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INFINIMENT AUTRE - Entretiens avec un maître anonyme

Cet ouvrage a fait l'objet d'une nouvelle version sous le titre  Pratique de l'Infiniment Autre (cliquez).

Auteur : Jean-Paul Inisan - essai -  Les Éditions du Net (février 2014) - format 15 x 23 cm - 236 pages - 15 € - Disponible en librairie, sur tous les sites de vente internet (cliquez) : fnac.com, amazon.fr, decitre.fr, dialogues.com, etc. et sur le site des éditions : leseditionsdunet.com (livraison plus rapide). ISBN : 978-2-312-02735-7 Existe aussi en version numérique PDF téléchargeable (sur le site leseditionsdunet.com) : 10 €.

 

Extraits du livre "Infiniment Autre" - 1ère partie
(Reproductions autorisées avec mention de la source)

N.B. : L'auteur remercie les lecteurs de ne pas le confondre avec le personnage du "maître", qui est un pur produit de son imagination.

Extrait du chapitre 1
De la  réalité à son image nommée

Q. : Maître, vous dites que le but secret de ma vie est d'expérimenter ce que je suis réellement. Que voulez-vous dire exactement ?

[...] Il y a une petite expérience amusante et instructive qu’un ami qui m’est cher m’a fait connaître et que j’ai un peu modifiée à ma façon. Je recommande de la faire aux débutants suffisamment humbles pour bien vouloir la réaliser honnêtement.

Quand tu désignes du doigt les choses (il le fait) qui se trouvent en face de toi, en délimitant pour chacune leur contour et en les nommant, tu peux le faire parce que le contour de chacune de ces choses est bordé par autre chose : des objets, des personnes ou tout simplement de l'espace vide. Ce sont des objets et, comme tout objet, ils ont un nom.

Mais quand tu diriges ton doigt vers ici, vers cet endroit qui se trouve à zéro fraction de  millimètre de toi  (il dirige son doigt vers son visage), tu ne vois rien que tu pourrais délimiter visuellement et, donc, rien que tu pourrais nommer. Aucun contour possible, aucune différenciation possible avec d'autres objets ou d'autres personnes ! Ici, tu ne vois pas d'objet, ici tu ne vois pas ton visage. Ici, tu ne peux pas te voir toi-même. Ici, tu ne peux voir et nommer que ce qui est à l'extérieur de toi : les objets, les visages des autres personnes, leurs corps, ton propre corps, tout l’environnement matériel, l'espace vide...

Bref, quand tu regardes vers ici, tu ne vois que de l’autre, que de l’autre que toi-même ! Et c’est un autre qui n’est pas ici. C’est un autre qui est « là-bas », ailleurs que dans cet « ici », qui se situe à zéro fraction de millimètre de toi, n’est-ce pas ! Si bien qu’il est en fait impossible de maintenir son attention vers ici si, en même temps, on ne la maintient pas dirigée vers quelque chose d’autre que soi, qui est « là-bas ». 
 

Extrait du chapitre 2
Nomination, silence et image de soi

Q : Maître, j’ai souvent fait l’expérience du miroir dont vous parlez. Et c’est vrai que j’ai pu alors me sentir, pendant quelques secondes, détaché de mon apparence extérieure et heureux de l’être.  Mais le problème, c’est que, aussitôt après avoir fait cette expérience, je me suis souvenu de mon image. J'ai une mémoire et donc je l'utilise. Il est impossible de vivre sans mémoire ! Et ma mémoire me rappelle sans cesse qu’il y a bien quelqu’un ici, qui s’appelle Thomas. Je peux volontairement l'oublier pendant quelques secondes mais, dans la vie de tous les jours, il est impossible de m'en passer. Et donc, elle me revient naturellement aussitôt après avoir fait l'expérience dont vous parlez C’est une expérience exaltante, mais elle ne dure jamais que quelques secondes.

[...]

...Avec l'aide de tes parents, tu t'es nommé par ton prénom. C'est cette nomination qui t'a permis de conserver dans ta mémoire la signification de l’image que tu percevais dans le miroir. C'est ainsi que tu as commencé à te différencier des autres en tant qu'individu, à te définir en tant qu’identité propre.

Et, ensuite, à partir de cette première signification fondatrice « Je suis Thomas », finalisée par une nomination, tu as créé ou adopté bien d'autres significations (par exemple: Thomas est petit, grand, beau, moche, jeune, laid, masculin, féminin, etc.) afin de te différencier de plus en plus clairement des autres. Car une image ne peut exister qu’en se différenciant d’autres images ! Tu te différencies en donnant du sens à ce que tu vois, à ce que tu entends et en le mémorisant grâce au langage. C'est ce sens, cette capacité de donner une signification pouvant être comprise et donc mémorisée grâce au langage, qui est déterminante.

Si tu avais vu et reconnu ton visage dans le miroir comme étant le tien, mais sans pouvoir mémoriser la signification que c’était toi Thomas,  autrement dit sans pouvoir te nommer,  car c’est le mot qui permet de mémoriser,  tu n'aurais jamais pu te différencier puis entretenir et développer une image de toi et t’y identifier. La mémoire permet de créer et d’entretenir de l’identique, une image de soi identique à elle-même et, donc, d’entretenir également des images des autres identiques à elles-mêmes.

Mais ce que tu es essentiellement est tout à fait différent de ce que je viens de décrire. Ce que tu es essentiellement se trouve ici, à zéro fraction de millimètre de toi, et ce n’est pas seulement un lieu où tu es invisible à toi-même, c’est aussi un lieu où tu es inaudible à  toi-même. Autrement dit, c’est un lieu de silence.

C’est un lieu que tu n’entends pas, mais que  tu  ressens puisqu’il n’a aucune distance vis-à-vis de toi-même. Seul ce qui est ressenti n’a aucune distance vis-à-vis de soi-même ! C’est un lieu que tu n’entends pas et que tu ne vois pas parce qu’il est indélimitable et, quand on en devient conscient,  on le ressent comme étant un infini - infini dans le temps et dans l’espace, on le ressent comme étant  un producteur inépuisable d’autre, de différent. On le ressent comme étant un contenant immense, merveilleux, mais totalement anonyme, de tout ce qui survient à l’intérieur et à l’extérieur de soi.

(2ème extrait du chapitre 2)

Voici la petite histoire du jour.

