TEXTES  DE JEAN-PAUL INISAN SUR LA VST
(VST = Vision Sans Tête de Douglas Harding)

(reproductions autorisées avec mention de la source)


LETTRE (courriel 2013)

En lisant le petit livre « Dans ma jeunesse » (publié en 2012) de l’éminent généticien et altermondialiste Albert Jacquard, que m’a recommandé chaudement ma compagne Romane, le passage suivant (page 46) m’interpelle. Il me rappelle l’enseignement d'un certain Douglas Harding  (1909-2007) (Lien en haut de cette page)

« Celui que les autres voient n’est pas moi. J’ai toujours ce sentiment qu’un obstacle me sépare de celui qui me regarde ; il voit quelqu’un qui n’est pas moi. Ce n’est pas le vrai ! Seulement, je n’ai pas le temps d’expliquer à chacun que c’est un autre qu’il regarde ! Je vis avec un masque. Pas le masque de fer, mais un masque de peau. »

et quelques lignes avant (page 45) :

« Tous les miroirs du monde sont devenus mes ennemis intimes » Et c’est toujours vrai. Je ne me suis jamais réconcilié avec mon image. Pourtant, je ne me souviens pas de mon image d’avant. Mais je sais que ce n’est pas moi que reconstitue le miroir ; c’est pour moi un sentiment permanent qui s’insinue même dans les plus insignifiants épisodes de ma vie. »

Toutefois, le reste de l’ouvrage fait la démonstration de comment il est possible de se reconstruire une image qui ne soit pas seulement une apparence visuelle. L’intelligence brillante de cet homme et son érudition, acquise à force de travail (en réaction à sa mauvaise image de lui), lui ont conféré une célébrité le distinguant aux yeux des autres (ou à leurs oreilles ?) bien plus que ne l’aurait fait son visage - qui fut défiguré par un grave accident de la route au cours de son enfance.

(pages 46/47) « Je me réfugiais dans les livres et dans le cocon de la bibliothèque municipale où je butinais à loisir. L’odeur de livres et d’encaustique m’est encore familière, comme la chaleur de la salle de lecture, l’obscurité qui tombe dans les après-midi d’hiver, c’est mon bonheur de lecteur, ma vie cachée. A l’abri »

L’enfermement dans une identité fixe est heureusement mis à mal par le jeu autocréateur des rencontres toujours nouvelles avec l’autre :

(p. 39) « A la question « Qui suis-je ? » il me faut, pour être sincère, donner des réponses aussi nombreuses que les masques de ma collection.

Cette collection n’a nullement eu un rôle comparable à celui d’une armoire dans laquelle je serais venu, à chaque occasion de mon parcours, choisir, parmi celles déjà accumulées, une défroque plus ou moins adaptée aux circonstances. Elle a plutôt, sans que j’en aie été conscient, fonctionné comme un processus autocréateur rendu fécond par les rencontres.

Les nouveautés, les idées apparues en moi, les sensations inattendues éprouvées grâce à ces rencontres ont certes été parfois les fruits d’un cheminement personnel, mais beaucoup plus souvent elles ont résulté du choc avec des pensées proposées par d’autres »

(p. 13) « Paraphrasant Rimbaud, on peut alors admettre non plus seulement, comme lui« Je est un autre »mais « Je est une multitude ».

Je me pose alors la question : « La conscience d’une présence constante indestructible et invisible à l’intérieur de moi aurait-elle pour complément nécessaire une multiplicité contradictoire de visages à l’extérieur ? Mes visages et les visages des autres. » Cela expliquerait mon incapacité à comprendre (et à accepter) le comportement déroutant de nombre d’enseignants spirituels. Par exemple, le manque d'humilité qu’exprime leur apparence de force (tranquille ou non, peu importe) ou parfois même leur attitude de supériorité.

A cet égard je suis assez d'accord avec la conclusion du livre d'Albert Jacquard, qu'il écrivit à 86 ans :

(p. 108) « Je comprends enfin que, pour sortir de l'enfance, il ne s'agit plus d'être le plus fort; il s'agit de savoir rencontrer. » 

Je me permets d'ajouter que rencontrer l'autre, c'est rencontrer l'imprévu, le différent.

Amicalement,

Jean-Paul Inisan 


LETTRE (2008)

Quelques réflexions qui me sont venues suite à la lecture de votre article. Je précise d'abord que ce qui est écrit ci-dessous n’a pas pour but de remettre en cause la validité des exercices mis au point par Douglas Harding.

Cependant, je pense qu’il a largement sous-estimé la fonction distanciatrice-objectivante du langage. Lorsqu’il raconte (brillamment) qu’on lui a dit que « là-bas dans le miroir, cette image était celle du petit Douglas », ceci était un acte de langage créateur* (ou autocréateur) tout aussi important que ce qu’il désignait.

Il n’a pas vu que, du point de vue du sujet, toute image, tout objet, ne pouvait conserver son statut d’objet (donc sa distance vis-à-vis du sujet) que grâce à la nomination (en l’occurrence : « Douglas »). Le nom et la forme me paraissent être indissociables.

Si Douglas avait reconnu cette image là-bas dans le miroir comme étant la sienne mais sans la nommer(« Douglas »), sans la nommer ! et donc sans lui conférer des attributs particuliers, il aurait immédiatement oublié que c’était « lui Douglas ». Mais, puisqu’il s’était incarné il n’avait pas d’autre choix que de la nommer ou de demeurer dans un état d’innocence peu recommandable. Il s'en est suivi une chaîne ininterrompue (jusqu’à la fin de sa vie) de qualifications différenciatrices, enregistrées dans sa mémoire : « petit », « grand », « masculin », « féminin », « jeune », « vieux », « gentil », « méchant »,   etc., etc.

Une conséquence de cette sous-estimation du langage comme outil d’entretien de l’image de soi là-bas dans les miroirs, c’est que Douglas Harding a méconnu la nature du silence. Il a beaucoup parlé (et écrit), inconscient de la fonction distanciatrice-objectivante du langage. Il ne pensait pas que  des paroles (et des écrits), des pensées, des actes signifiants, pouvaient créer et entretenir une nouvelle image de soi, fondée sur des nouvelles interprétations, certes originales, mais tout aussi « chosifiantes » que les autres. Il dissociait bien l'image dans le miroir de sa désignation par un nom et de toutes les qualifications qui y étaient associées. En ce qui me concerne, je suis convaincu que les deux sont indissociables. D'ailleurs, les enfants qui ne peuvent acquérir la mémoire de leur nom présentent des pathologies graves, même lorsqu'ils reconnaissent leur image dans le miroir. Ils sont inadaptés à la vie sociale. 

Bien sûr, Douglas propose une expérience (parmi la quarantaine qu’il a créée) sur le silence, mais l’exercice lui-même n’est pas silencieux. Outre qu’il est encadré par le flot de paroles de l’ami qui la dirige, celui-ci suggère une série d’interprétations à adopter. Le véritable silence est une expérience vraiment silencieuse, qu’aucune interprétation ne peut expliquer. Je veux dire qu’une expérience vraiment silencieuse n’a aucune signification particulière, au moment où je suis en train de la faire. Même pas celle qu’ici, c’est le silence, l’accueil, le vide, etc. Cela ne peut se faire qu'avec discrétion et humilité, l'humilité du dépouillement (de toute signification distinctive), de la non-visibilité et du silence.

