lui. Ce n'était qu'une image ! Alors, il éprouva comme une merveilleuse impression d’expansion, il se sentit soudain devenir immense, sans limites. Il ouvrit grand la fenêtre de la chambre et regarda les gens qui passaient dans la rue. C’était comme si toute séparation avec eux avait disparu : les passants se promenaient dans un domaine immense, qui était le sien mais qui était aussi le leur.

Tout était devenu simple. Il se sentit en paix avec lui-même et avec le monde.

(Extrait du livre de J.P. Inisan, Voyages au-delà du miroir, 44 contes et nouvelles initiatiques, Edmond Chemin, janvier 2016)
 

INVISIBLE BEAUTÉ

Un homme aimait son épouse, qui était d’une grande beauté. Quand il parlait d’elle, il vantait ses qualités : douceur, intelligence, savoir, sens pratique, etc. Mais il ne parlait jamais de son apparence physique. Pourtant, quand il contemplait son visage ou qu’il l’observait en train de vaquer à ses occupations dans la maison, il ressentait, au plus profond de son cœur, un amour et une joie extraordinaires. Et il lui semblait alors que cet amour s’étendait à l'ensemble de l’humanité.

Or, il advint qu’un accident grave vint défigurer et mutiler sa bien-aimée. Le visage brûlé et le corps estropié, ce n’était plus la même personne. Il avait beau la scruter pendant des heures pour essayer de retrouver ce qu’il avait aimé en elle, rien n’y faisait. Il ne restait rien. Même sa voix avait changé. Et il ne pouvait plus ressentir le moindre sentiment ni pour elle ni pour personne.

Il commença à changer. Lui si ouvert et si aimable, si généreux, lui qui adorait les réceptions joyeuses avec les amis et la famille, il se renferma sur lui-même. Il s’enfermait dans sa maison et interdisait à quiconque de voir sa femme. Il devint mesquin, d’humeur inconstante et il se sentit plein de ressentiment pour le monde entier.

Un jour, un ami lui conseilla de consulter un médecin qui était connu pour réaliser des miracles en chirurgie esthétique. L'éminent professeur examina son épouse et lui promit de faire le maximum pour lui faire retrouver sa beauté d’antan. L’opération réussit à merveille. Le mari put contempler à nouveau le beau visage de son épouse et, à nouveau, il ressentit un amour sans limites pour l’univers entier. Et il rendit grâce à Dieu pour ce cadeau merveilleux qu’il venait de lui faire.

Cependant, comble de malchance, un nouvel accident, survenu inopinément, reproduisit les mêmes effets que le premier. Et le chirurgien, rappelé en ces nouvelles circonstances dramatiques, après avoir examiné la dame, déclara que, cette fois, il ne pouvait rien faire. La défiguration était irrémédiable !

Pour le mari ce fut un choc, mais un choc aux effets inattendus. Il ne ressentit pas la même douleur qu’après le premier accident. Il se sentait même plutôt serein. Les deux époux passèrent beaucoup de temps ensemble, dans l’intimité de leur maison. Elle se tenait dans l’ombre ou portait un voile discret pour cacher sa disgrâce physique et lui l’écoutait. Il commença à s’intéresser vraiment à elle pour ce qu’elle était et non pour ce qu'elle paraissait être. Et ce qu’il se mit à ressentir pour elle, ce n’était plus l’amour passionnel et admiratif de jadis. C’était calme, c’était détendu. C’était humble. Le sublime avait disparu. Lui qui avait autrefois tant aimé la magnificence des mondanités bourgeoises, il se mit à fréquenter des gens de toutes conditions. Il se sentait leur égal.

(Extrait du livre de J.P. Inisan, Voyages au-delà du miroir, 44 contes et nouvelles initiatiques, Edmond Chemin, janvier 2016)
 

PETIT CONTE FANTASTIQUE DE L’ANTIMOI

Il était une fois un vaisseau spatial qui allait tomber en panne de carburant, en plein milieu de la galaxie. Les moteurs tournaient déjà au ralenti et une dépression inquiétante commençait à envahir l’équipage. 

Le carburant utilisé à cette époque pour les voyages dans l’espace s’appelait l’antimoi. C’était un lointain descendant de ce que les physiciens de notre époque nomment antimatière.  On l’appelait aussi le différent ou, quelquefois, pour plaisanter,  « l’autre ». Le jeune chef mécanicien, dont c’était la première mission, vint à la rencontre du capitaine pour l’informer de l’urgence de la situation. Il leur restait de quoi parcourir encore quelques années-lumière, mais cela représentait en fait  à peine une journée de notre temps actuel. 

Notre ami demanda donc au capitaine s’il savait où il pourrait trouver le combustible nécessaire. L'officier fut un peu contrarié qu’il soit informé aussi tard de la situation. Mais il sourit et répondit calmement :

– Oui.

– Mais où donc ? questionna le mécano, intrigué.

– Ici, répondit le capitaine.

Le jeune homme fut étonné par cette réponse, mais comme elle venait d’un commandant de vaisseau expérimenté, il n’osa pas faire part de ses doutes. Cependant, il demanda :

– Mais quand allez-vous le faire  ?

– Je ne peux le faire que maintenant

Joignant le geste à la parole, le capitaine réunit alors les deux éléments nécessaires à la synthèse du carburant et, instantanément, les réservoirs du vaisseau se remplirent de dizaines de milliers de litres d’antimoi. Le vaisseau retrouva immédiatement sa vitesse optimale et la joie de vivre se répandit à nouveau parmi l’ensemble de l’équipage. Le mécanicien se tourna vers son chef et le remercia chaleureusement. Celui-ci lui répondit simplement : « De rien ». 

(Extrait du livre de J.P. Inisan, Voyages au-delà du miroir, 44 contes et nouvelles initiatiques, Edmond Chemin, janvier 2016)
 

LES DEUX MOINES

Deux jeunes moines zen supplient leur maître de leur révéler, enfin, leur vraie nature. Le maître leur parle d'un lieu dans la forêt où ils trouveront la réponse qu'ils cherchent. C’est un endroit où de grands miracles s’accomplissent, leur dit-il. Il leur précise que des pancartes leur indiqueront la bonne direction pour qu’ils puissent le localiser exactement. 

Ils marchent pendant une journée entière, en suivant les directions qui leur sont indiquées par les pancartes qui se succèdent le long des chemins et sentiers. Le soir, alors que la nuit commence à tomber et qu’il fait déjà sombre, ils parviennent à un carrefour équipé de deux panneaux fixés sur un même poteau mais affichant deux directions opposées pour le lieu qu’ils recherchent. Ils examinent attentivement les inscriptions afin de vérifier si l’une ou l’autre n’a pas été falsifiée. Les écritures et les encres utilisées sont différentes. Et ils ne parviennent pas à se mettre d’accord sur leur authenticité. Alors, ils étudient les cartes qu’ils ont apportées avec eux. Le lieu y figure bien et semble très proche de l’endroit où ils se trouvent. Il semblerait même que ce soit exactement l’endroit où ils se trouvent. Cette interprétation finit pas les satisfaire tous les deux et ils décident de dormir sur place.