Un jeune étudiant de première année à l'université avait l’habitude de  s’appeler lui-même de l’extérieur de la résidence pour étudiants où se trouvait sa chambre. Le regard tourné vers la seule fenêtre de celle-ci, les mains en porte-voix, il criait : « Thomas, Thomas, tu es là ? ».  Comme personne ne le connaissait, tout le monde croyait qu’il appelait réellement un autre étudiant.

Un vieux jardinier, ayant remarqué son manège, finit par lui demander : « Mais qui appelles-tu donc ainsi tous les soirs ? ». Le jeune homme lui répondit : « Écoutez, je suis ici pour mes études depuis plus d’un mois et je ne connais encore personne car je ne me lie pas facilement. Arrivé en fin de journée, je me sens comme un zombie ! De m’appeler ainsi de l’extérieur me redonne de la vie, me redonne vraiment l’impression d’exister ! Sinon, quand je me lave les dents avant de me coucher, je n’ai pas l’impression que c’est moi que je vois là-bas en face dans le miroir ».

Le vieil homme sourit et lui suggéra de faire la même chose qu’il faisait mais sans y mettre un nom précis. Le jeune étudiant, mis en confiance par l’attitude amicale du jardinier, commença donc à appeler à nouveau en direction de sa chambre mais sans préciser qui il appelait. De nombreux visages apparurent alors aux fenêtres de la cité. Des questions et des exclamations fusèrent : « Oui, oui, qu’est-ce-que tu veux ? »

Comme il insistait, sous la pression amicale de son conseiller improvisé, des étudiants finirent par descendre des étages, ils vinrent  lui parler. Certains étaient agressifs, d’autres plus aimables. Bientôt il se trouva au milieu d’un attroupement très animé. On s’intéressait à lui, certains de ses voisins d’immeuble se présentaient. On lui demandait son prénom, d’où il venait, quelles études il poursuivait, etc. Lui-même posait les mêmes questions aux autres. Le vieux jardinier avait disparu.


Extrait du chapitre 6
Ressentir consciemment

Q. : Maître, que signifie exactement pour vous ce terme que vous utilisez souvent : "ressentir" ?

J’emploie le mot "ressentir" dans un sens un peu différent du sens commun. Je ne lui donne pas la connotation uniquement affective qu’on lui donne généralement. Généralement il évoque surtout l’idée de sentiment ou d’émotion, de sensibilité. Par exemple, on dit qu’on ressent de la colère ou de l’amour ou de l’angoisse ou  de la confiance, etc.

Le sens dans lequel je l’utilise inclut aussi celui qui est signifié quand on parle des sensations corporelles. On dit, par exemple : ressentir une sensation de chaleur ou de douleur à une main ou à un autre endroit de son corps. Ce mot "ressentir", quand je l’utilise, désigne donc l’expérience des sentiments, des émotions et des sensations corporelles. Mais j’y ajoute en plus l’expérience vécue (ressentie) de l’immensité invisible et silencieuse, maintenant et ici, à zéro fraction de seconde et à zéro fraction de millimètre de soi. 

La caractéristique principale de ce ressenti, quel que soit son contenu, est de n’avoir aucune signification concernant la personne qui le ressent. C’est un ressenti silencieux, qui ne différencie pas durablement une personne des autres. Le mot perception serait assez proche de ce que je veux dire, sauf que l’objet de la perception est perçu à distance de soi. Quand on perçoit quelque chose, ce quelque chose est à distance de soi. Alors que le mot "ressentir" connote une absence de distance avec ce que l’on perçoit. 

(2ème extrait du chapitre 6)

[...] quand tu ressens quelque chose tu le ressens maintenant et ici, à zéro fraction de seconde et à zéro fraction de millimètre de toi. Ce que tu vois, tu le vois toujours à une certaine distance. Si tu colles un objet contre tes yeux, tu ne le vois plus. Il faut une distance pour que tu puisses le voir. Il en va de même pour les bruits et les voix. Elles viennent toujours de l’extérieur. Y compris ta propre voix, qui peut être intérieure ou extérieure et qui est faite de pensées. Parler, c’est comme penser tout haut, n’est-ce pas ! Et penser, c’est comme t’écouter parler. D’ailleurs beaucoup de gens pensent tout haut, n’est-ce pas !

Mais quand tu prends conscience que la pensée que tu es en train d’avoir ou que la parole que tu es en train de prononcer se manifestent maintenant et ici, là où tu n’as aucune distance vis-à-vis d’elles,  tu deviens conscient de les ressentir.

Je parle d’un ressenti conscient, bien sûr. Tout le monde ressent des pensées, des interprétations, des significations, des jugements, etc. Mais peu de gens sont conscients de les ressentir parce que peu de gens veulent être conscients de ce qu’ils sont essentiellement, c’est-à-dire de ce qu’il y a au-delà de leur apparence, au-delà de leur image d’eux-mêmes, de leurs paroles, de leurs actions, etc.

Pour pouvoir ressentir consciemment les pensées il faut accepter de faire cette expérience d’humilité extrême qui consiste à expérimenter son être le plus profond, qui est un maintenant-ici éternel, infini, mais aussi parfaitement anonyme, totalement silencieux, invisible. Quand tu fais cette expérience, tu es conscient de ressentir tes pensées maintenant et ici, tu es conscient qu’elles surgissent maintenant et ici, c’est-à-dire sans distance vis-à-vis de toi, de ce que tu te sens être essentiellement.  Et alors, tu t’en sens détaché, car tu ressens clairement qu’elles n’émanent pas de toi en tant qu’individu différencié, mais qu’elles sont créées par cette immensité anonyme qui se trouve en-deçà du temps et de l’espace et qu’elles en font partie.

Une des conséquences de ceci, c’est que tu deviens extrêmement créatif, car alors tu as accès à toutes les pensées du monde, parce que tu ne t’attaches à aucune d’elles en particulier. Cela s’accompagne de beaucoup de joie. La joie d’être, la joie d’être pas seulement sur un mode passif, mais aussi sur le mode d’une vie très créative, à la fois spontanée et consciente. A la fois spontanée et consciente !

C’est sur ce mode joyeux de la spontanéité sans cesse créatrice que  tu expérimentes l’immensité infinie et anonyme. Et comme tu es conscient que ces créations ne sont pas ton œuvre personnelle, tu ne t’y attaches pas. Tu n’en es ni fier ni honteux. Il est vrai que  cela implique beaucoup d’humilité : celle de diriger son attention vers maintenant et ici, à zéro fraction de seconde et à zéro fraction de millimètre de soi.