Cette sous-évaluation du silence (en tant qu'absence d'interprétations différenciatrices) explique le peu d’écoute de l’autre qu’induit une pratique étriquée de la VST (vision sans tête). Elle me permet sans doute de « voir » le visage de l’autre, de l’accueillir visuellement. Ce qui me paraît tout à fait merveilleux, et je l'ai vécu quelquefois. Mais ce que l’autre pense, ce qu’il ressent, son vécu présent, son histoire, sa vie, etc., me restent alors totalement étrangers. Toute mon attention est absorbée par la perception (visuelle) de son visage, de son apparence en fait ! J’accueille certes l’autre mais sans surtout vouloir le connaître comme il est réellement. Je lui impose le silence, je ne veux surtout pas l’entendre parler de sa vie, de ses problèmes,  je ne veux surtout pas me laisser envahir par ses émotions (encore moins par sa souffrance) afin de pouvoir jouir tranquillement de ma (re)découverte que, face à son visage, ici il n’y a personne, c’est le vide.

Mais un vide pour accueillir quoi ? Uniquement un visage ? L’autre ne serait-il que son visage ? Ou/et une conscience, comme le suggère Douglas ? Mais si c’est une conscience vide (et pleine de l’autre) comme la mienne, je risque fort de ne jamais le connaître et de ne jamais l’accepter en tant qu’être vivant et sensible, en tant qu’être différent de moi.

Ecouter vraiment l’autre implique que je fasse d’abord silence à l’intérieur de moi. Ce qui implique d’évacuer de mon esprit même mes idées ou croyances concernant la conscience, concernant le « petit » et « le grand », ce qui implique d’oublier même ma conception du silence que je suis en train d’exposer en ce moment même.

Quand ce silence intérieur est là (assez rarement chez moi, je le reconnais), je peux accueillir l’autre totalement : pas seulement son visage, mais aussi son discours, ses opinions, son vécu présent et passé, sa problématique personnelle, son histoire, ses sentiments et émotions, ses peurs, ses espoirs, etc. Je les ressens comme étant les miens, comme étant semblables (mais non identiques) aux miens. J’accepte et je ressens d’autant plus sa vulnérabilité qu’elle est semblable à la mienne et que cela me permet d’être conscient (sereinement) de la mienne ! Je ne me sens pas supérieur à lui (par exemple, dans cette zone d’invulnérabilité que serait « ici », à zéro millimètre de moi).

Ne le jugeant pas et n'interprétant pas son comportement, je ne ressens aucune distance entre lui et moi. Mon esprit n’est pas occupé à préparer une réponse brillante ou aimante, qui va lui suggérer une autre image de lui-même (sous forme de généralisations spirituelles ou autres). Même ses critiques violentes de ce que je viens de signifier à l’instant, ou de la « Vision Sans Tête » conçue par Douglas Harding, je les ressens comme étant les miennes. Je n’éprouve pas le besoin d’y réagir car, ici, je n’ai aucune image de moi à défendre. Si j’y réagissais je recréerais immédiatement une nouvelle image de moi (ou « des miens ») là-bas dans les miroirs.

Ce silence-là me rend tranquille et aimant, tout en me permettant de connaître vraiment l’autre. Mais ce n’est pas moi qui le crée (le silence). Je ne fais que (parfois) reprendre conscience de quelque chose qui a toujours été ici et qui ne m’appartient pas. Et je ne peux même plus l’appeler silence, n’est-ce-pas !

En conclusion : mon but n’est pas de remettre en cause la validité des idées et expériences de Douglas Harding. Je continue d’ailleurs à les pratiquer, mais en restant conscient de la portée objectivante-distanciatrice de chacune de mes pensées et de mes paroles (et de celles des autres),  qui me replonge inéluctablement dans les miroirs.

Et puis "Ici" est un silence accueillant inconditionnellement toutes les opinions. Douglas Harding disait que, dans la conscience de l’immobilité de l’ici, le « monde danse ». Je crois qu’en plus de danser, il chante. La multiplicité infinie des significations et des opinions (en particulier dans le domaine spirituel), même si elle est souvent source de conflits, est pour moi une merveille de ce monde qui ne cesse de me surprendre.

Jean-Paul Inisan
* énoncé "performatif" (par opposition à l'énoncé "constatif") suivant le philosophe et linguiste John L Austin (Quand dire c'est faire, 1962)


Douglas Harding et Emmanuel Lévinas - Deux autres vus par un tiers 


Un autre 

« C’est lorsque vous voyez un nez, des yeux, un front, un menton, et que vous pouvez les décrire, que vous vous tournez vers autrui comme vers un objet. La meilleure manière de rencontrer autrui, c’est de ne pas même remarquer la couleur de ses yeux ! Quand on observe la couleur des yeux, on n’est pas en relation sociale avec autrui. La relation avec le visage peut certes être dominée par la perception, mais ce qui est spécifiquement visage, c’est ce qui ne s’y réduit pas. »  

De qui donc est cette citation ? En ancien disciple (ou "ami", comme il préférait le dire) de Douglas Harding,  je répondrais naturellement : « De Douglas Harding, bien entendu ! ». Eh bien non ! Cette citation est extraite du livre « Ethique et infini » (p.89) d’Emmanuel Lévinas (1906-1995), célèbre philosophe français – d’origine  lithuanienne - qui enseigna à la Sorbonne pendant de nombreuses années.

 J’ai toujours été surpris que ces deux grands personnages, ayant vécu à la même époque, ne se soient jamais rencontrés. Pourtant tout l’enseignement du philosophe français, comme celui de Douglas Harding, se fonde sur la reconnaissance du visage de l’autre et (de manière moins nette, il est vrai, chez Lévinas) sur l’absence de visage « ici », à zéro centimètre de soi.

Voyez, par exemple, ces autres citations, pour la plupart extraites de l’œuvre majeure de Lévinas : Totalité et Infini (1961) :

« La dimension du divin s’ouvre à partir du visage humain »  

« Voir le visage [de l’autre], c’est parler du monde »  

« Je ne lutte pas avec un dieu sans visage, mais réponds à son expression, à sa révélation » -

« L’épiphanie du visage comme visage ouvre l’humanité ».                                                                             

J’avoue volontiers que le langage utilisé par Lévinas n'est pas d'un accès facile mais certaines lignes sont comme des éclairs lumineux – qui, lorsque j’y pense, clarifient aussitôt ma vision du monde.


Le sujet-hôte et l’invisible de l’autre 

Comme Douglas HardingLévinas considère le face-à-face comme étant de nature essentiellement dissymétrique. Pour lui comme pour Douglas, il n’y a pas un sujet qui peut, à volonté, être ou ne pas être accueil pour l’autre. L’accueil de l’autre EST ce qui définit la subjectivité : «  Le sujet est un hôte », écrit-il. 

En tant que sujet l’individu est quelqu’un qui est ouvert à un autre plus grand que lui. En présence d’un visage, le sujet est mis en question par l’Infini (entendre : le divin, l’Unique, la conscience...) de celui qui se donne à voir : « Le visage de l’homme – c’est ce par quoi l’invisible en lui est visible et en commerce avec nous »  (Difficile Liberté – 1963 et 1976).


Je suis responsable (de fait) d’autrui 

Une notion qui revient souvent dans l’œuvre de Lévinas, c’est celle de « responsabilité » face au visage de l’autre. Il s’agit d’une responsabilité « de fait », qui s’impose à moi (1), qui m’oblige (au sens d’obligation morale, pas de contrainte). Le visage de l’autre, dans sa nudité totale, manifeste une vulnérabilité extrême - qui constitue (mais ne reflète surtout pas) ma propre vulnérabilité. C’est pourquoi il est difficile de se taire en présence de quelqu’un. « Il faut parler de la pluie, du beau temps, peu  importe, mais parler, répondre » (à cette présence vivante).
Et, précise le philosophe, répondre à l’autre homme, c’est déjà répondre de lui. Autrui ne se distingue pas de cette expérience fondamentale de ma responsabilité envers lui, qui veut dire que je suis responsable (pas coupable) de tout ce qu’il fait.
Quoi qu’il fasse et quoi qu’il ait fait, c’est comme si c’était moi qui l’avais fait.  C’est aussi ce que voulait dire Douglas Harding quand il prononça, en réponse à une question concernant des crimes contre l’humanité, cette phrase dérangeante : « Tout ce qu’un autre a pu faire, Douglas est capable de le faire » (enregistrement séminaire de Clermont-Ferrand – juillet 2000 -).