Le lendemain, quand ils se réveillent, il fait grand jour et, en réexaminant l’un des panneaux,  ils découvrent qu’ils avaient mal lu l’une des inscriptions. L’orthographe de l’une d’elles est légèrement différente, mais le nouveau nom qui apparaît désigne un lieu très différent. Ils se remettent donc en route, marchent à nouveau pendant une journée et, arrivés au soir, ils parviennent, à nouveau, à un carrefour, avec deux panneaux semblables, affichant des directions opposées pour la même destination.

À nouveau, ils les examinent et sortent leurs cartes. À nouveau, le lieu leur semble très proche. À nouveau, ils passent la nuit sur place. Et, le lendemain, ils constatent, à nouveau, leur erreur. Et ce scénario se reproduit pendant plusieurs journées successives. 

Enfin, un soir, ils parviennent au carrefour avec les panneaux indiquant les deux directions opposées. Mais, au lieu de discuter et de consulter leurs cartes comme ils le faisaient habituellement, ils décident que chacun d’eux suivra une des deux directions indiquées. Ils s’éloignent donc l’un de l’autre et finissent rapidement par se perdre de vue. Après quelques heures de marche, au cours desquelles ils peuvent vérifier, en les éclairant à la bougie, d’autres indications leur confirmant qu’ils sont sur le bon chemin, chacun d’eux aperçoit une ombre qui vient à sa rencontre dans la nuit. Un peu apeurés, ils s’en approchent tout de même et ils sont surpris de se reconnaître l’un l’autre.

Et ils sont encore plus surpris quand ils découvrent qu'ils se retrouvent exactement à leur point de départ, là où se trouvent les deux panneaux contradictoires. Pour s’assurer qu’ils n’ont pas commis une erreur, chacun d’eux parcourt le chemin de l’autre. Le résultat est le même. Ils finissent par se rencontrer au même endroit. Ils le refont encore et encore. Et, encore et encore, ils se retrouvent à leur point de départ.

Alors, découragés et épuisés, n’ayant plus la force ni de parler ni même de penser,  ils s’assoient en silence.  Et, soudain, en levant la tête, ils aperçoivent les deux panneaux en forme de flèche, l’un dirigé vers chacun d'eux, l’autre dirigé dans le sens opposé, désignant à la fois le paysage et leur compagnon. Ils comprennent alors qu’ils sont, enfin, parvenus à ce lieu qu’ils recherchaient et auquel leurs pas n’avaient jamais cessé de les reconduire.

(Extrait du livre de J.P. Inisan, Voyages au-delà du miroir, 44 contes et nouvelles initiatiques, Edmond Chemin, janvier 2016)


LE LIEU DU COMBAT

Le hasard d’un tirage au sort fait que deux jeunes amis très liés, pratiquant tous deux le même sport de combat, devront s’affronter dans une compétition officielle.

La petite amie de l’un d’eux, hostile par principe à toute forme de violence, saisit cette occasion pour faire valoir son pacifisme. Mais aucun des deux futurs combattants n’a l’air inquiet. À leur insu, elle rencontre cependant les organisateurs de la compétition pour essayer d’échanger leurs places avec les participants d’autres combats prévus le même jour.  Mais rien n’y fait : les responsables sont absolument catégoriques. Le règlement est le même pour tout le monde. Il ne peut être fait d’exception.

Le combat a donc lieu et c’est l’ami de la jeune femme qui le perd. Le croyant humilié, elle le presse d’abandonner la pratique de ce « sport de brute ». Mais elle constate qu’il n’a pas l’air affecté par sa défaite. Elle le surprend même à plaisanter amicalement avec son vainqueur. Ce qui l’irrite profondément, car elle a une très mauvaise opinion de celui-ci.

Finalement, elle consulte son maître spirituel – celui qui lui a enseigné la non-violence. Elle lui raconte ce qui s’est passé. Et, à son grand étonnement, le maître se met en colère. Lui, habituellement si doux et si calme, est soudain devenu méconnaissable. Il crie, il vocifère, il l’insulte presque !

Elle ne comprend pas et lui demande les raisons de son attitude.

– Aucune raison, lui répond-il, toujours sur le même ton !

– Ce que j’ai fait est-il si grave pour que vous vous emportiez ainsi ?

– Et toi, lui répond-il, ma colère est-elle si grave pour que tu en sois aussi affectée ?

– C'est la première fois que je vous vois en colère.

– Suis-je toujours la même personne que celle que tu connaissais ou me  perçois-tu comme une personne différente, maintenant que tu m’as vu en colère ?

– Maître, vous êtes toujours le même, répond-elle.

– Et tes deux amis, sont-ils différents maintenant après leur combat ou l’un deux te semble-t-il avoir changé ?

– Ils sont tous les deux pareils qu’avant.

– Pourtant, le combat a bien eu lieu ?

– Oui, j’en suis certaine.

– Et il est bien terminé ?

– Oui.

– Donc, la seule réponse que je puisse donner aux questions que tu te poses, c’est que le combat n’a pas eu lieu à l’endroit où tu croyais. Trouve cet endroit et tu seras libérée de tes doutes. 

(Extrait du livre de J.P. Inisan, Voyages au-delà du miroir, 44 contes et nouvelles initiatiques, Edmond Chemin, janvier 2016)
 

LE PHILOSOPHE ET L’ARPENTEUR

L'ARPENTEUR – Eh, bonjour Monsieur le Philosophe, je viens pour mesurer votre territoire !

LE PHILOSOPHE – Désolé, Monsieur l'Arpenteur, mon territoire ne peut être mesuré !

L'ARPENTEUR – Mais si, il peut être mesuré ! Je possède les outils nécessaires pour en prendre les mesures avec toute la précision et la rigueur méthodique nécessaires.

LE PHILOSOPHE – Mais comment voulez-vous mesurer un terrain qui n'a pas de périmètre ?

L'ARPENTEUR – Mais si, c'est faisable ! C'est vous qui croyez qu'il n'est pas délimitable ! Mais moi, d'ici, je vois bien qu'il n'est pas si grand que ça !

LE PHILOSOPHE – Oui, c'est parce que vous le voyez de l'extérieur ! Si vous venez ici où je me trouve, vous ne verrez aucune limite. Mon domaine s'étend bien au-delà de l'horizon. Il n'y a rien en face de moi ! Venez, entrez et vous verrez comme moi !

L'ARPENTEUR – Que dites-vous ? Moi, je suis en face de vous !

LE PHILOSOPHE – Non, désolé, vous n'êtes pas en face de moi !

L'ARPENTEUR – Ah bon ! Où suis-je alors ?

LE PHILOSOPHE – Vous êtes dans mon territoire !

L'ARPENTEUR – Ah, excusez-moi, je ne voulais pas vous... empiéter sur... mais qu'est-ce que vous dites ? Comment pouvez-vous savoir que je suis dans votre territoire puisqu'il n'a pas encore été délimité ?

LE PHILOSOPHE – C'est parce que vous n'avez pas le bon point de vue. Venez ici et vous verrez les choses autrement

L'ARPENTEUR – Ah, non, c'est impossible ! Mon patron m'a défendu d'entrer dans les territoires que je mesure ! Je dois toujours rester à l'extérieur. Sinon les résultats seraient faussés.