Extrait du chapitre 10
Réalité de l'autre et de l'antagonisme avec l'autre

Q. : Que deviennent les autres dans cette expérience de tourner mon attention vers maintenant et ici ? N'y a-t-il pas le risque de s'enfermer dans une aventure certes exaltante mais uniquement intérieure ? N'y a-t-il pas le risque de s’isoler du monde, de me couper des autres ? Les autres, ce sont des êtres bien différenciés et bien conscients de l'être ! Et ils sont loin de tous partager votre vision du monde !

Quand tu fais cette expérience de ce que tu es essentiellement, ton attention est naturellement dirigée vers les autres. Parce que, maintenant et ici, à zéro fraction de seconde et à zéro millimètre de toi, il n'y a rien qui pourrait éveiller ton attention. Aucune pensée, aucune signification et, donc, aucune identité à laquelle tu pourrais t’attacher. Donc, ton attention est totalement disponible pour percevoir les autres dans leur réalité. La conscience de ton maintenant et ici t’amène irrésistiblement à t’intéresser aux autres, autrement dit à les regarder, à les écouter et à ressentir ce qu’ils ressentent. 


Extrait du chapitre 11
Qu'est-ce que ressentir l'autre ?

Q. : Maître, quand je regarde vers ici, je ne vois aucun visage, mais quand je regarde là-bas devant moi, je vois le visage de l’autre. Ou bien j’entends sa voix. Est-ce cela que vous appelez « ressentir l’autre » ?

Quand tu fais l'expérience d'ici, à zéro fraction de seconde et à zéro millimètre de toi, certes tu vois l'autre en tant que forme bien différenciée, avec un corps et un visage - que tu peux, le cas échéant, contempler de l'extérieur. Cependant, ceci n'est qu'une première étape qui, somme toute, doit être assez courte. L’important est surtout d’écouter l’autre et encore plus de l’entendre. L’important est de comprendre ou,  plus exactement, de ressentir ce que c’est que d’être cet autre, même et surtout s’il est en souffrance, n’est-ce pas !

 Quand tu deviens vraiment cet autre, tu deviens conscient de ressentir silencieusement et invisiblement ce qu'il pense, conscient de ressentir silencieusement et invisiblement ce qu'il ressent au lieu de le réduire à son seul visage, à sa manière de s’exprimer ou à une catégorie philosophique abstraite comme la conscience. Son apparence extérieure – visage, corps, voix, etc. -  passe au second plan mais, pour autant, il ne devient pas une abstraction.

Tu as affaire au contenu bien vivant et souvent contradictoire de son expérience. Contempler  le visage de l’autre ou admirer son discours est toujours plus facile que de ressentir ce qu'il ressent, surtout quand, par exemple, c’est de l’agressivité vis-à-vis de toi ou de l’un des tiens. Tu ne veux pas ressentir cela. Tu ne veux ressentir que des personnes gentilles ou amicales avec toi. Ce faisant, tu élimines précisément ce qui fait la réalité de l’autre : son antagonisme fondateur avec  toi ou avec ceux que tu considères comme étant les tiens.

Q. : Ne peut-on aimer une personne en colère sans pour autant ressentir soi-même cette colère ?

Je suis en train de parler de l’amour véritable, celui qui est ressenti et non d’une idée ou d’un comportement signifiant l'amour. Je ne dis pas qu’il faut frapper la personne qui te frappe, mais qu’il te faut ressentir et accepter son agressivité. Et alors, elle se sentira comprise et aimée. Et ta réponse à sa violence sera juste, mesurée.

Mais, en réalité,  c’est l’image de tolérance que tu veux incarner qui entraîne la violence de l’autre ! Elle consiste à mettre ta conception de la vie ou de la mort, que tu exprimes par des mots, entre toi et l'autre, même si ces mots enseignent l'effacement de ton image de toi et des significations qui la différencient. Car alors, c'est ta compréhension de la vie ou la manière dont tu l’exprimes qui constitue ton image de toi. Tu en es fier ou satisfait. Simplement tu as ainsi remplacé ton image de toi dans les miroirs par l'image brillante de ta compréhension de la vie, par l’image séduisante de ta compréhension de l'autre ou de la conscience.

Par exemple, tu peux proclamer très haut que, ne t’identifiant à aucune image de toi et, donc, à aucune signification la différenciant, tu es vraiment totalement ouvert à l’autre. Cela te distingue brillamment, n’est-ce pas ! 

2ème extrait du chapitre 11

L'autre n'est pas que son visage ou n’est pas que sa voix, que son savoir, etc. ! Il est toute une expérience, des croyances, des opinions, un environnement social et familial particulier, une histoire personnelle, des significations différenciatrices auxquelles il est très attaché, les sentiments, les émotions qui s’ensuivent : des peurs, des joies, des souffrances, de l’amour, de la haine, etc. Et ce n’est que dans le silence, dans la conscience de ton silence intérieur, que tu peux ressentir vraiment ce qu’il est, ce qu’est sa vie réelle.

 Le risque de l'amour ressenti implique trop celui de la douleur !  C'est tellement plus facile d'aimer une personne quand on ne la connaît pas ! C’est tellement plus facile d’aimer une personne quand on ne perçoit d'elle que son apparence physique présente ou ce qu’elle représente socialement ! Par exemple, quand un policier en uniforme s’adresse à toi, tu le perçois comme étant un policier,. Tu n’as surtout pas envie d’imaginer ce que peut être sa vie familiale, n’est-ce pas !
 

Extrait du chapitre 12
Agresseur et agressé

Q. : Voulez-vous dire que je peux le frapper sur l'autre joue ? 

Ce que je veux te dire, c'est que tu es tout. Tu es à la fois l'agresseur et l'agressée, à la fois celle qui juge et celle qui est jugée, à la fois la douce et la violente. A la fois la louve et la brebis, n’est-ce pas !

Si tu ne veux n’être que l'une ou l'autre, uniquement la bonne ou uniquement la mauvaise, c'est parce que tu t'accroches à la division, c'est parce que tu refuses le caractère fondamentalement contradictoire de ce que tu es essentiellement. Tu veux tout comprendre de manière strictement logique, à la manière d'un système binaire : d'un côté le bon, de l'autre côté le mauvais. C'est parce que tu refuses ce qui n'est pas logique, ce qui n'a pas de sens constant, de sens identique à lui-même. 