 (1) Pour conjurer, selon Lévinas, un appel au meurtre inscrit sur le visage, par un commandement de nature éthique : "Tu ne tueras pas". Je ne me sens pas en accord avec cette idée, qui me paraît excessive et inspirée par un sentiment religieux que je ne partage pas.


Je suis Unique Première Personne  uniquement en tant que responsable de l’autre 

Chaque première personne est irremplaçable en tant que première personne. Personne ne peut être première personne à ma place ! Cependant, c’est dans le sentiment de responsabilité (pas de culpabilité) envers autrui que non seulement mon « Je » est irremplaçable mais aussi qu’il  sort de sa solitude accablante. Donc il n’y a pas de « solipsisme » du « Je » comme Douglas Harding le soulignait, notamment dans « Le Procès de l’homme qui disait qu’il était Dieu... » (p. 391-392).

Je suis unique première personne en tant que responsable (de l’autre). Voici ce que dit Lévinas : « Je suis sujet dans la mesure où je suis responsable. Je puis me substituer à tous mais nul ne peut se substituer à moi ».


Le véritable autre est irréductible à moi-même 

Nietzsche et Bergson avaient déjà dit que l’instinct de connaissance procède de l’instinct d’appropriation. La connaissance opère par assimilation de l’inconnu au connu, en d’autres termes de ce qui est autre à ce qui est moi.

Je remarque, par exemple, que, lorsque je rencontre inopinément une personne pour la première fois, je cherche désespérément des points communs afin de pouvoir développer des sujets de conversation. C’est le bé-a-ba de la communication  qui pourrait facilement se caricaturer par une répétition interminable de « moi aussi !  » (ou : « tel membre de ma famille aussi ! »,  « tel ou tel ami aussi ! », etc.)

A l’opposé de cette recherche, Lévinas déclare que la véritable altérité est radicale, irréductible au « même ». L’autre est irrémédiablement autre que moi. Sinon ce serait toujours moi-même (de l’identique à moi-même) que j’aimerais dans l’autre. Non seulement je ne peux aimer réellement l’autre que dans sa différence mais je ne peux reconnaître qu’il y a un autre que dans l’acceptation totale de sa différence.

Et cependant j’en suis responsable ! Quelle belle définition de l’amour inconditionnel ! Je suis responsable de l’autre, même et surtout dans ce qu’il a de différent avec moi ! La question qui demeure ouverte (et qui doit le demeurer) est alors : Qu’ai-je donc de commun avec cet autre ? 


Conclusion 

Il y aurait encore sûrement beaucoup à dire ! Pour résumer, je dirai simplement que, malgré des divergences de taille et irréductibles, les deux approches semblent bien se compléter. Dans la pratique très personnelle que j'en fais en tout cas. Je ne prends pas tout, ni de l'un ni de l'autre.

L'approche de Douglas Harding  présente l’avantage d’une pratique facile et claire. Les exercices qu’il a mis au point valent tous les discours !  J’en ai souvent fait l’expérience.

Et pourtant je me plais à lire Lévinas. Même si son langage est souvent rébarbatif, cet hermétisme un peu pédant a le mérite de neutraliser mon mental. Je renonce à comprendre. Je m’assoupis presque.

Et soudain il y a comme un éclair, un véritable coup de tonnerre qui me réveille, qui m’éveille : une phrase lumineuse se détache clairement du fond obscur de ma lecture ! Je lâche prise malgré moi. Je me sens être tout accueil pour l’autre et l’ayant toujours été.

Et il m’importe alors si peu de savoir qui a écrit ces mots ! J'ignore d'où ils jaillissent !

Jean-Paul  Inisan (2009)


LETTRE  (2014) 
Bonjour José,

Je viens de lire ce que tu as écrit sur ton blog et je trouve cela très intéressant.  Tu insistes surtout sur ce qui différencie les conceptions du philosophe Emmanuel Lévinas et celles de Douglas Harding. Et il est vrai qu'il y a beaucoup d'oppositions irréductibles entre les idées de ces deux grands hommes mais, pour ma part, ce qui m'intéresse, c'est ce qui les rapproche et non ce qui les oppose.

Et ce qui me vient d'emblée à l'esprit, c'est l'expérience du tunnel (du tube), inventée par Douglas Harding. De ce côté-ci du tube il est vrai qu'il n'y a rien, c'est une absence de visage et, là-bas (qui du coup n'est plus là-bas mais ici), il y a ce visage qui remplit ma conscience et qui, avant d'être des caractéristiques physiques, est d'abord conscience. Donc, l'injonction lévinassienne "tu ne tueras pas" s'adresse à la conscience et vient de la conscience. Plus qu'un interdit, pour moi c'est ce qui relate simplement l'expérience pure de la conscience, de son unité, de l'impossibilité (ontologique ?) de tuer (la conscience). La conscience est indestructible. Il y a une beauté incomparable dans cette expérience, lorsqu'elle est faite correctement et avec suffisamment d'humilité. Ici, ce côté-ci, il n'y a rien et là-bas, il y a tout. Et, en même temps, il y a comme un effet de miroir, comme si la conscience apercevait son image. Ce qui est impossible puisque c'est transparent... De l'identification ressentie à l'autre, c'est donc sa "quintessence" qui est perçue ! Enfin, c'est comme ça que moi, je le vis. C'est une expérience magique !

Il y a aussi, quand on se prépare à faire cette expérience, comme un enjeu éthique énorme, ou une peur, une angoisse de l'éthique. Qu'est-ce qui va se passer avec l'autre ? Au début, j'avais peur de m'étouffer, je ressentais presque un malaise physique, j'aurais pu m'évanouir.  Oser faire cette expérience, c'est déjà aller à la rencontre de l'autre, c'est déjà présupposer son importance éthique... Mais on voit rarement des personnes arrêter l'expérience... Pour Lévinas l'éthique semble se confondre avec l'ontologie. L'autre, ce n'est pas seulement une autre personne, c'est ce qui est différent de moi, de manière bien plus générale. Être, c'est être autre, et plus particulèrement être autre que ce que l'on voudrait être. 