LE PHILOSOPHE – Alors, vous ne verrez jamais mon domaine !

L'ARPENTEUR – Je le vois très bien et je vais le mesurer !

LE PHILOSOPHE – Vous n'en verrez que l'apparence extérieure !

L'ARPENTEUR – C'est tout ce qui m'intéresse !

LE PHILOSOPHE – Vous ratez au moins la moitié de la réalité !

L'ARPENTEUR – Bon, d'accord, si ça vous fait plaisir de le penser, mais laissez-moi faire mon travail d'arpenteur ! Je vous jure que je serai le plus discret possible ! Je ne vous dérangerai pas !

LE PHILOSOPHE – Oui, mais qu'est-ce que vous en ferez après de ces mesures ?

L'ARPENTEUR – Bah, ce sont des chiffres qui serviront à mon patron !

LE PHILOSOPHE – Qui lui serviront à quoi ?

L'ARPENTEUR – Je ne sais pas, moi ! Par exemple, à savoir exactement de quoi il parle quand il parle de votre domaine.

LE PHILOSOPHE – Ah ! Et à qui il en parle ?

L'ARPENTEUR – Oh, à des gens intéressés par votre territoire !

LE PHILOSOPHE – Pour quoi faire, pour le vendre ? Il n'est pas vendable !

L'ARPENTEUR – Ça, c'est vous qui le dites ! Je ne pense que ce soit l'avis de mon patron !

LE PHILOSOPHE – Ce serait malhonnête de vendre quelque chose qui ne peut être mesuré !

L'ARPENTEUR – Bon, d'accord, mais si je vous garantis qu'on ne vous communiquera jamais les résultats de mon arpentage ?

LE PHILOSOPHE – Ah, dans ce cas, c'est différent ! Je veux bien, mais, en échange, je voudrais bien que vous me fassiez une petite visite. Vous allez voir : d'ici le panorama est magnifique !

L'ARPENTEUR – Bon, bon, d'accord, je viens, mais il ne faudra pas le dire à mon patron !

LE PHILOSOPHE – D'accord, je ne dirai rien !

L'ARPENTEUR – Bon, voilà, j'ai fait le premier pas. Voyons ce qu'il y à voir ici !

LE PHILOSOPHE – Bien, mettez-vous à côté de moi. Regardez en face maintenant. C'est très différent de là-bas, n'est-ce-pas ?

L'ARPENTEUR – Ben... pas... pas tellement ! Je ne vois pas où est la différence !

LE PHILOSOPHE – Vous êtes chez moi maintenant !

L'ARPENTEUR – Peut-être, mais je ne vois pas ce qu'il y a de différent de là-bas !

LE PHILOSOPHE – Vous êtes à mes côtés, donc vous devez voir à peu près la même chose que moi, non ?

L'ARPENTEUR – Oui, sans doute, mais je ne vois rien de différent de là-bas !

LE PHILOSOPHE – Bon, je vais essayer de vous aider à mieux voir ! Pourriez-vous mesurer mon domaine maintenant ?

L'ARPENTEUR – Euh... de l'intérieur ? Euh... je ne crois pas que ce soit possible ! Je serais toujours obligé d'avoir au moins un pied à l'extérieur !

LE PHILOSOPHE – Ah ! Et pourquoi ?

L'ARPENTEUR – Parce que... parce que... une limite, c'est toujours la séparation entre deux terrains différents !

LE PHILOSOPHE – Ah, c'est parce qu'ils sont différents qu'on peut les mesurer alors ?

L'ARPENTEUR – Oui, oui, c'est bien ça !

LE PHILOSOPHE – Mais alors, dites-moi : qu'est-ce qui prouve qu'ils sont différents ? N'est-ce pas les mesures précisément ?

L'ARPENTEUR – Oui, oui, c'est bien ça !

LE PHILOSOPHE – Ah, ça se complique ! D'un côté vous me dites que c'est parce qu'ils sont différents qu'on peut les mesurer et, d'un autre côté, vous me dites que ce sont les résultats des mesures qui les rendent différents. Alors, Monsieur l'Arpenteur, dites-moi : sont-ils différents avant ou après les avoir mesurés ?

L'ARPENTEUR – Ah, Monsieur le Philosophe, vous m'embrouillez, je ne sais plus maintenant !

LE PHILOSOPHE – Réfléchissez, Monsieur l'Arpenteur, c'est quoi mesurer ? N'est-ce pas toujours mesurer une distance ? Une distance entre deux points, n'est-ce pas ?

L'ARPENTEUR – Oui, oui, bien entendu, je ne fais que ça !

LE PHILOSOPHE – Alors, maintenant que vous êtes chez moi, regardez-bien d'ici, que voyez-vous en face de vous ?

L'ARPENTEUR – Euh... je vois le paysage, des maisons au loin, des voitures qui passent, des gens qui marchent sur la route...

LE PHILOSOPHE – Bien, mais voyez-vous une limite là, en face de vous ?

L'ARPENTEUR – Non, non, mais c'est parce que vous n'avez pas installé de clôture et qu'il n'y a rien pour délimiter votre domaine : pas de talus, pas de route devant, pas de haie, rien... Mais laissez-moi faire mon boulot et vous verrez que tout ça va rentrer dans l'ordre rapidement ! Nous allons placer des barrières là où il faut !

LE PHILOSOPHE – Nous verrons cela en temps utile. Mais revenons à la distance ! S'il n'y a pas de limite, ça veut dire que, pour l'instant en tout cas, il n'y a pas de distance entre mon domaine et les autres domaines, n'est-ce-pas ?

L'ARPENTEUR – Oui, oui, on peut le dire comme ça tant qu'on n'aura pas procédé aux mensurations nécessaires ! Mais ce n'est pas très sécuritaire de confondre les territoires comme vous le faites ! Cela peut créer des incidents de frontière très graves, vous savez !

LE PHILOSOPHE – Il n'y a pas de confusion, ici il n'y a qu'un seul territoire. Mais je vais aller occuper la place ou vous vous trouviez précédemment, là-bas, à l'extérieur. M'y voici ! Ah, là, je vois bien qu'il y a un domaine bien délimité en face de moi ! Ouahh, je peux même le nommer : « Le territoire du philosophe » ! Ah, là je vois qu'on peut le mesurer, c'est vrai, et même mettre une bonne distance entre lui et moi ! Mais, à vrai dire, ce n'est que de l'apparence, de l'apparence étiquetée.

L'ARPENTEUR – C'est ce que je vous disais !

LE PHILOSOPHE – Oui, mais vous, là où vous êtes, voyez-vous quelque chose qui ressemble à une limite ? Voyez-vous une distance entre vous et moi ?

L'ARPENTEUR – Euh... c'est bizarre... non... je ne vois aucune distance. Mais, je répète, c'est parce qu'il n'y a rien pour marquer la limite !

LE PHILOSOPHE – Mais alors, maintenant, je fais partie du paysage que vous voyez ?

L'ARPENTEUR – Oui.

LE PHILOSOPHE – Et à quelle distance suis-je de vous ?