Logiquement, on ne peut pas être à la fois bon et mauvais, n’est-ce pas ! On ne peut pas être à la fois  intelligent et stupide !  Pour toi on ne peut être que l'un ou l'autre. Et tu t'efforces de te signifier, par tes comportements et tes paroles, que tu es bonne ou intelligente. Ou que tu as d'autres qualités, peu importe lesquelles, n’est-ce pas!

[...] Quand tu acceptes d'être à la fois l'un et l'autre, toi et l'autre, à la fois la bonne et la mauvaise, à la fois la douce et la violente, à la fois celle qui est détachée de l'agressivité et celle qui y est totalement impliquée en tant qu'agresseur et en tant que victime, à la fois forte et faible, à la fois la juge et la jugée, à la fois la gagnante et la perdante, à la fois celle qui a tort et celle qui a raison, à la fois celle qui a telle opinion et celle qui a l'opinion opposée, à la fois vulnérable et invulnérable, alors tu te détaches de toute signification identitaire. Tu te détaches du conflit qui t’oppose à l’autre, quelle que soit son intensité, qu’elle soit dramatique ou insignifiante.

Et, parce que tu te soucies ainsi très peu de ton image de toi et que, donc, tu ne passes pas ton temps à comprendre et à signifier, tu te sens vraiment - mais silencieusement - aimer l'autre, tout en faisant preuve d'une spontanéité, d'une liberté de comportement et de pensée qui peuvent surprendre les autres, n’est-ce pas !

Q. : Maître, ces idées que vous venez de m'exposer pourraient-elles s'appliquer aussi à des groupes de personnes ? Je pense à l’histoire des nations, aux conflits d’intérêt ou d’ordre religieux qui peuvent opposer différents groupes sociaux…

Oui. L'histoire du monde se présente d'ailleurs ainsi. Chaque groupe se présente comme étant le bon, le gentil, le plus fort ou le plus intelligent, le plus pur ou celui qui a la connaissance, celui qui a reçu la révélation divine, etc. Peu importe ce qui lui permet de se sentir meilleur que l’autre. Il finira tôt ou tard par connaître le sort de celui auquel il réagissait en le rejetant. 

2ème extrait du chapitre 12

 Voici une petite anecdote instructive pour terminer cet entretien.

Un jeune diplômé d’une grande école nationale fut nommé à la tête d’une entreprise publique. Supposons qu’il s’appelait Martin.

Au cours d’une réunion, les cadres ainsi que les délégués du personnel lui furent présentés. On lui présenta un vieux syndicaliste, disons Monsieur Gomez,  connu pour sa combativité et son dévouement à la fois au personnel et à l’entreprise. Le nouveau directeur le regarda et lui dit « Ah, c’est toi Gomez ! ». Instantanément celui-ci répondit en regardant son interlocuteur droit dans les yeux : « Et toi, c’est Martin ! ». Surpris, le directeur lui sourit et passa au suivant.

Par la suite, les relations entre les deux hommes furent empreintes de courtoisie. Le directeur vouvoya toujours son employé et celui-ci fit de même avec lui. Malgré les nombreux conflits sociaux qui les opposèrent, un profond respect l’un de l’autre en fit de véritables amis, bien que jamais ils ne l’exprimèrent.  

 Extraits du livre "Infiniment Autre", 2ème partie

(reproductions autorisées avec mention de la source)
 

(N.B. : L'auteur remercie les lecteurs de ne pas le confondre avec le personnage du "maître", qui est un pur produit de son imagination.)
 

Chapitre 27
Quelques observations sur la sexualité

Q. : Vous parlez souvent de ressentir ce que ressent l’autre. Mais alors, supposons que cette personne soit quelqu'un de l'autre sexe, donc une femme en ce qui me concerne. Cela veut-il dire que je dois ressentir ce que c'est qu'être une femme et, en particulier, cette femme-là ?

Oui. Ici, à zéro fraction de seconde et à zéro millimètre de toi, tu es tout : femme, homme, animal, plante, minéral, etc. Il n'y a aucune discrimination à faire.

Q. : Mais n'y a-t-il pas un risque à faire cela ?

Quel risque ? Si tu le fais correctement, c'est-à-dire pleinement, tu t'en détaches immédiatement, avec un sentiment de liberté, d'amour et d’enracinement profond - bien qu’anonyme - dans la matière. C'est un vrai bonheur !

Pour répondre à ta question au sujet de l'autre sexe, tu n'adoptes pas plus cette signification identitaire qu'une autre. Je veux dire : tu n'adoptes pas plus la différenciation sexuelle de cette personne qu'une autre différenciation.

Q. : J’ai l’impression que si je vous suivais, je n'aurais plus besoin de rapports sexuels.

Disons que ce ne serait plus aussi important que cela l'est pour toi dans ta vie actuelle. Ce qui te donnerait le plus de joie, ce ne seraient plus les sensations sexuelles mais ce mélange de liberté, d’amour et d’enracinement anonyme dans la matière dont je viens de parler.

Q. : Et que se passe-t-il si je ne ressens pas ce que c'est qu'être l'autre personne ?

Malheureusement, c'est ce que font la plupart des gens. Ils restent avec un pied dedans et avec un pied en-dehors. Ils ne sont jamais pleinement en-dedans ou pleinement en-dehors. Ils font de la résistance, ce qui produit de l'attachement.

Ils perçoivent l’apparence extérieure, bien différenciée, de la personne du sexe opposé, mais ils ne veulent surtout pas ressentir consciemment leur identification silencieuse à elle. Ce que je vais dire est un schéma général, qui connaît beaucoup de variantes, mais la plupart des partenaires sexuels veulent se sentir être uniquement des hommes (même si ce sont parfois des femmes) ou se sentir être uniquement des femmes (même si ce sont parfois des hommes).

Donc la sexualité est fortement conditionnée par l’apparence, autrement dit par la différenciation identitaire, sur un fond de faux conflit qui devient comme un jeu excitant, n’est-ce pas ! Il faut que la femme (même si c’est un homme) signifie clairement son identité féminine et que l’homme (même si c’est une femme) signifie aussi clairement son identité masculine. Tous deux le signifient non seulement au partenaire, mais aussi à eux-mêmes par des comportements, par des attitudes, des réactions, des sentiments, etc.