Mais c'est vrai que je prends beaucoup de libertés avec la pensée de Lévinas. Je prends ce qui me convient. Ce qui me plaît, c'est surtout son côté anti-système. On ne pourra jamais "totaliser" : il y aura toujours du nouveau, toujours du différent, toujours de l'autre pour nous contredire, pour nous surprendre. Alors, quand je rencontre une personne qui ne croit pas en cette vérité "qu'il n'y a rien ici et que ici c'est plein du monde, plein de l'autre, du différent", et qui ne veut surtout pas y croire, c'est là, je crois, pour moi la meilleure situation pour la vivre (en silence). J'oublie, je me contredis bêtement, je deviens même parfois confus ou/et agressif, et il y a en même temps ce sentiment d'être plein de l'autre sans vouloir du tout lui plaire (ni lui déplaire). Il y a cet amour formidable que je ressens pour l'autre, sans vouloir du tout le convertir à mes idées ou mes pratiques... Là, l'autre est vraiment autre ! Quand je ne cherche pas à le rendre semblable à moi ! (Je me souviens tout d'un coup d'avoir ressenti de la honte après avoir réagi agressivement lorsqu'une participante à un groupe de VST nous avait proposé un exercice qui allait dans un sens opposé extrême à la VST)

De Douglas Harding je ne prends pas tout non plus.. Sa rencontre avec lui a bouleversé ma vie et je n'arrêterai jamais de dire tout ce que je lui dois. Mais, par exemple, la fonction centrale du langage semble très dévalorisée dans sa conception de la vie et de la conscience.  Peut-être parce que lui-même maîtrisait le langage à la perfection, il possédait un charisme si extraordinaire ! Il n'avait pas conscience de sa performance (dans les deux sens de ce mot : sportif et linguistique), de l'impact formidable de son discours, dont ses "expériences" n'étaient en fait que des outils complémentaires (et nécessaires). Pour lui ce n'était pas un problème. Pour ma part, c'est l'inverse, j'ai beaucoup de mal à m'exprimer oralement... D'où peut-être mon besoin actuel d'écrire... Et puis, chez Douglas, quand je repense à lui, il y avait aussi un enracinement profond et naturel dans la matière (au sens noble de ce mot), dont ne parlent pas beaucoup ses livres (sauf peut-être "Vivre sans stress"). La hauteur exceptionnelle de sa vision s'appuyait en fait sur un ancrage puissant dans le corps physique.  La manière d'être des maîtres spirituels nous en apprend tout autant (voire même plus) que leur enseignement !

Bon, j'arrête, je pourrais y passer la journée. J'ai l'impression de commencer un nouveau livre (je rigole !)

Amitiés à toi et à tes proches,

Jean-Paul Inisan (2014)


LETTRE  (octobre 2009)

Bonjour,

    Je suis d'accord avec vous lorsque vous dites que nous ne sommes "qu'un objet matériel, avec une conscience qui n'est que "l'émergence de la complexité neuronale". Cela contredit l'autre point de vue (que nous ne sommes que conscience) mais je pense que c'est cette contradiction même qui  permet et légitime ce point de vue.

    Ceci n'est pas logique, pas d'une logique schématisante en tout cas !  Je ne suis pas d'un côté un simple objet matériel ("le petit là-bas" suivant la terminologie de Douglas Harding, "l'illusion" suivant les non-dualistes,) et d'un autre côté une conscience indéfinissable ("le grand" "ici", la vraie réalité), qui serait une sorte de contenant immatériel  et essentiel de tout ce qui existe. D'un point du vue psychologique, il s'agit là d'une sorte d'exorcisme assez banal et très répandu, qui consiste projeter le mauvais à l'extérieur (à distance de soi) et à tenter d'introjecter (absorber) le bon à l'intérieur, sur le modèle anal/oral du nourrisson, si bien décrit par la psychanalyste Mélanie Klein (dont j'ai jadis étudié l'oeuvre).

 C'est un schéma séduisant (comme tous les schémas il est très pédagogique) et qu'on se plaît à vérifier, souvent en groupe, par exemple par la pratique des exercices de la VST ou d'une autre approche : Ici le bon, là-bas le mauvais, Ici le bon, là-bas le caca ! Si c'était aussi simple, si  je pouvais donc tout comprendre, je resterais coincé inéluctablement dans une conception du monde (se voulant) incontestable et définitive. Ce serait encore une manière d'admirer mon image là-bas dans le miroir ("Mon beau miroir, dis-moi comme je suis intelligent ou courageux, lucide, généreux, désintéressé, noble, spirituel, ayant le privilège de comprendre ce qu’est la vérité grâce à  tel enseignement, à la pratique assidue  de la VST, etc.") 

     Il doit donc nécessairement y avoir au moins une contradiction qui, telle une vague sans cesse renaissante,  ne se lasse jamais de heurter la coque flamboyante de ma logique afin de me pousser petit à petit dans l’humble chemin du silence (ma tranquillité centrale) à l'intérieur de mon être !   Quand j'affirme une vérité, il survient toujours quelqu'un ou quelque évènement dans ma vie qui me démontre clairement que la vérité contraire est tout aussi valide. Cela s'applique aussi à l'enseignement de Douglas Harding et de tous les enseignants spirituels, quels qu'ils soient. Tous les jours, ils sont contredits de manière irréfutable (merci, Popper !) par d'autres enseignants, par la biologie, la génétique et même par le vécu intime et vivant de milliers d'êtres humains. C'est une leçon permanente d'humilité qui nous est dispensée  par la vie... Au terme de ce processus in-terminable de dépouillement, qui m'empêchera toujours de totaliser (de finaliser) toute connaissance, il ne restera qu'une seule vérité qui me paraîtra crédible : l'autre, la différence... Différence dans la dimension du temps : - c'est le nouveau, l'inattendu. Différence dans la dimension de l'espace présent : c'est l'autre. Et ces deux types de différence ne font qu'un. Un ! On ne peut aimer l'autre si l'on n'est pas ouvert à l'imprévu (sans peur...) et l'on ne peut être ouvert à l'imprévu si on n'aime pas l'autre.

   Il s'ensuit que lorsque je suis conscient d'être contenant silencieux et anonyme ici ("à zéro millimètre de moi"comme le disait parfois Douglas Harding),  j'accueille inconditionnellement toutes les opinions, quelles qu'elles soient. Y compris celles qui sont diamétralement opposées à cette idée d'être ici, dans mon essence, un contenant immatériel. Par exemple, j'accepte sans réserve de n'être qu'un objet matériellement déterminé et limité, avec toutes les conséquences pratiques que cela implique ! Cela me paraît aussi vrai que d'être pure conscience !

    Il m'importe alors peu d'avoir raison (ou non) sur les autres, j'accepte toutes les raisons possibles imaginables. Pas parce que ce serait moralement bien ou efficace de les accepter mais parce que, que je le veuille ou non, je suis conscient d'être réellement ce qui les contient. Je ne suis pas seulement, comme dit Douglas Harding, vision (vide)de l'autre mais aussi et tout autant écoute (silencieuse) de l'autre.

      Ici, je me ressens (invisiblement-silencieusement) être l'autre, être de l'autre ! Au risque d'ailleurs de me perdre, de ne plus savoir à quoi je crois, de ne plus savoir qui je suis... Tantôt gentil, tantôt méchant, tantôt intelligent, tantôt stupide. Bon, c'est peut-être ce que j'ai été aujourd'hui en écrivant cette lettre.

Cordialement à vous,

Jean-Paul Inisan (octobre 2009)


Extrait d'un interview de J.P. Inisan

Q. : Et Douglas Harding ?

JPI : Douglas Harding est la personne qui m’a le plus marqué, mais si j’ai retenu la majeure partie de son enseignement, j’y ai cependant ajouté beaucoup d’éléments qui, de mon point de vue, le rendent plus cohérent, plus complet. En particulier, sa conception de la conscience, outre qu'elle ignorait le fondement corporel qui en est indissociable, donnait la primauté à la distance spatiale en méconnaissant presque totalement la dimension du temps, de la durée. Pour lui, la distance qui séparait une personne de son image d'elle-même était de nature uniquement spatiale, elle ne se manifestait donc que dans le présent immédiat. De mon point de vue, cette distance se situe aussi dans la dimension du temps, elle revêt aussi une dimension temporelle ! 

Tout être humain a une image de ce qu'il a fait dans son passé. Qu'elle le veuille ou non, il a inscrit cette image dans sa mémoire consciente ou/et inconsciente. Par exemple, Douglas Harding savait qui il était : un gentleman anglais, doté d'un humour très "british", faisant preuve d'une érudition remarquable, avec un certain parcours personnel peu commun, un statut social plutôt avantageux, ayant écrit des livres lus dans le monde entier, donnant des conférences brillantes, disposant d'une foule d'adeptes de ses idées et "expériences", etc.  