L'ARPENTEUR – Je vous répète, je ne peux pas le savoir car je n'ai aucune point de repère qui me permettrait de l'évaluer.

LE PHILOSOPHE – Ah, le point de repère, c'est la limite !

L'ARPENTEUR – Oui, il faut toujours partir d'une référence spatiale stable !

LE PHILOSOPHE – Et comment vous sentez-vous alors là, sans la moindre référence ?

L'ARPENTEUR – Ben... pas très bien. Je cherche des points de repères...

LE PHILOSOPHE – Ah ! Je vous propose d'abandonner votre recherche de points de repère pendant quelques secondes. Quelques secondes, ça passe vite, n'est-ce-pas ?

L'ARPENTEUR – Bon, d'accord. Ouaah ! Formidable, je vois votre territoire ! Ouaah, il est immense ! Vous aviez raison, il n'a aucune limite. Mais alors, ici tout vous appartient ? C'est insensé !

LE PHILOSOPHE – Et vous, où êtes-vous là-dedans ?

L'ARPENTEUR – Moi, moi ? Je ne sais plus, il n'y a plus de moi ! Mais ça alors ! C'est mon domaine à moi aussi ! Moi aussi, je m'appartiens, ouaah !

LE PHILOSOPHE – Et moi, comment me percevez-vous ?

L'ARPENTEUR – Pareil ! Pareil ! Vous faites partie de mon domaine !

LE PHILOSOPHE – Ah, je vous appartiens alors ?

L'ARPENTEUR – Oui, non ! Oh, c'est nous qui appartenons au domaine, en fait ! Oui, c'est ça, c'est ça !

LE PHILOSOPHE – Bon, voulez-vous sortir de chez moi à présent afin que vous puissiez reprendre votre travail d'arpenteur et moi ma place de philosophe ?

L'ARPENTEUR – Euh... non, oui. D'accord ! Voilà, je suis sorti. Ah, je vois à nouveau les limites de votre territoire ! Je suis désolé, je vais être obligé de me conformer aux instructions de mon patron et d'accomplir ce travail.

LE PHILOSOPHE – Oui, oui, allez-y, d'ici je vois bien maintenant que ce travail fait aussi partie de mon domaine !

(Extrait du livre de J.P. Inisan, Voyages au-delà du miroir, 44 contes et nouvelles initiatiques, Edmond Chemin, janvier 2016)
 

LE MIROIR AU BOUT DU TUNNEL

Le tunnel n'en finit pas. J'ai l'impression que le pâle faisceau de lumière qui provient sans doute de la sortie s'éloigne, au fur et à mesure que mes pas m'en rapprochent. Je n'ose pas me retourner, car je verrais encore ce visage horrible, avec ses yeux gloutons. Ils me donnent l'impression de vouloir me pétrifier, par un bel effet de perspective, une profondeur qui me fascine.

Celui que je poursuis est là, devant. Mais il est à une telle distance que je crains fort de ne pouvoir l'atteindre avant qu'il ne sorte. Alors, il m'échapperait définitivement et il se perdrait dans le labyrinthe du monde extérieur. Heureusement, il m'arrive de l'apercevoir au détour d'un virage. Parfois même nos regards se croisent.

Je me demande cependant si ces ralentissements ou ces pauses (je ne sais pas) ne sont pas calculés. Je me demande s'il ne m'attend pas, s'il ne prend pas du plaisir à cette course-poursuite, en croyant qu'il ne peut qu'en sortir vainqueur. Il a peut-être peur que je désespère de le rejoindre et que j'abandonne la partie. Alors, il me toise d'un air provocateur, l'air de dire : « Si si, je ne suis pas si loin, tu peux encore me rejoindre ! » Et puis il disparaît, et je ne le vois plus pendant un long moment, jusqu'à ce qu'il m'apparaisse à nouveau.

Il n' est pas question que j'arrête ma course, car il est vital pour moi de retrouver ce qui m'appartient. Cela m'appartient de nature ! Cela m'a été donné à ma naissance ! C'était comme une amulette que j'aurais portée, depuis toujours, en pendentif. Et on me l'a volée. Enfin, je n'en ai pas pris conscience tout de suite ! En fait, je n'y faisais plus attention depuis des lustres.

Ce n'est pas une clef. C'est une paire de lunettes. À ma naissance, je souffrais d'une grave déficience de la vue. Enfin, c'est ce qu'on m'a dit ! Grâce à ces lunettes, j'ai pu surmonter mon handicap et voir le monde comme il était. Ainsi ai-je pu vivre à peu près normalement.

Ce que je ne comprends pas, c'est que depuis que l'autre me les a dérobées, je n'ai pas l'impression de moins bien voir. Peut-être ma vue s'est-elle rééduquée au fil des années, sans que je m'en aperçoive. Mais c'est un mystère que je ne pourrai élucider sans précisément retrouver ma petite prothèse de naissance. Je pourrai alors l'enfiler à nouveau et comparer mes deux visions.

Mais je n'en suis pas là. Il me faut d'abord rattraper cet autre qui court devant moi et que je n'ai fait qu'entrevoir jusqu'à présent. C'est curieux, je ne me sens pas vraiment fatigué après avoir couru pendant des heures, peut-être même pendant plusieurs jours d'affilée car, ici, dans le tunnel, je ne dispose d'aucun repère spatial pour mesurer le temps. J'ai perdu ma montre en même temps que mes lunettes.

En fait, je ne produis aucun effort pour courir. Je n'ai pas vraiment l'impression de me déplacer. C'est sans doute parce que le paysage est toujours identique à lui-même. Aucune section de cette galerie interminable n'est différente d'une autre. L'uniformité des parois donne l'impression de ne pas bouger. Les courbes elles-mêmes, qui sont assez fréquentes, ont l'air d'avancer dans ma direction.

Ce n'est pas moi qui me dirige vers elles. C'est elles qui s'avancent vers moi. On pourrait presque dire que c'est le paysage ou, plus exactement, le non-paysage qui se déplace. Bien sûr, j'actionne les muscles de mon corps et je vois mes jambes qui ne cessent de pédaler à un rythme à peu près constant. Je sens même mes pieds qui, l'un après l'autre, prennent appui sur le sol et le quittent en s'élevant pour se poser à nouveau.

Mais c'est comme si je marchais sur un tapis roulant qui serait solidaire du reste du tunnel et dont le mouvement serait entretenu par un moteur extérieur. Ou par mes jambes (ou les deux, je ne sais pas). C'est l'ensemble de la galerie qui bouge ! Moi, je reste toujours à la même place. C'est le tunnel qui change : tantôt un virage à droite, tantôt un virage à gauche, tantôt très large, tantôt à angle aigu. Ce sont les seuls changements qui peuvent me rappeler qu'il y a un mouvement en cours.

Il y a aussi ce visage goguenard qui revient me provoquer comme pour s'assurer que je ne ralentis pas mon rythme, prêt (je le sens) à exhiber mes propres lunettes sur son nez pour me remotiver si c'était nécessaire. Mais je me demande comment cela est possible. Je veux dire : comment lui peut-il changer à volonté la distance entre lui et moi ? Il n'y a que lui qui puisse apparemment échapper à l'immuabilité implacable du décor !