Et la morphologie propre à chacun des deux sexes est elle-même porteuse de significations les différenciant nettement. C’est pourquoi l’excitation sexuelle, surtout celle de l’homme, est décuplée par la vue des parties génitales ou simplement par ce qui peut le suggérer. Parce que rien ne fait mieux sentir la différenciation entre les deux sexes. C’est une exhibition particulièrement convaincante, qui a le pouvoir de bien faire sentir sa différence à chacun des deux partenaires !

Sans qu’il y ait nécessairement recherche d’une relation sexuelle, féminité et masculinité s’expriment ordinairement  par des attitudes plus nobles et plus subtiles. La femme manifeste, par exemple, sa différence par une douceur sensuelle,  par une fragilité ou une gracilité qui ne peuvent être qu’apparentes, mais qui sont comme une invitation implicite adressée à l’homme.

Celui-ci ressent ce message comme un appel à la force agressive qui caractérise ce sexe dans le genre animal. Le comportement des hommes est en effet assez comparable à celui des mâles de certaines espèces. En compétition les uns avec les autres, ils doivent séduire la femme en lui signifiant en quoi consiste leur puissance. Ce peut être simplement celle de la virilité ou de la beauté, mais ils peuvent posséder aussi des talents particuliers qui les rendent attractifs : autorité, audace, rang supérieur dans une hiérarchie sociale, maîtrise du langage, d’une technique ou d’un art, élégance, noblesse, etc.

Il y a un échange de regards, de sourires, de gestes, de paroles, d’attitudes corporelles, de réalisations, qui sont comme des messages implicites adressés à l’autre.

Ce sont comme des rôles très différenciés que chacun joue et le plaisir ressenti  pendant un rapport sexuel est à la mesure de la différenciation qui a été préalablement mise en scène. Plus l’un des partenaires (qu’il soit homme ou femme) se ressent uniquement masculin et plus sa satisfaction est intense. Et plus l’un des partenaires (qu’il soit homme ou femme) se ressent uniquement féminin et plus il se sent satisfait. Les deux rôles se complètent en se différenciant.

Même si l’un des partenaires joue mal son rôle ou est absent (comme dans la masturbation solitaire), il suffit que l’autre s’imagine s’en différencier nettement pour qu’il soit satisfait. Dans tous les cas, plus nette est la séparation perçue ou imaginée entre le rôle masculin et le rôle féminin, et plus forte est la jouissance. Bien entendu, certaines personnes sont capables de passer rapidement d'un rôle à l'autre, mais elles ne peuvent jouir qu'en différenciant bien les deux rôles : l'un féminin, l'autre masculin. Si elles ressentaient les deux en même temps, autrement dit si elles les indifférenciaient, leur excitation perdrait immédiatement de son intensité.

Au total, on peut presque dire que lorsque tu fais l’amour, tu fais l’amour avec des significations différenciatrices : des significations de féminité ou des significations de masculinité. Elles sont exprimées par le comportement du partenaire réel ou imaginé, par ton propre comportement et par des images mentales, des fantasmes, etc. Et elles entraînent des réactions corporelles, qui, elles aussi, sont très signifiantes, sexuellement très différenciatrices.

L’idée même de devenir conscient de son identification silencieuse au partenaire va donc à l’encontre de ce processus naturel. La différenciation sexuelle ressentie en serait en effet nettement amoindrie et, donc, également l’excitation puis la satisfaction qui la suit. C’est même un certain détachement qui risquerait de s’installer. Il est vrai qu’il s’accompagnerait de la joie immense de faire l’expérience de l’immensité invisible et silencieuse, maintenant et ici. Mais cela, les gens l’ignorent ou ne lui accordent aucune valeur. Ils n’en ont jamais fait l’expérience ou, s’ils l’ont faite, elle ne sert plus qu’à les distinguer.

Q : Vous parlez sévèrement de la sexualité. Préconisez-vous l’abstinence sexuelle ?

Pour qu’il y ait de l’autre, il faut qu’il y ait de la différenciation. La sexualité ne déroge pas à cette règle. Au contraire, c’est l’une des activités qui te permet le mieux de percevoir sa différence avec l’autre. Pour pouvoir devenir conscient de son identification silencieuse avec l’autre, il faut que celui-ci soit d’abord bien différencié. Donc, tout commence par le désir. Tout désir est un désir de différenciation, de significations différenciatrices, exprimées par des comportements, des pensées, des images mentales.

Quand il s’agit d’un désir sexuel, c’est une différenciation très forte, très fortement ressentie. Et alors, il y a cette opportunité de prendre conscience de son identification silencieuse à l’autre. Mais il doit toujours subsister une part d’incertitude, d’improbabilité, pour que celui-ci reste vraiment autre. Si tu devais t’identifier automatiquement à lui ou à elle à chaque approche sexuelle, ce ne serait plus vraiment un autre. Pour rester vraiment autre, l’autre doit conserver sa part de mystère, sa part d’imprévisibilité.

Q. : Donc, il n’est pas utile de s’abstenir ?

La sexualité n’est pas le seul domaine où il est possible de ressentir consciemment son identification à l’autre. Pour autant je ne pense pas que la chasteté amène au détachement dont je viens de parler. Je pense qu’au contraire il en résulte une dépendance, car il s’agit là tout simplement d’une réaction à la sexualité aussi signifiante, aussi différenciatrice que celle-ci. L’abstinence, quand elle est volontaire, veut signifier sinon une sainteté distinctive, en tout cas une certaine pureté. Ce qui implique un rejet de l’impureté.

La personne qui fait l’expérience de ce qu’elle est essentiellement sait qu’elle n’est ni bonne ni mauvaise, ni meilleure ni pire que les autres. Donc, elle assume sa sexualité normalement, mais c’est une occasion pour elle de ressentir son identification silencieuse à l’autre. Et donc, ce qu’elle expérimente, c’est ce mélange de détachement, d’amour et d’enracinement anonyme dont je t’ai parlé. Et alors, c’est vrai qu’elle découvre qu’elle peut faire la même expérience sans qu’elle ait besoin nécessairement de rapports sexuels. Mais elle ne fait pas de ces rapports un comportement nécessairement différent du sien.