Il est facile de prendre de la distance avec sa propre image de soi, lorsqu'elle est uniquement physique, de nature spatiale,  immédiate, surtout quand on se place devant un miroir. On peut alors ressentir fortement que l'image de ce visage "là-bas" dans le miroir n'est qu'une image qui se situe à bonne distance de ce que l'on se ressent être "ici", à "zéro millimètre de soi". Mais, même quand on fait cela correctement, on n'oublie pas pour autant  son identité sociale, qui  est entretenue par la mémoire de son passé immédiat et plus lointain et par l'imagination de son futur immédiat ou plus lointain.  

Si l'on n'ajoute pas cette dimension (temporelle) à l'enseignement de Douglas Harding, on se ment à soi-même, et alors les extraordinaires exercices de distanciation que Douglas Harding a créées ne deviennent que des procédés à usage thérapeutique, qui peuvent, il est vrai, être psychologiquement très efficaces. Mais, par ailleurs, ils masquent et renforcent un attachement très fort à la "représentation mentale" de soi-même par la mémoire de ce qu'on a fait dans son passé (immédiat ou plus lointain) et par l'imagination de ce que l'on pourrait faire dans son futur (immédiat ou plus lointain). Si l'on ne fait que se désidentifier de son image actuelle dans les miroirs, certes on ne s'admire (ou se méprise) peut-être pas dans le présent immédiat, mais on reste cependant fier (ou honteux) de ce qu'on a fait dans son passé immédiat ou plus lointain, ou de ce qu'on se sent capable de faire dans un futur immédiat ou plus lointain.

La méconnaissance de la mémoire toujours présente de notre passé et de l'imagination de notre futur  favorise et cautionne une survalorisation des représentations de type narcissique, en faisant croire que seuls existent les miroirs du présent, ceux de l'espace présent. En réalité, ceux de notre passé (proche ou lointain), tout ce que nous avons fait et vécu dans notre passé (immédiat ou plus lointain),  qui a été enregisté par notre mémoire, nous renvoient inévitablement une image de nous-même que nous ne pouvons pas méconnaître sans nous tromper lourdement ! Sans nous tromper lourdement ! Idem pour ce que nous imaginons de notre futur immédiat ou plus lointain !

Les personnes qui pratiquent les exercices de distanciation en se référant uniquement à leur présent immédiat, affichent parfois, c'est vrai, une confiance en elles remarquable. Mais je ne pense pas qu'elles soient détachées de tout ce qui les représente aux yeux des autres et à leurs propres yeux : leur statut socio-professionnel, leur culture, leurs possessions matérielles et immatérielles, leurs réalisations passées, leurs opinions, les cercles auxquels ils appartiennent,  etc. etc.

Par ailleurs, Douglas Harding était un orateur hors-pair, qui subjuguait ses auditoires. Ce n'est donc pas un hasard s'il a sous-estimé la fonction du langage, car c'est le langage qui entretient et développe le mieux la mémoire (du passé). Ce n’est pas seulement un moyen de communication ou de connaissance, c’est aussi un système de signes entrelacés, qui déterminent et entretiennent l’image que chacun a de lui-même et des autres, notamment sous la forme de jugements et de qualifications enregistrées dans la mémoire : « je suis comme ceci », « il est comme cela » ou : « nous sommes comme ceci »,  « ils sont comme cela ».

Et c’est d'ailleurs ce qui crée  et entretient la distance. Que votre image de vous soit entretenue :

    - par son reflet dans le miroir de votre salle de bains,
    - par les jugements réels ou supposés des autres sur votre personne,
    - ou encore par vos propres appréciations de vous-mêmes, de ce que vous vous souvenez avoir vécu dans votre passé (immédiat ou plus lointain), de ce que vous êtes capables de faire dans votre futur (immédiat ou plus lointain),

si cela n’était pas mémorisé grâce aux mots, grâce au langage, cela n’aurait aucun impact sur votre expérience intérieure.

Ce que j’appelle le silence intérieur, c’est précisément quand  on n'attribue aucune signification durable à ses perceptions, à ses connaissances, à ses opinions, à son statut social ou même spirituel, à tout ce qu' on a pu réaliser dans le passé, à tout ce qu'on peut être capable de réaliser dans le futur,  même si c'est censé être de nature spirituelle. Alors il n'y a plus de mots, plus de convictions ou de postures auxquelles on s'accroche ! C'est alors que nous sommes capables d'écouter les autres, en particulier ceux qui sont différents de nous. Sans le silence intérieur nous ne pouvons pas réellement écouter l'autre.  Nous ne faisons que nous écouter nous-même ! 

Q. : Mais est-ce possible et, surtout, est-ce souhaitable ? Sans langage, n’y a-t-il pas le risque de tomber dans une sorte d’autisme un peu stupide ou primitif ?

JPI : Non, car, paradoxalement, ce silence dont je parle est comme un contenant dont nous pouvons rester conscients, même dans le bavardage le plus envahissant ou le discours le plus éloquent. C'est un silence qui est plein de bruits, plein de significations, plein de langage. Mais la différence, c’est qu’on  reste conscient du silence sous-jacent. Et alors on ne s’attache pas à ce qui est signifié par le langage, on ne se l'approprie pas ! C'est un langage qui appartient à tout le monde ! Beaucoup d'autres personnes auraient pu dire, penser ou ressentir la même chose ! Et elles l'ont sans doute déjà fait ou le feront !  

Une des conséquences de ceci, c’est la spontanéité, la créativité. Il vous semble alors que la Vie jaillit à travers vous, que vous êtes un moyen d'expression de la Vie, comme tous les autres êtres existant d'ailleurs ! C'est une expérience qui, en plus d'être très agréable et joyeuse, est aussi très créative. Vous créez presque malgré vous, et il vous semble alors que ce que vous créez ne vous appartient pas plus à vous qu'à d'autres !  Vos œuvres (au sens large de ce terme) auraient pu être créées par d'autres, elles ne paraissent pas vous appartenir plus à vous qu'à d'autres ! Vous ne vous les appropriez pas ! Elles appartiennent à tout le monde ! C'est la fin de l'exclusivité ! Une sorte de communisme spirituel !

Q. : Oui, mais, précisément, que devient l’autre, la personne de l'autre, dans cette expérience que, excusez-moi, je continue à percevoir comme étant une sorte de solitude individualiste, peut-être créative mais où l’existence de l’autre semble avoir peu de place ?

JPI : Il n’y a que de l’autre dans cette expérience, car le sentiment de détachement qu’elle induit vous permet d’être totalement ouvert à l’autre, à ce qu’il a de différent. Comme vous n’êtes pas attaché à ce que vous signifiez, que ce soit par votre comportement, votre langage ou, le cas échéant, par vos écrits, votre esprit est alors totalement silencieux pour écouter l'autre, totalement vide pour accueillir l’autre. Pas seulement pour accueillir son visage, son apparence physique mais surtout ce qu’il pense, ce qu’il ressent, pour accueillir ce qu'il croit, même si c'est tout à fait l'inverce de ce que vous, vous croyez, ce qu'il vit, ce qu'il est réellement !

Je parle aussi de ressentir l’autre, parce qu’alors il n’a plus la moindre distance entre lui et moi. Nous sommes Un. Nous sommes Un, tout en restant séparés, tout en restant Deux. Ceci me paraît primordial et sans doute que le philosophe Emmanuel Lévinas, dont la lecture (de son  livre "Totalité et Infini") a eu un fort impact sur ma conception de la vie, n’a pas utilisé les mêmes mots que moi, mais cela revient au même.