Tout de même, pour vérifier, j'augmente la vitesse du tunnel en frappant plus rapidement le sol de mes pieds. Si jamais ça marche, si cette petite accélération me permet de le rattraper, cela voudrait dire qu'il n'est pas tout à fait sur la même voie que moi. Il y a peut-être deux galeries qui s'emboîtent l'une dans l'autre. Dans ce cas, la sienne serait transparente, c'est la seule explication qui me paraisse cohérente. Et alors aucun de nous deux ne pourrait toucher l'autre. Je ne sais même pas si l'on pourrait s'entendre. On en serait sans doute réduit à communiquer par des gestes et des mimiques.

Cette hypothèse se confirme quand j'aperçois sa silhouette fuyante comme une ombre que la lumière venant du fond allonge démesurément jusqu'à me toucher presque. Allez, encore un coup de manivelle, et il sera à portée de main ou de regard !

Ça y est, nous sommes côte à côte maintenant ! Lui aussi, il pédale (à ma droite) pour faire avancer son tunnel ! À présent, il se déplace à la même vitesse que le mien. Je ne suis pas surpris de constater que mon voisin de course porte mes lunettes sur son nez. Pour l'instant, je ne veux pas paraître agressif, et je tente de me faire comprendre, par des signes de la tête et des mains, que je veux simplement récupérer mon équipement de naissance.

Mais, ce faisant, je ne sais comment, je le dépasse de plusieurs mètres et je suis obligé de me retourner. J'aperçois alors derrière moi l'énorme effigie que j'avais oubliée. Elle ne m'a pas lâchée. C'est une image tellement profonde qu'elle me donne le vertige.

Je dois soumettre mon esprit à un effort colossal pour échapper à l'emprise hypnotique de son regard. Quand je parviens à revenir dans le sens de la course, je constate que l'autre a disparu. Je ne sais pas ce qui s'est passé exactement. J'ai l'impression que le tunnel s'est divisé en deux galeries. La mienne paraît plus rétrécie qu'avant. Mais il m'est impossible de faire marche arrière, je serais avalé par la vision du monstre à deux yeux.

Je me propulse donc de toutes mes forces vers l'avant et je n'ai pas à attendre longtemps pour que la galerie retrouve son diamètre normal et que l'ombre mouvante réapparaisse devant moi. Son tunnel a pris une bonne avance sur le mien et je vais devoir m'activer fort pour rattraper mon retard. Mais le souffle de l'horrible derrière moi, que je sens presque sur ma nuque, est une formidable motivation pour que je j'accélère le mouvement. C'est bien connu, à la course, personne n'est plus performant qu'un poursuivant poursuivi ! Je finis donc par le rejoindre et, ce coup-ci, je fais très attention de ne pas le dépasser. Nos deux tunnels avancent à la même vitesse. Nous restons donc tous les deux au même niveau.

Nous parvenons à communiquer, mais je ne comprends rien à son langage. Le mien me paraît aussi très bizarre. Je ne connais pas les mots que je prononce. Ils semblent appartenir à une langue étrangère que je ne connais pas. Ce sont des sons métalliques, comme ceux que feraient des robots de conception un peu primitive. Ce qui est curieux, c'est que nous nous comprenons. Nous ne comprenons pas ce que nous disons, mais nous nous comprenons.

C'est ainsi qu'il prétend ne pas avoir volé mes lunettes. Enfin, précise-t-il, ce ne serait pas plus lui le voleur que les autres ! Je vais pour lui demander de quels autres il veut parler quand une explosion terrible me fracasse les oreilles et les deux tunnels se démultiplient. Des dizaines (peut-être des centaines) de galeries transparentes apparaissent partout : au-dessus, au-dessous, sur les côtés et, dans chacune d'entre elles, il y a un autre qui fait avancer la sienne. Et, comme tous ces autres parlent la même langue mécanique que moi, l'effet produit est une sorte de litanie abracadabrante, comme venue d'un autre monde.

Certains sont loin devant, et il est clair que je ne pourrai jamais les rattraper. D'autres sont parfaitement alignés sur ma position. C'est le cas de celui qui se trouve immédiatement à ma gauche. Je découvre que c'est lui maintenant qui porte mes lunettes sur son visage. Je tourne mon regard dans le sens opposé et je suis surpris de découvrir que mon voisin de droite n'a pas lâché les siennes (les miennes ? Je ne sais plus). Je suis étonné, car je ne me souviens pas d'avoir disposé de deux exemplaires. Mais je ne suis pas au bout des mon étonnement, car je m'aperçois que tous les autres dans les galeries sont équipés du même modèle de prothèse oculaire.

Puis je laisse tomber : de toute façon il doit y avoir une explication rationnelle, que je me réserve de découvrir plus tard. Pour l'instant, le plus urgent est de continuer à courir ou, plus exactement, à faire avancer mon tunnel, car l'image, derrière moi, ne me lâchera pas. Je ne sais pas comment elle fait, mais elle a l'air de disposer d'une autonomie qui me fait penser qu'elle peut bouger indépendamment de son contenant matériel.

Une clameur est en train de monter des galeries. Ce qui provoque cette exclamation collective plutôt joyeuse, c'est un renforcement soudain de la lumière au bout du tunnel. On aperçoit une ouverture lumineuse qui grandit, qui grandit à la vitesse de... d'un tunnel. La clarté inonde maintenant toutes les galeries et j'ai l'impression qu'elles sont en train se fondre les unes dans les autres. À ce rythme-là, il n'y en aura bientôt plus qu'une seule. C'est ce qui finit par se produire. Ça se transforme en une sorte de gigantesque hall naturel qui ressemble à une grotte. Il fait très clair et nous nous regardons tous en riant.

C'est curieux, personne ne semble porter de lunettes ici. Ma perception visuelle dans le tunnel me paraissait pourtant tout à fait normale. Je percevais nettement les corps et les visages de mes voisins de course. Mais la clarté, ici, est tellement vive (sans pour autant être éblouissante) que, en comparaison, celle qui régnait dans les galeries me paraît maintenant presque terne, presque de la demi-pénombre.

Je me retourne pour vérifier du regard si ma mémoire ne me trompe pas, mais je ne trouve aucune trace de tunnel. Je tourne plusieurs fois sur moi-même car, quelle que soit ma position, l'espace environnant ne change pas : c'est une salle immense, remplie de lumière, qui ne semble avoir ni entrée ni sortie. Aucune paroi non plus.

Les visages autour de moi sont lumineux, les yeux sont si brillants que je ne parviens pas à y percevoir le moindre reflet. Cependant, un silence solennel est en train de s'installer, quasiment malgré nous. Sans nous être concertés, nous nous prenons les mains et nous avançons lentement vers ce qui me semble tout de même être une sortie. Mais nous le faisons en marche arrière. Et plus nous reculons, plus notre point de vue s'élargit, tandis que la clarté devient si intense que je la sens traverser mon corps, qui devient rapidement invisible. À l'inverse, je vois nettement les corps et les visages de mes compagnons.