Q. : Vous parlez de détachement. L’amour ressenti pour son partenaire n’exclut-il pas le détachement ?

L’amour dont je parle implique de ressentir un certain détachement en ce sens qu’il n’y a pas alors le sentiment de posséder l’autre ou d’en être possédé. Quand il y a une impression de possession, c’est qu’on en reste à la différenciation. C’est le couple en lui-même qui est alors différenciateur. La relation dont je te parle implique que tu te sentes libre et que tu perçoives aussi ton partenaire comme étant libre.

Mais c'est difficile, car lorsqu’une relation t’a satisfait, tu as tendance à t’y attacher. Tu t'attaches à ton image de toi faisant cela ou à ton image d'elle, ou aux deux. À une expérience sublime il est toujours facile et tentant de donner une signification très différenciatrice afin de s’y attacher.

 

Chapitre 26
 La question de la réincarnation
 L’attachement aux morts
 

Q. : Maître, vous dites que le moment de la mort est le plus favorable pour lâcher prise et faire preuve d’une humilité telle que l’on peut ressentir, avec une grande joie, son identification silencieuse et invisible à l’autre, au différent.. Connaissant les conditions dans lesquelles certains de mes proches sont décédés, je doute fort d’être en mesure de faire cela au moment de ma mort.

Donc n'attends pas le moment de ta mort physique ni celui de la déchéance qui risque de la précéder ! Installe rapidement en toi le réflexe d'expérimenter humblement ta mort et ta mortification dés maintenant, à chaque instant, à chaque instant ! Car, en vérité, maintenant et ici, à zéro fraction de seconde et à zéro fraction de millimètre de toi, tu meurs déjà à ton image de toi à chaque instant ! 

Et alors, tu ressusciteras en tant qu'autre à chaque instant ! En tant qu'autre dans la dimension de l'espace et en tant qu'autre dans la dimension du temps ! En tant que différent dans la dimension de l’espace et en tant que différent dans la dimension du temps ! C'est cela la mort, qu'elle survienne à chaque instant ou  à la fin de la vie !

Tu dois avoir conscience de la mort que tu vis ici, maintenant, à chaque instant, à zéro fraction de seconde et à zéro fraction de millimètre de toi, avant qu'il ne soit trop tard. Si tu es assez humble pour lâcher prise dés maintenant, tu ne seras pas surpris par la mort qui surviendra à la fin de ta vie, même si c’est une mort soudaine.

Ce ne sera qu'une mort de plus pour toi ! Et ce ne sera qu'une résurrection de plus !  Tu ne peux ressusciter en tant qu'autre que si tu acceptes d'être un autre, autrement dit si tu acceptes de perdre ton identité, ton image de toi et des tiens et, donc, toutes les significations différenciatrices qui l'entretiennent. Et alors, c'est à chaque instant que tu renaitras en tant qu'autre, en tant qu'autre à chaque fois différent, différent de l'instant précédent. Cela implique cependant que tu acceptes aussi tout autre différent de toi ou des tiens apparaissant dans l'espace présent, c'est-à-dire toute personne, tout être que tu perçois directement ou auquel tu penses.

Q. : Et si je ne parviens à diriger mon attention vers ici ni pendant ma vie ni au moment de ma mort, que se passera-t-il ?

Tu n'y parviendras pas si tu refuses de te détacher de tout ce qui te tient à cœur : de ce que tu as fait dans ton passé, de ce que les tiens ont fait, de ce que tu aurais voulu faire, de tes réalisations, de tes possessions matérielles et immatérielles, de tes connaissances, de tes savoir-faire, etc.

Bref, tu n’y parviendras pas si tu ne renonces pas à tout ce qui signifie qui tu es. Demande-toi alors ce que la mort signifie pour toi, demande-toi alors à quelles significations tu restes attaché.

Peut-être est-ce simplement à ce que signifie l'existence de ton corps pour toi,  l'existence de la vie. Peut-être t'accroches-tu à la vie de toutes tes forces. Peut-être réagis-tu de toutes tes forces à la menace imminente de la mort...

Dans ce cas tu mourras sans doute réellement et tu devras vivre une autre vie sans te souvenir de l’expérience de ta mort antérieure, qui aura été la mort d'une identité, ou, plus exactement la mort du souvenir d’une identité, la mort du souvenir des significations différenciatrices qui entretenaient cette image de toi.  Tu continueras à te différencier inconsciemment.

Tant que tu n’es pas installé dans l’expérience consciente de ton silence, de ton invisibilité, tu es condamné à te différencier. Que ce soit maintenant ou plus tard, ça ne change rien à l’affaire !

Q. : Maître, parlez-vous de la réincarnation ?

Il n’y a pas seulement un renouvellement des morts et des naissances qui se succèderaient dans la dimension du temps. Mais cela s’accomplit aussi à chaque instant, dans la dimension de l’espace. Dans la dimension de l’espace présent ! C’est cela que tu dois expérimenter clairement ! La mort et la naissance se produisent à chaque instant dans l’espace présent ! 

Et il ne suffit pas de voir clairement que beaucoup d’êtres sont en train de naître et de mourir en cet instant même ! Il te faut aussi expérimenter que cela n’est possible que parce que toi aussi tu meurs et tu renais à chaque instant. En lâchant prise, en t’abandonnant humblement au risque de la mort, tu renais instantanément. Mais l’inverse est aussi vrai : en choisissant de naître tu te condamnes à mourir.

A vrai dire, ce dont je parle, ce n’est pas de la réincarnation. Ce dont je parle, c’est de la multiplicité infinie des naissances et des morts. Elle est multiple dans la dimension du temps et elle est multiple dans la dimension de l’espace présent. Regarder devant et derrière soi ne donne qu’un point de vue partiel. Il faut aussi regarder à droite et à gauche pour avoir une perception totale de la réalité dont je parle.

Pour résumer, toute signification implique un silence, .toute différenciation identitaire implique une indifférenciation, toute identité implique un autre, un différent ! Toute vie implique une mort sous-jacente et toute mort implique une vie. Je le répète : pas seulement dans la dimension temporelle, mais également dans celle de l’espace présent. Quand tu ressens cela clairement tu découvres le silence. Tu es libéré.

* * *

Q. : Maître, est-il vrai que l'on peut communiquer avec des personnes disparues ? Que pensez-vous de cette question ?

Je te l'ai dit, tout est présent, à l'instant même. Tout ce qui a existé dans le passé et tout ce qui existera dans le futur est là, présent tout autour de toi ; à l’instant même, quand tu diriges ton attention vers ici, à zéro fraction de seconde et à zéro fraction de millimètre de toi. Ici, aucun autre n'est mort. Sauf si tu y es attaché. Je répète: sauf si tu y es attaché !