Quand on prétend qu’il n’y a que le Un, on nie l’existence de l’autre. Donc, je ne puis me sentir Un avec un Autre que si je puis aussi me sentir différent de lui. Les doctrines unitaristes sont celles qui ont permis et permettront encore, malheureusement, les pires totalitarismes, comme l’a démontré brillamment le philosophe que je citais.


Voir la totalité de l''interview (cliquez)

 

Là-bas est ici : l'essence est l'expérience vécue


La révélation d'ici

Les premières expériences faites avec Douglas Harding (voir lien) ont été pour moi, comme pour bien d'autres, source d'une révélation capitale : ici (où il y aurait dû avoir une tête), en dirigeant mon attention vers ici « à zéro millimètre de moi » je ne percevais rien, rien de défini, de délimité, et cet espace vide, illimité, était, en même temps, plein de toutes ces choses bien limitées qui se trouvaient là-bas, à une distance variable de moi. Un avantage qui m'est apparu im­médiatement, c'est que cela me permettait de me débarrasser d'un seul coup de tous ces pro­blèmes qui empoisonnaient ma vie depuis toujours. En effet le petit être que j'apercevais là-bas, très loin dans le miroir, ce n'était pas vraiment moi, ce n'était qu'un individu parmi d'autres, pas plus ni moins important que les autres, je n'étais pas du tout obligé de m'y identifier. Au con­traire l'invitation de Douglas était plutôt de m'identifier à la totalité du monde, sans sélectionner un individu ou un groupe particulier.


Le retour du là-bas

Toutefois les premiers moments d'euphorie suscités par la vision sans tête ont été suivis rapidement d'une longue période de désillusion. Je me rendis compte rapidement que si les faits sont têtus, les problèmes, eux, sont entêtants (au sens propre du terme). Les miroirs ne sont pas toujours là où l'on est tranquille (la salle de bain, les séminaires...) pour regarder ce qu'il y a dedans. Ils venaient en fait souvent au-devant de moi, sans me laisser le temps de pren­dre le recul nécessaire. Je me sentais jugé et, du coup, par défense, je me remettais, moi aussi, à juger. Jugé d'abord par ceux qui ne comprenaient pas ma nouvelle découverte et les états eu­phoriques qui s'ensuivaient, et puis jugé parce que je ne donnais pas toujours des réponses so­cialement adaptées aux situations de la vie quotidienne. Les menaces n'ont pas tardé : mon intégrité physique fut même mise en danger. Et plus je me disais que cela ne concernait que le petit homme du miroir, plus cela suscitait en moi des émotions de plus en plus difficiles à con­trôler... En fait plus je m'efforçais, au nom de ma pieuse volonté d'identification au monde en­tier, de me désidentifier de mes émotions et des jugements qui les suscitaient, et plus ils se ren­forçaient.


L'expérience est limitée dans le temps

Aujourd'hui je comprends que pour moi comme pour beaucoup d'autres, il y a eu, au début, un formidable effet de séduction qui réside dans la faculté de distanciation que sem­ble pouvoir nous procurer la VST (vision sans tête). Se désidentifier de son image dans le miroir - en particulier des émotions désagréables qui y sont associées - et s'identifier, à la place, au monde entier est une expérience essentielle d'amour et de puissance qui relativise beaucoup nos petits problèmes personnels (ceux de l'ego). La difficulté vient de ce qu'ensuite nous essayons de revivre cette expérience le plus souvent possible. En ce qui me concerne, mon rêve était même de la prolonger indéfiniment. Or, une expérience est toujours et partout limitée dans le temps et dans l'espace. La vérité - qu'il n'y a rien ici - qu'elle démontre irréfutablement est ensuite ou­bliée ou, plus exactement, pour ne pas être oubliée, elle est inscrite dans la mémoire.


... puis mémorisée et codifée par des mots

La vérité - découverte par l'expérience - est mémorisée verbalement, elle est co­difée. Elle fait l'objet de livres ou d'articles comme celui-ci afin de ne pas l'oublier. Mais qu'est-ce que cela a à voir avec l'expérience elle-même? La fameuse métaphore de la carte et du territoire s'impose ici irrésistiblement. Le territoire ne peut être exploré que par l'expérience, pas par la carte des mots. Certains diront que l'imaginaire - activé par les mots - peut aider à faire ou, du moins, à refaire l'expérience. Je dirais plutôt que l'imaginaire appartient à l'ordre des miroirs, il invite à s'identifier à certaines images plutôt qu'à d'autres. Même s'il s'agit d'une image de l'expérience de la vision sans tête, il s'agit bien d'une image et non de l'expérience el­le-même ! La confusion vient de ce que, pour paraître "scientifique", on objective l'expérience, notamment en la répétant plusieurs fois afin d'établir la validité de ses résultats. Par exemple, après avoir fait plusieurs fois les expériences proposées par Douglas, si les résultats obtenus par différentes personnes, et à différents moments, sont identiques, la vérité peut être objec­tivée et définitivement codifiée par des livres, des conférences, des récits, etc. Un des critères fondamentaux de la science, c'est l'objectivité. Une carte complète et très pratique s'élabore ainsi, destinée à nous aider à nous orienter sur le territoire mystérieux de la spiritualité.


L'expérience est aussi subjective

L'inconvénient, c'est que ce type de démarche évacue toute possibilité de subjec­tivité. L'expérience doit certes être objective mais elle comporte aussi nécessairement, du moins dans ce domaine de la recherche spirituelle, un côté subjectif qui s'oppose à l'objectivisme rigoureux de la science pure et qui le complète. Si des expériences purement scientifiques peuvent donner des résultats pouvant servir à tous, par contre les expériences spi­rituelles faites par d'autres ne peuvent guère nous servir, sauf à enrichir nos connaissances, ce qui a pour effet banal de flatter notre ego, notamment en lui faisant croire qu'ainsi il progresse sur son chemin spirituel. Mais l'expérience spirituelle est d'abord et avant tout une expérience intérieure, nous devons la faire nous-même ! Et l'intérieur ne peut être vécu que de l'intérieur, pas de l'extérieur !


L'identification à l'image d'ici

Toute tentative de le communiquer, par exemple en le décrivant, est inévitablement une extériorisation permettant d'en vérifier l'objectivité et de le reproduire : est-ce fondé sur une observation rigoureuse, d'autres l'ont-ils aussi vécu ainsi, comment sau­rais-je que je le vis ou le revis ? Bien sûr, ces communications peuvent nous aider mais uni­quement si elles nous amènent à faire ou refaire l'expérience nous-même ! Mais lorsque c'est nous qui communiquons, nous avons tendance à nous féliciter individuellement ou collective­ment d'avoir fait des expériences aussi sublimes et nous prouvons alors par mille arguments la justesse pseudo-scientifique de notre découverte afin de convaincre nos proches ou moins pro­ches... Ce faisant nous plongeons dans une identification qui est d'autant plus inconsciente qu'elle est à une image d'ici. Ou, plus exactement, de moi ici.


L'abolition de la séparation tomba dans le miroir

L'euphorie que j'avais ressentie au début où je pratiquais la vision sans tête, je l'explique par la disparition - vécue par instants brefs - de toute frontière entre intérieur et ex­térieur, entre subjectif et objectif. Cette abolition de la séparation entre moi et le monde, je l'ai ensuite mémorisée fortement, j'en ai fait un principe, auquel je croyais d'autant plus fort qu'il était fondé sur des expériences soi-disant objectives. Or, ce faisant, je ne faisais que m'identifier à une image extérieure de cette abolition et de ceux qui en étaient les théoriciens socialement reconnus : Douglas et ses grands prédécesseurs indiens. Mes problèmes demeuraient, s'amplifiaient même : plus je reniais mon angoisse en m'efforçant désespérément de la placer dans le miroir là-bas et en me répétant qu'elle ne concernait pas mon être véritable, et plus ir­résistiblement elle m'envahissait, comme une vague auquel le reflux forcé donne encore plus de puissance lorsqu'elle revient.