Et, soudain, il y a comme un rideau, que nous n'avions pas remarqué, qui se lève devant nous, en dévoilant une scène qui est un véritable paysage animé. Je découvre que j'en suis le seul spectateur. Car tout le monde, sauf moi, sauf moi, se retrouve sur cet espace immense, où des milliers d'acteurs chantent, dansent, se disputent, s'embrassent, se frappent, s'aiment et se détestent. C'est un spectacle merveilleux que m'offre cette multitude bariolée et tapageuse. C'est le spectacle de la vie !

Il y a je ne sais quoi qui m'empêche de me joindre à eux. Mais ce n'est pas grave, car je suis un si bon public que je m'identifie à tous les acteurs. Je n'ai pas besoin de me déplacer pour être en plein milieu de la scène. D'ailleurs, n'ayant toujours pas récupéré mon corps, il m'est impossible de localiser l'endroit exact où je me trouve. Je ne peux plus être que ce que je vois. Je ne peux plus ressentir que ce que les autres ressentent !

Enfin, c'est ce que je suis en train de découvrir ! Une part de moi semble cependant résister à ce qu'elle considère comme étant une atteinte à ma liberté individuelle. Elle prend bientôt le contrôle total de ma personne. C'est alors que le rideau retombe et que je retrouve mon corps. Je me retrouve dans la pénombre, dans une sorte de clair-obscur qui m'est familier. C'est à nouveau le tunnel ! Ma vue s'adaptant rapidement à la demi-obscurité, c'est avec effroi que je distingue, en face de moi, l'image qui me poursuit depuis toujours. Le visage n'est pas laid, il me semble même familier et aimable, mais les yeux, le regard qui me pétrifie littéralement, sont horribles. Je n'ai pas le choix, je dois absolument me retourner et me remettre à courir avant d'être absorbé.

Mais c'est absurde, je pense à nouveau aux lunettes et à celui qui me les a volées ! Non non, je ne vais pas rejouer éternellement le même scénario ! Qu'est-ce que je peux faire, mon dieu ? Je prends conscience que je suis en train de perdre la mémoire ! Je suis en train d'oublier le moment merveilleux que je viens de vivre : la grande scène avec toutes les couleurs, les cris, les chants, les joyeuses bagarres... Plus je résiste, plus le noir se fait dans ma tête. Non, je n'en peux plus, je ne veux pas continuer à vivre comme si j'étais tout le temps poursuivi et qu'il fallait tout le temps que je poursuive un autre !

Je ne me retourne pas, je ne cours pas, je fais face. Tant pis, je préfère être englouti et devenir rien du tout ! Allez, je joue le tout pour le tout : je souris à l'image ! Bizarrement, elle sourit en même temps que moi. Je suis étonné mais, elle aussi, elle a l'air étonnée. Machinalement, je pose ma main sous mon menton pour réfléchir et je constate qu'à la même seconde, elle fait exactement le même geste ! Ça me fait rire mais elle aussi ! Je suis perplexe. Se moque-t-elle de moi ? Je ne trouve pas d'explication rationnelle à cette succession ininterrompue de coïncidences.

À moins que... Non, non, ce n'est pas possible... Une idée vient de me traverser l'esprit. Elle me paraît tellement saugrenue que j'en attrape le fou-rire. Mais je m'arrête aussitôt car je vois que l'autre, en face, est aussi hilare que moi. Je suis obligé de me rendre à l'évidence : cette image est un double parfait de moi-même. D'ailleurs, à bien y regarder, elle n'est pas si mal finalement ! Ces beaux yeux bleus sont sans doute identiques aux miens ainsi que ces joues roses, ce grand front intelligent, cette bouche d'optimiste, cette barbe de grand sage... Il n'y a que le nez que je n'aime pas, car il est trop nu, mais, globalement, c'est tout de même un beau visage !

Derrière moi, le tunnel s'est assombri, il s'est immobilisé et rétréci. C'est moi, à présent, qui serai en mouvement. Je me sens satisfait de ne plus avoir peur de l'image. Je n'aurai plus besoin de fuir et de courir après un autre. Mes lunettes, je les ai retrouvées, c'était un miroir ! Pourtant, j'ai toujours l'impression d'avoir perdu quelque chose. Et, bien sûr, le nouveau pouvoir que je viens d'acquérir me confère une responsabilité que je suis décidé à honorer. Mais, je ne sais pas pourquoi, je ressens comme un poids immense sur mes épaules, et une fatigue que je j'avais oubliée m'envahit à nouveau

Je me rendors.

(Extrait du livre de J.P. Inisan, Voyages au-delà du miroir, 44 contes et nouvelles initiatiques, Edmond Chemin, janvier 2016)

MASQUE BLANC

Ma conscience est sans visage
Elle ne cherche pas son âge
Elle est comme un matin
Qui n'a pas de fin

Elle est comme la lumière
Qui elle-même s'éclaire
Elle n'a donc pas de mots
Pour dire ce qui est le bien et le beau

Car il n y a rien sous le voile
Que l'infini et ses étoiles
L’éternité du maintenant
Dont Vous est le seul élément

Car c'est ainsi qu’est votre évidence
C'est mon existence qui danse
Quand je vous regarde avec amour
Sans attendre une image en retour

Colère tristesse et allégresse
Ne sont alors jamais à mon adresse
Mais comme de libres fleurs
Qui puisent leurs parfums dans mon cœur

(Poèmes de mon nouvel âge, 1998, 2014. nouvelle édition décembre 2016)

        

CLANDESTIN

Ma conscience est sans voix
Elle ne connaît ni comment ni pourquoi
C’est un palais de silence
Pour celui qui pense

Ce palais héberge un noble héros
Mon dieu qu’il est beau
Qui s’en croit le propriétaire
Mais n’en est même pas le locataire

Avec ses pensées comme clefs
Il essaye de tout fermer
Mais il y a toujours une ouverture
Qui n’avait pas de serrure

Il y a toujours un clandestin
Qui trouve un chemin
Il y a toujours un autre
Toujours un nouvel hôte

Ça n’est jamais fini
Toujours de l’inédit
D’ici je ne suis pas le maître
Surtout si je veux le paraître

Par de longs discours
Par des preuves d’amour
Par des expériences
Par l'excellence

Mais c’est en voulant bien
Ici que les autres soient souverains
En acceptant leur différence
Que je retrouve le silence

Au lieu de totaliser
Je vais plutôt écouter
Je serai partout inaudible
Et toujours divisible

L’autre je ne le verrai plus
Je ne l’entendrai plus
Mais perdant de moi la mémoire
J'assumerai son  histoire

(L'Autre Ici, éditions E. Chemin, 2015)

 

ICI

Ici est sans voix
Ici tout est choix
Ici  est immobile
Mais tout autour ce n’est pas tranquille

Il y a comme un spectacle de nuit
Un théâtre de cris
Une folle fête
Où je perds la tête

C’est un immense port
Un immense corps
Un défilé de visages
Une course de rivages

C’est un  point sans fin
De tout il est plein
Une caisse de résonance
Pour la musique et la danse

A la fois l’immuable essieu
Et la grande roue des cieux
Qui tourne à si vive allure
Qu’à chaque instant elle me défigure