Donc les personnes qui communiquent avec les morts n'y sont pas attachées. Du moins pas au moment de la communication. Elles peuvent y être attachées à d'autres moments, par exemple lorsqu'elles en parlent ou qu'elles essaient d'utiliser les informations qu'elles ont reçues d’on ne sait où, mais elles ne peuvent pas l'être au moment même de la transmission.

Au moment de la transmission elles sont totalement silencieuses, immensément ouvertes, parfaitement conscientes du silence immense qui  règne à zéro fraction de seconde et à zéro fraction de millimètre d’elles. Elles utilisent sans doute d’autres mots que les miens pour décrire cet état dans lequel elles se trouvent. Mais peu importe les mots qu'elles utilisent ! Mes mots à moi sont ceux-ci : c'est dans et par la conscience de leur silence et de leur invisibilité, maintenant et ici , qu'elles reçoivent les messages. Pour bien entendre ce qui se dit, il faut qu’il y ait le silence à l'intérieur de soi. Et, pour faire le silence, il faut s'oublier pendant au moins quelques instants. Il faut être détaché.

Q. : Pensez-vous alors que les médiums soient détachés ? J’en ai vu qui semblaient posséder un don extraordinaire !

Il y a mille manières de se sentir détaché  de tout pendant quelques instants. Mais il y a des personnes qui possèdent ce don de naissance. Elles se sentent détachées naturellement et souvent il se dégage d’elles une impression de pureté étrange, parfois à la limite de la naïveté.

Comme les enfants elles adorent jouer. Et pour jouer vraiment, il faut être détaché ! Regardez les enfants : ils sont à fond dans leurs jeux et, pourtant, ils savent que ce n’est pas la réalité, que ce ne sont que des rôles. Ils peuvent arrêter de les jouer puis recommencer sans problèmes. C’est parce qu’ils en sont détachés qu’ils s’amusent autant !

Q. : Pensez-vous que les mediums qui communiquent avec les morts puissent vraiment aimer des personnes que le plus souvent elles n’avaient pas connues de leur vivant ?

C’est peut-être le fait qu’elles n’aient pas connu les personnes décédées de leur vivant qui leur permet d’en être aussi détachées, n’est-ce pas ! Elles rencontrent généralement des proches survivants et c’est cette rencontre qui leur permet de ressentir l’amour. Elles s’identifient à l’amour que les survivants continuent à ressentir pour la personne décédée mais, n’ayant pas connu celle-ci, elles s’en sentent détachées. Ce qui n’est pas le cas des proches. Ils ne parviennent pas à lâcher prise.

En fait les médiums sont des personnes parfaitement ouvertes à ce qui se passe maintenant et ici. Pour eux seul existe le maintenant et ici. Peu importe pour elles qu’elles reçoivent ou non des messages de l’au-delà ! C'est ce qui permet l'amour véritable, n’est-ce pas ! Parce qu’on n’attend rien de particulier. Et alors, bien entendu, il se passe quelque chose.

Q. : Mais qu’en est-il exactement des personnes décédées ? Continuent-elles à  vivre dans un autre monde ?

Il n’y a ni avant ni après ! Il n’y a ni devant ni derrière ! Bref, comme disait un philosophe, il n’y a aucun arrière-monde ! Ce que tu es essentiellement, c’est un maintenant et ici, un maintenant et ici qui n’est fait que d’autre. Que d’autre dans le temps et que d’autre dans l’espace ! Cet autre peut être, bien entendu, une personne morte. Et tu peux ressentir consciemment ce que ressent cette personne.

Pour cela il faut t’en détacher. Et pour t’en détacher, tu dois, en lâchant prise humblement, sans surtout chercher un résultat, être conscient d’être ici, d’être maintenant, être conscient que tout est ici, à zéro fraction de millimètre de toi, que tout est maintenant, à zéro fraction de seconde de toi. Il n’y a pas de passé passé, pas de  futur futur, pas d’ailleurs ailleurs qu’ici !  Tout est maintenant et ici. Morts et vivants sont tous réunis maintenant et ici et uniquement maintenant et ici !

Q. : Ceci peut-il être aussi une réponse à ceux qui ont perdu un  proche ?

Oui. Ils doivent avoir conscience que la mort ne fait que mettre  très fort en valeur une séparation qui existait déjà. Donc, le travail à faire est un travail d'identification consciente et silencieuse. Ils doivent ressentir la personne disparue comme si elle existait réellement, mais sans surtout vouloir mettre fin à la séparation.

Maintenant et ici, à zéro fraction de seconde et à zéro fraction de millimètre d'eux, elle existe toujours et elle existera toujours. Cependant c'est quelque chose qui ne peut leur servir à quoi que ce soit. S'ils cherchent à s'en servir ils la perdront inéluctablement.

Seul l'amour, sans rien attendre en retour de l'autre, peut faire échec à la mort, que ce soit la mort d'un proche ou sa propre mort. Seul l'amour donne l'immortalité. Seul l'amour est éternel ! Mais il faut que ce soit un amour ressenti, vraiment ressenti, et non une volonté ou une intention d'amour, et non  un comportement  ou un acte d’amour.

Les gens confondent souvent l’amour avec un comportement généreux, une attitude de gentillesse ou de respect. Ce n’est pas de cela que j’ai parlé aujourd’hui.
 

Chapitre 23
Le rêve est autre

Q. : Je ne comprends pas ce que vous voulez dire quand vous dites que le rôle que je joue est un autre.

Quand tu joues un rôle signifiant, ce qui est presque constant, tu n'as pas conscience de jouer ce rôle. Il en est de même pour le rêve - qui est aussi signifiant que le rôle, n’est-ce pas ! Quand tu rêves tu n'es pas consciente de rêver. L'avantage du rêve, c'est que tu te réveilles et que tu vois, après-coup, qu'il s'agissait d'un rêve. 

Mais pour le rôle il n'y a pas d' "après-coup" qui te permettrait de voir clairement que ce n’est qu’un rôle. Le seul recul possible, c’est celui d’ici, à zéro fraction de seconde et à zéro fraction de millimètre de toi. Comme il n’est pas facile de se distancier de ses rôles, le rêve offre une voie qui, si elle n’est pas royale, constitue un moyen intéressant d’identification consciente à l’autre.