Le monde est dans moi et je suis dans lui

Jusqu'au jour où j'ai compris - par l'expérience - que si, ici, j'étais un espace vide contenant le monde là-bas, ce monde là-bas me contenait, en même temps et partout ici. Cela, je l'ai compris et je le comprends toujours en étant totalement dans ma peur, en m'y identifiant totalement, au lieu de vouloir la contenir en m'accrochant désespérément à ici ! Douglas Harding le dit lui-même d'ailleurs dans son livre "Vivre sans stress" (page 31) : "Vous avez mal, vous êtes triste, en colère, anxieux ? Très bien, soyez-le ! N'esquivez pas la souffrance, ne faites pas semblant de l'ignorer. Elle est là. Enfoncez-vous carrément dedans (souligné par moi). Ex­périmentez-la réellement. Et voyez ce qui se passe quand elle n'est pas là-bas mais ici". Il est probable que si j'avais lu cet extrait après avoir fait mes premières expériences de vision sans tète, je ne serais sans doute jamais allé plus loin ! Ce qui me plaisait, en effet, c'était cette sensation d'unité avec le monde qui me permettait de me désapproprier de ma souf­france. Il n'était pas question du tout pour moi d'aller dans ma souffrance mais, par contre, je voulais bien qu'elle soit dans moi comme tout le reste du monde !


Conclusion

Pour résumer tout ceci disons que, pendant des années, je me suis défendu d'aller dans mes émotions négatives en me servant de la VST (vision sans tête), en en faisant une doctrine. Quel enseignement puis-je en tirer ? Je ne sais pas encore très bien. Peut-être celui de mieux accepter le paradoxe d'être à la fois contenant et contenu des mêmes choses... S'identifier, c'est être dedans ce à quoi on s'identifie, en l'occurence être dans le monde entier.

Il convient donc de ne pas oublier de mettre aussi dans le miroir

- celui qui est en train de regarder dans le miroir,

- celui qui se donne pour objectif la réussite des expériences de la vision sans tête qu'il refait ou dont il sait qu'il va les refaire...

- et celui qui veut partager son expérience, convaincre les autres de sa validité, en faire un idéal collectif...

C'est sans doute lorqu'il ne reste vraiment, vraiment, vraiment plus rien ici que je puis être aussi complètement dans tout ce qui se passe là-bas : calme extérieur et tempêtes, paix intérieure et émotions, et que tout ce qui se passe là-bas peut être aussi dans moi. Ici ex­tériorité et intériorité se confondent. Mais ceci constitue encore un discours fait de mots, ce n'est pas l'expérience elle-même... 


Le danger de mémoire

La VST (vision sans tête, approche spirituelle créée par Douglas Harding - voir le lien) semble vouloir se focaliser exclusivement sur les objets extérieurs : visages, paysages... Il peut donc arriver que la question du monde intérieur se pose : qu'en est-il des pensées, des souvenirs, de l'imaginaire, des sentiments, des émotions, etc. ?

Douglas Harding répond indirectement à cette question lorsqu'il dit que c'est la conscience qui contient le temps et l'espace et non le temps et l'espace qui contiennent la conscience. Du point de vue de la première personne (celui de la vision, de la conscience), il n'y a en fait ni intérieur ni extérieur.

Cette idée n'est cependant pas très aidante dans la pratique quotidienne de la Voie sans Tête. Cela a, en tout cas, été mon expérience personnelle. Après avoir vécu les moments extatiques de la Vision, j'ai plongé encore plus profondément qu'auparavant dans les tourments de la vie "intérieure" (peut-être le mot "subjectif serait-il plus juste) jusqu'à presque m'y noyer.

La vie dite intérieure se manifeste essentiellement dans la dimension du temps alors que la vie dite extérieure se manifeste de manière plus directement perceptible, dans la dimension de l'espace, autrement dit de la matière. Or, chaque moment est différent du précédent et différent de celui qui va suivre : les pensées, les sentiments, les événements se modifient sans cesse. Inversement la matière présente une qualité indéniable d'immuabilité (relative). La plupart des méthodes venant de l'Orient nous invitent à focaliser notre attention sur l'incessant renouvellement du temps. En ce sens la Voie sans Tête serait une nouveauté : son invitation paraît être plus orientée vers ce qui est stable, vers ce monde extérieur qui ne change pas (ou pas vite, en tout cas). L'expérience fondatrice de Douglas, contemplant l'Himalaya, qu'il relate dans son livre "Renaître à l'Evidence", confirmerait cette interprétation : le paysage gigantesque qu'il a devant ses yeux est impressionnant d'immobilité, d'éternité et d'immensité.

C'est comme un écho révélateur de la même immobilité, de la même éternité et de la même immensité de la conscience, de la Vision. Mais il s'agit là d'un moment et d'un lieu privilégié, comme l'est d'ailleurs aussi, sous une forme différente, chaque session dirigée par Douglas Harding ou l'un de ses amis. Ensuite, il nous faut à nouveau nous plonger dans le tumulte du monde, où nous n'avons pas le temps (encore moins l'espace) pour nous arrêter et jouir de notre "vraie nature".

Mon expérience a été - et j'ai pu observer que d'autres l'ont également vécue - une sorte d'exacerbation de ma mémoire de la Vision sans Tête. M’efforcant de ne pas l'oublier, j'ai moi-même écrit beaucoup à ce sujet, et d'autres pratiquants que j'ai pu rencontrer en parlent ou se groupent avec une ferveur telle que je pense qu'ils ont en fait besoin de se rappeler sans cesse à eux-mêmes la vérité de l'approche, à défaut de pouvoir vraiment l'intégrer à leur vie quotidienne.

Ma réflexion (ici très condensée) m'a amené aux conclusions qui suivent. L'accent est mis - pas complètement, il est vrai, mais tout de même de manière assez évidente -sur les expériences privilégiant l'immobilité spatiale : observation des visages ou des paysages en utilisant le carton percé, le tunnel, les miroirs...

Les sessions elles-mêmes constituent une sorte de tunnel paisible entre deux  morceaux de vie quotidienne. Au cours d'un seul stage j'ai même pu observer ce tunnel entre les pauses longues. Et ces pauses sont des moments privilégiés qui permettent de préparer l'après-stage : des liens se créent, des projets s'organisent, des idées s'échangent... Outre l'ancrage profond dans la mémoire (de la méthode et des expériences vécues) qui est ainsi confusément espéré, la vie intérieure reprend alors le dessus. Succédant à la réalisation studieuse et ordonnée des exercices proposés pendant les séances, une grande agitation se manifeste : paroles, discours, gestes signifiants, rires, émotions exprimées ou non...

Bref, tout ce qui se développe essentiellement dans la dimension du temps. Pour simplifier je dirais : tout ce qui est en mouvement, ce à quoi s'oppose cependant la volonté de mémoire de la plupart des stagiaires. En effet tous ceux qui veulent continuer à pratiquer "après" souhaitent ne pas oublier ce qu'ils auront appris pendant le stage.