Mais même sans reflet
Je me sens aimé
Anonyme pilote
D’une gigantesque flotte

Je n’ai plus de nom
Plus de définition
Je n’ai plus de rêve
Je revis sans trêve

(L'Autre Ici, éditions E. Chemin, 2015)


PAYSAGE

Bien avant l'horizon
Il y a eu une explosion
Puis un drôle d'arc-en-ciel
Il ne semblait pas naturel

Il avait bien toutes ses couleurs
Mais il n'était pas à la bonne hauteur
Il n'était pas à hauteur d'homme
Il était en face de celui que jamais je ne nomme

Les tons étaient précis
Sur un fondu de nuages clair-gris
Cet étrange paysage
Apparut après un orage

Très large et pas profond
Comme un simple arrière-fond
Un peu comme une épure
Dans un cadre sans bordures

C'était comme un tableau géant
Aussi plat qu'il était grand
Ni beau ni moche
Mais de moi si proche

Cet inadmissible culot
Me laissait sans mots
Je ne pouvais pas m'inclure
Dans cette éphémère peinture

Et je ne la contenais pas
Simplement elle était là
A moins de zéro millimètre
Je savais qu'elle allait bientôt disparaître

Et je n'essayais pas de la retenir
Je ne voulais pas plus tard m'en souvenir
C'était  une fugace présence
Avec une absence totale de distance

Sans avant sans après
Et rien d'elle ne me séparait
Aujourd'hui par la parole
J'en ai fait un symbole

Ce n'est plus qu'une représentation
Une belle démonstration
Mais je n'en ferai plus l'expérience
Car cela n'a jamais eu d'existence

(L'Autre Ici, éditions E. Chemin, 2015)


AUTO-DÉCAPITATION

Le beau quand il est mystérieux
Nous rend silencieux
C’est comme une musique
Aux effets extatiques

On ne sait pas pourquoi
Elle nous met dans un tel état
Et si on nous l’explique
Elle devient simple mécanique

Elle perd son aura
On perd notre joie
La grâce est inexplicable
Elle est injustifiable

Dire qu’elle vient d’en haut
Quel sacré culot
Sa véritable origine
C’est la guillotine
 

Une fois décapité
Aussitôt tu renais
Tu joues avec ta tête
Comme avec une marionnette

Tu la montes sur un cric
Tu l’exhibes en public
Même quand tu la mets sur tes épaules
Jamais elle ne te contrôle

Tu te la mets là où tu veux
Pour toi c’est un jeu
Elle est à sa place
Là dans l’espace

Elle n’est pas ici
Comme on te l’a dit
Ici à zéro millimètre
Tu trouves ton maître

Ta tête est dans les regards
Elle est dans les miroirs
Jamais tu ne te dévisages
Sans te mettre en cage

Tu ne peux te regarder
Sans aussitôt t’enfermer
Dans ta courte mémoire
Ou dans un petit territoire

Le pays d’ici
Est un domaine infini
Et infinissable
Car il est très altérable

(L'Autre Ici, éditions E. Chemin, 2015)


NAVETTE

Bon ton Ici tu me le fais à combien
Je sais que  tu ne me le donneras pas pour rien
Tu voudras au moins de ma reconnaissance
Que je reconnaisse ta pertinence

Ou celle de ce grand ami
Qui t’a tout appris
La vérité la plus radicale
La découverte la plus fondamentale

Je préfère rester inexpérimenté
Que de me sentir limité
Mais que me dis-tu  tu doutes
Ah ça alors ça  me déroute

Tu me dis qu’Ici est toujours ailleurs
Que maintenant  est toujours antérieur
Qu’il y a toujours un pôle complémentaire
Que chaque vérité a son contraire

Oui c’est comme ce train
Il va et surtout il  revient
Des deux côtés il y a un phare
Entre les deux c’est la gare

Comme un ressort
Entre deux ports
Fait la navette
Et jamais il ne s’arrête

Le conducteur
Est spectateur
Ce n’est plus lui qui voyage
Ce sont les paysages

Et l’événement
Est redondant
A pleine vitesse
Tout change sans cesse

J’ouvre enfin les yeux
C’est merveilleux
Immense est l’espace
Il  a pris ma place

Et j’ai tout le temps
Maintenant
Le temps est devenu docile
Je suis son domicile 

(L'Autre Ici, éditions E. Chemin, 2015)

 
PAR LA FENÊTRE

J’ai ouvert ma fenêtre et j’ai vu
J’ai ouvert mes yeux et j’ai vu
Sur une grande place
Des enfants faisaient des grimaces


Et ça faisait rire les passants
Ils prenaient tout leur temps
Ce n’est pas difficile
On aurait dit des crocodiles

Et les passants exhibaient leur dentition
Avec une touchante application
Debout sur leurs pattes arrière
Avec leurs queues ils tapaient par terre

J’ai ouvert ma fenêtre et j’ai vu
J’ai ouvert mes yeux et j’ai vu
Sur un grand espace
Des adultes agitaient leurs carapaces


Ils le faisaient sans s’accroupir
C’était leur manière d’applaudir
Mais ils n’en avaient pas conscience
Seul moi voyais leur innocence

Et peut-être aussi les gamins
Car ils étaient malins
Ils les libéraient de leurs cages
Les rendaient à leur vie sauvage

J’ai ouvert ma fenêtre et j’ai vu
J’ai ouvert mes yeux et j’ai vu
Sur un grand espace
Les enfants faisaient des tours de passe-passe


Mais sans faire de pied-de-nez
Simplement pour s’amuser
Et il y avait de plus en plus de monde
Sur cette place juste face au centre du monde

Il y en avait de toutes les couleurs
Des petitesses et des grandeurs
Et cette énorme foule
Devenait comme une grande boule

J’ai ouvert ma fenêtre et j’ai vu
J’ai ouvert mes yeux et j’ai vu
Sur un grand espace
Cette boule follement vorace


Qui en roulant ne cessait de grossir
Allait bientôt tout envahir
Se déplaçant comme une tornade
Elle détruisait toutes les barricades

Je l’ai vue rentrer chez moi
Mais je suis resté droit
Je suis resté de moi le maître
Je n’ai pas refermé ma fenêtre

Je n’ai pas refermé ma fenêtre et j’ai vu
J’ai ouvert mes yeux et j’ai vu
Sur un grand espace
À la mort je faisais face


Et j’ai été emporté par le torrent
Je n’ai pas résisté à son courant
Il m’a emporté sur d’étranges rivages
Où il y avait de drôles de personnages

Nous étions tous nus
Et au début un peu confus
Nous nous écrivions de loin de très longues lettres
Pour apprendre à nous connaître

J’ai laissé ma fenêtre ouverte et j’ai vu
J’ai gardé mes yeux ouverts et j’ai vu
Sur un grand espace
Une immense paperasse


Nous étions de bons écrivains
Mais nous restions toujours aussi lointains
À la fin même les plus prudes
Changèrent totalement d’attitude

Il se produisit comme une explosion
Et puis nos corps s’unirent en fusion
Nos âmes lentement au-dessus s’élevèrent
Transparentes et légères

J’ai laissé ma fenêtre ouverte et j’ai vu
J’ai gardé les yeux ouverts et j’ai vu
Sur un grand espace
De moi je ne retrouvais plus la trace


Mais le spectacle était fini
Je me suis retrouvé ici
J’ai retrouvé mon espace
En-deçà de toute grâce

J’ai baissé le rideau
Je n’ai pas regardé à travers les carreaux
Après avoir refermé ma fenêtre
J’ai soigneusement bouclé le périmètre

J’ai fermé ma fenêtre et j’ai vu
J’ai fermé les yeux et j’ai vu
J’étais dans un tout petit espace
Tout au fond d’une impasse

(Étranger est l'Éternel éditions E. Chemin, 2015)

 

PASSAGER

C’est un passager
Qui ne peut pas payer
On ne retrouve pas sa trace
Il ne trouve pas sa place

Sa place est toujours par un autre occupée
Et il se sent très honoré
Parfois il l’interroge
Jamais il ne l’en déloge

Il change souvent de destination
Il est toujours en reconstruction
Sans cesse il improvise
Mais toujours avec franchise

On le voudrait gracieux
Mais il est mystérieux
On attend de l’éloquence
Et il demeure dans le silence

(L'Autre Ici, éditions E. Chemin, 2015)
 

LA MAISON DU POÈTE

Il n’y a que trois murs dans cette maison
C’est une drôle de construction
Une étrange architecture
Avec devant une immense ouverture

Et derrière il n’y a rien
Ni début ni fin
C’est comme une racine
Sans la moindre origine

Simplement tu la ressens
Simplement tu es dedans
C’est une fondation invisible
Mais indestructible

Tu sens ton enracinement profond
Dans une matière qui n’a pas de nom
Et en haut il y a cette envergure
Cette infinie embrasure

C’est comme un filet percé
Qui laisse tout passer
Le monde entier tu accueilles
Sans que tu le veuilles

C’est plus fort que toi
Ça fait partie de toi
Jamais tu ne le portes
Car anonyme est cette immense porte

C’est un gouffre béant
Une gueule de géant
Un œil de cyclope
Comme un télescope

Qui voit plus loin que l’horizon
Qui à l’infini étend sa maison
Mais il n’en est pas le propriétaire
Car c’est un domaine éphémère

Il n’en est pas l’auteur
Ce n’est pas le spectateur
Il est un théâtre
De carton-plâtre

Unique est la représentation
Incessante est la création
Aucune grande vedette
Peut-être quand même le poète

 C’est lui qui se tient grand debout
Et qui n’a pas réponse à tout
Parce qu’il est fragile
On le croit docile

Mais c’est un réveille-matin
Il éclaire nos destins
C’est par la transe
Qu’il crée des signifiances

Par lui le textuel
Devient l’originel
L’indicible
Devient perceptible

Pour lui les mots
Ne sont pas sur des panneaux
Car pour indiquer la route
Il faudrait aussi signaler la possible déroute

Ici tout est toujours différent
De ce que l’on attend
L’invisible
Est aussi inaudible

C’est comme une odeur
Que seul sent le chasseur
Et son langage
Est un hommage

 Un hommage à l’inconnu
Que jamais il ne tue
Il voile son visage
Et tourne ainsi la page

Et le tout a été dit
Sans faire de bruit
C’est sur fond de silence
Que l’homme pense

(L'Autre Ici, éditions E. Chemin, 2015)


CONSCIENCE DOUBLE (extrait)

Quand tu me dis que tu n'es pas un objet
Je comprends que je t'ai blessée
Je sais ce qu'est la conscience
Parce qu'en toi je vois au-delà de l'apparence

Et toi aussi tu vas au plus profond
Tu aiguises ainsi ta vision
En ne restant pas à la surface
Tu ne te fies pas uniquement à ma face

Il y a aussi le côté qui à la vue est masqué
Il cache notre plus cher secret
C'est dans la nuit noire comme une étoile
Qui jamais  ne  se dévoile

Nous en connaissons  le lieu
En nous regardant dans les yeux
Nous savons que cette lumière clandestine
A pour nous deux la même origine

La lumière vient toujours d'en-haut
Cela ne veut pas dire qu'ici tout est beau
Ici tout est en double
Mais cela jamais ne nous trouble

(L'Autre Ici, éditions E. Chemin, 2015)


MAISON

Ce cri dans la nuit
M'a surpris
A présent je veille
En tendant l'oreille

Mais rien ne survient
Sauf au loin
Le bruit vague du sillage
Que font dans le ciel les nuages

C'est un bruit si régulier
Que je m'y suis habitué
Cela m'inspire confiance
Et je me rendors sans que j'y pense

Mais il y a à nouveau un cri
Je saute de mon lit
Je regarde par ma fenêtre
Pour chercher qui ce son peut bien émettre

Ça ressemblait à un gémissement
Peut-être celui d'un enfant
Mais aussi il y avait dans cette voix quelque chose
Qui étrangement à moi me cause

A ma fenêtre je ne vois pas très bien
Je me dis que je pourrais attendre demain
Cependant mon regard s'accroche
A une maison toute proche

C'est curieux je ne la reconnais pas
J'ai impression que hier elle n'était pas là
Comme si elle venait d'être construite
Alors ce serait vraiment très très vite

Je passe à cet endroit tous les jours
C'est juste devant ma cour
Soudain la lune apparaît et le paysage s'éclaire
Mais je ne retrouve pas mes repères

C'est vrai il me semble connaître cette maison
Mais pas dans cette position
C'est sûr je l'ai vue sous une autre perspective
Elle était beaucoup moins figurative

Je me souviens je devais être dedans
J'y suis entré je ne sais pas comment
Je ne me souviens pas de l'avoir vue de face
Je crois qu'elle avait une très grande surface

Comme un grand hôtel ou un vieux château
Mais sans murailles et sans barreaux
Au contraire il y avait partout des ouvertures
Cela grouillait de monde et d'aventures

Mais la lune s'est cachée
Et à nouveau on a crié
Cette voix m'est trop familière
Je me réveille en pleine lumière

(L'Autre Ici, éditions E. Chemin, 2015)


SANS-PAPIERS

C’est seulement en clandestin
Que tu dois emprunter ce souterrain
Ce voyage dans l’espace
Se fait sans changer de place

Tu es un sans-papiers
Tu es dans l’illégalité
Si tu veux te faire reconnaître
Tu retombes dans le paraître

Tu ne peux être que dans l’exclusion
Jamais dans l’institution
Partout un hérétique
Car à toi jamais identique

Aucun titre de propriété
Aucun brevet d’authenticité
Aucune œuvre
Qui en donne la preuve

On ne peut te statufier
Car ce serait te pétrifier
Tu es comme une rivière
Toujours à elle étrangère

Pas d’outils
Et donc pas de favoris
Personne qui domine
Personne qui fascine

Ici pas de chef
Ce n’est pas un fief
Pas besoin de guide
Pour voir qui ici réside

C’est un vieux mendiant
Qui est aussi un petit enfant
Il ne peut vivre que de manière secrète
La publicité le fait disparaître

Ce n’est pas une attraction
Ce n’est pas une religion
Comme un oiseau craintif il s’envole
Au premier tour de parole

(L'Autre Ici, éditions E. Chemin, 2015)