Pour résumer nous avons donc :

- l'immobilité et la spatialité (extérieur) de la plupart des exercices pendant les séances de VST

- l'agitation et la temporalité (intérieur) entre les séances

- une volonté de fixation dans la mémoire

Plus que le deuxième, c'est ce dernier élément qui, à mon avis, est le plus source de difficultés car il consiste en fait en une tentative d'intériorisation, de mémorisation (pas seulement mais essentiellement par des mots) de ce qui est spécifiquement extérieur, c'es-à-dire expérimentable uniquement dans le présent. L'expérience de la Vision n'est valable qu'ici-maintenant et c'est ici-maintenant que la Vision, la conscience (si vous préférez ce mot) (1) contient le temps et l'espace ! L'évoquer comme un souvenir à revivre ou comme un projet, c'est nécessairement la dénaturer. L'agitation aveugle que j'évoquais ci-dessus en est la simple conséquence. Cet aveuglement vient de l'ignorance de l'existence de "maintenant". Ici (qui désigne cet espace où je me trouve) et maintenant (qui désigne ce temps où je me trouve) sont indissociablement liés dans la conscience !

L'antidote au danger de fixation par la mémoire, c'est Douglas Harding lui-même qui le propose. Par exemple, comment comprenons-nous sa suggestion lorsqu'il nous propose de découvrir que ce sont les murs qui tournent autour de nous ou que ce sont les arbres qui galopent de chaque côté de notre voiture ? Il nous dit en fait que nous, notre être véritable, ne bouge pas. Encore faut-il que nous ne nous accrochions pas aux arbres et aux murs dans le but qu'ils restent immobiles !

Dans un de ses intenviews filmés, après avoir évoqué la "montagne qui danse", Douglas nous pose cette question qui, en ce qui me concerne, m'a beaucoup aidé : "Mais d'où vient ce mouvement ?". D'où vient ce mouvement ? Celui des arbres, celui des murs, celui des pensées, des paroles, des émotions, des sessions, des expériences...

Trouver la réponse ne m'a pas demandé beaucoup de temps. Oublier cette réponse me demande toujours plus que du temps...

(1) J’aime beaucoup cette expression (d'Andrew Cohen, je crois) : « Les yeux (ou la vue) sont une métaphore pour la conscience ».


Un va-et-vient immobile


La mise à distance de l’image de soi dans un miroir (ou écran) 

La plupart des approches spirituelles commencent par remettre l’image de soi à la place qui lui revient, c’est-à-dire à bonne distance de soi et, ensuite, dans une seconde phase, à la ramener ici, à l’intérieur de soi ("à zéro millimètre"). C’est souvent un jugement sous-jacent mais rarement désigné comme tel qui permet la distanciation. Par exemple, « ce n’est pas bien d’avoir un ego ». Ou une interprétation : « cette difficulté à son origine dans mon enfance ou bien dans une vie antérieure ». Le miroir qui reflète une certaine image de soi est alors celui du passé ou d’une vie précédente.

D'autres appproches, plus psychothérapeutiques que spirituelles, comme le « Dialogue Intérieur » ou certains psychodrames,  mettent diverses sous-personnalités à distance,  avec lesquelles nous apprenons à dialoguer : le Critique, le Rebelle, la Gentille, l’Enfant Intérieur, le Parent Intérieur, etc. Les techniques comportementales comme la PNL utilisent abondamment la dissociation, qui est une sorte de mise à distance de la partie souffrante de soi-même. Et, après les décharges énergétiques des groupes de thérapie émotionnelles, leurs acteurs ont l’impression d’avoir évacué quelque chose d’eux (un peu à la manière d’un exorcisme), de l’avoir mise à l’extérieur d’eux-mêmes. Ils peuvent la regarder de loin.

Il ne faut pas oublier, bien sûr, le fameux « jeu de la bobine », pratiqué par le nourrisson et observé en 1920 par Sigmund Freud. Il observe un jeu de son petit-fils (un an et demi) qui est muni d'une bobine, attachée par une ficelle. L'enfant joue à faire tomber la bobine puis à la ramener à lui. En même temps, il prononce (en allemand) : « Fort – Da » (« là-bas – là », dans l'idée : « loin – près » ou « pas là – là »), et continue selon ce schème.

Il me semble donc que toutes ces approches ont pressenti la vérité initiée par Douglas Harding mais, ensuite, elles ont pris une direction différente. La « Vision Sans Tête » commence par nous suggérer fortement de percevoir notre image là-bas: là-bas dans des miroirs, qui sont d’abord matériels puis plus psychologiques : notre mémoire, notre imagination, le regard des autres, leurs jugements (positifs et négatifs) sur nous-mêmes ou les nôtres, nos propres jugements. Il convient de bien remettre tout cela à sa vraie place. 

Cela n’a peut-être jamais été dit mais c’est ainsi : il faut, au préalable, un jugement moral pour justifier la distanciation ! Ce jugement est du genre « ce n’est pas bon (ou bien) de percevoir son image de soi ici, sans la moindre distance ! »  C’est un postulat très efficace. C’est lui qui permet la projection de l’image à distance de soi ! C’est une projection « contrôlée » que nous apprenons à faire consciemment et à gérer efficacement


Puis le retour ici

Mais il nous reste à apprendre à réaliser le « mouvement du retour », qui consiste à faire revenir ici ce que nous avions mis à distance là-bas.  Ce n’est pas revenir à la case départ, car les deux mouvements - l’aller et le retour - sont à refaire sans cesse, comme dans la respiration : 1) J’inspire et ramène mon image ici 2) J’expire et je place mon image là-bas. Et ainsi de suite !  Il nous faut apprendre à refaire les deux phases successivement et consciemment. 

Quand nous faisons cela correctement nous expérimentons qu’au retour de là-bas nous nous sentons immenses, vides, totalement libérés et grand ouverts aux autres, à l’autre. Mais nous ne pouvons pas rester coincés à ce stade. Sinon, nous allons rapidement nous étouffer (d’orgueil). Ce ne serait en fait qu’un exercice thérapeutique, qui nous dissocierait de tous nos problèmes : ils seraient uniquement là-bas, à distance, mais pas ici. Cependant, la VST n’est pas un truc, n'est pas une technique de bien-être (bien qu’il y ait de plus en plus de profs de yoga qui l’utilisent accessoirement). Il nous faut vite à nouveau expirer, projeter, retrouver l’humilité de la matière, de l’incarnation.


Enfin, les deux phases en même temps et au même endroit

Heureusement, il arrive que parfois (ou même souvent pour certains privilégiés) nous prenions clairement conscience que ce mouvement de va-et-vient, c’est nous-mêmes qui le réalisons à partir d’ici (et surtout pas à partir de là-bas). L’aller et le retour, les deux phases se produisent en fait au même endroit ici, à zéro millimètre de soi. Ce serait presque mécanique si le mouvement n’était pas aussi très fluide et si ce n’était pas nous-mêmes qui étions aux commandes de la machine. Il est impossible d’arrêter celle-ci (excepté en dormant), mais la place du pilote est tellement immense que ça vaut le coup de s’y installer carrément !! On s’y sent vraiment bien, même si personne ne nous remarque !

ICI est de nature spatiale, comme MAINTENANT est de nature temporelle. Quand on pense « maintenant », c’est facile à comprendre. Maintenant, c’est le présent, différent du futur et du passé. Mais quand on pense « ici » ? Ici, c’est différent de quoi ? Différent des autres ? Pas du tout : c’est plein des autres. Ah, alors maintenant est peut-être aussi plein de notre passé et de notre futur !

Si c’était vrai, cela expliquerait pourquoi j’ai parfois l’impression que les deux phases (l’aller là-bas et le retour ici) se font simultanément. Le va-et-vient entre

- ici où tout est calme et immense
et
- là-bas où c'est agité et étriqué,

ce va-et-vient est immobile.
 


Voir aussi Réponses (cliquez)