Cependant les rôles que tu joues inconsciemment, tu les as empruntés à d'autres. Tu as eu des modèles. Tu joues des rôles signifiants de gentille, de  personne ayant de l'autorité, de la rebelle, de l'intellectuelle, de la féministe, etc.  Ce qui importe, c'est que tu reconnaisses que ces personnages ont d'abord été incarnés par d'autres personnes. Pour toi ils ont un sens valorisant et c'est pourquoi tu les a adoptés. C'est l'identification consciente à ces autres et aussi à ceux auxquels tu ne veux pas ressembler parce que tu as une mauvaise image d'eux, qui te permet de te détacher et de retrouver le silence à l'intérieur de toi.

Q. : Et qu’est-ce que « s’identifier consciemment » à un autre ?

S’identifier consciemment à un autre, c’est ressentir ce que ressent cet autre. Ou, plus exactement, c’est ressentir délibérément ce que c’est que d’être cet autre.  C’est adopter, pendant au moins quelques secondes, toutes ses pensées, ses croyances, ses souvenirs, son attitude, etc. Et ressentir ce que ça fait ! Mais ce n’est pas une addition de particularités. C’est une identification à la totalité de la personne. Cela se fait intuitivement, en une fraction de seconde. Tu dois d’abord faire le vide en toi pour pouvoir, ensuite, plonger délibérément dans l’être de l’autre.

Et quand tu le fais correctement, tu te désidentifies presque immédiatement de la personne à laquelle tu t’identifiais. Tu t’en détaches, tout en conservant une compréhension profonde de ce qu’elle est.

Et cela fonctionne de la même manière pour les rêves et pour les rôles. Tu te détaches de tes rêves et de tes rôles en ne les fuyant pas mais en acceptant de les ressentir intensément et consciemment. Tu les comprends et tu peux continuer à les jouer ou à les rêver, mais tu t’en sens détaché.

Q. : Quel intérêt cela présente-t-il ?

Au réveil, le juge peut juger librement, au réveil le comédien peut jouer son rôle librement, ce qui veut dire en en étant détaché, car il devient conscient du contexte sous-jacent, qui est toujours et partout un ici immense, silencieux et invisible, à zéro fraction de seconde et à zéro fraction de millimètre de lui.  Il change de point de vue et alors, il perçoit clairement la véritable réalité sous-jacente.

Il expérimente que les rôles et les rêves sont changeants et différents les uns des autres, mais que cette réalité, qui ne peut être connue que sous la forme d’un ressenti silencieux et invisible, elle, elle ne change jamais, elle n'est différente de rien, car  elle contient tous les rêves, tous les rôles possibles imaginables, tous les contraires possibles imaginables ! C'est semblable à une nappe souterraine invisible et intarissable d'où jaillissent tous les sens identitaires, même les plus opposés, les rôles les plus opposés, les rêves les plus opposés, réagissant vivement les uns aux autres ! Un être dit éveillé s'identifie au contenu infiniment multiple et indifférencié de cette nappe et, en même temps, à son jaillissement sélectif.

Q. : Maître, où se situe l'autre dans le rêve ?

Au réveil, le juge jugé, le comédien rêveur ressent clairement que la scène fait partie d'une scène beaucoup plus vaste, immense même, où tous les jugements différenciateurs, tous les rôles, tous les scénarios, tous les rêves sont des autres qui existent mais sans jamais préexister !

Je répète : ils existent sans jamais préexister ! Ils n'existent que dans et par leur jaillissement, et ils disparaissent aussitôt. Et cette scène sans limites où se déroule cette représentation immense, cette démonstration permanente de sens identitaires, c'est le silence, c’est la transparence ici, à zéro fraction de seconde et à zéro fraction de millimètre de lui !

C'est en rêvant consciemment, librement, en jouant tes rôles consciemment, librement, en jugeant et en t'auto-jugeant consciemment, librement, en choisissant tes jugements et tes auto-jugements librement, que tu es éveillée. Librement, cela veut dire quoi ? Cela veut dire : sans raison ni cause particulière, autrement dit en en étant totalement détachée !

Q. : Maître, l'autre...

Je le répète, cela implique un changement de point de vue ! Au lieu de croire comme avant que les choses sont déterminées par certaines causes, autrement dit par un autre dans le temps ou dans l'espace, tu perçois clairement que ces causes, ce moi et cet autre, sont créées par ton Je ici, à zéro fraction de seconde et à zéro fraction de millimètre de toi.  Elles font partie de ton Je !

Ton Je est un Je-Autre, c'est un Je qui comprend cet autre dont tu es en train de te différencier inéluctablement dans l'espace présent et dans le temps, auquel tu es en train de réagir inéluctablement et de manière signifiante. Une des conséquences de cette prise de conscience, c'est qu'alors tu te sens détachée de tes rôles, détachée de tes rêves, détachée de tout sens, bref détachée de tout autre, tout en étant capable de t'y identifier et de t'en différencier à chaque instant.
 

Chapitre 21
Travail dirigé

Q. : Maître, pouvez-vous donner un exemple concret  de tout ceci ?

Décris-moi brièvement un ou deux rêves que tu as fait récemment.

Q. : Oui. C'est un rêve que je fais souvent. Je suis abandonné par mes proches dans un état de pauvreté et de maladie extrême. Il y a un autre rêve où, au contraire, je me sens entouré d'amour et admiré.

Et, dans aucun des deux rêves, tu ne t'es dit que tu étais en train de rêver ?

Q. : Pas dans ces deux rêves-là. Cela m'est arrivé dans d'autres rêves.

Et quand tu fais ces deux rêves, l'impression de réalité est-elle aussi vive qu'à l'état de veille ?

Q. : Oui.

Bien. À présent, lâche prise en te laissant expirer tranquillement, sans forcer, sans te presser.

.../...

Bien, maintenant dirige ton attention vers ici, à zéro fraction de seconde et à zéro fraction de millimètre de toi. Utilise des deux index, si tu veux. L'un pointé vers tes yeux, l'autre vers l'une de tes oreilles. Fais-moi signe lorsque tu  te sentiras dans cette expérience d'être ici, à zéro fraction de seconde et à zéro fraction de millimètre de toi[2].

.../...

Q. : (fait un signe).

Bien. Qu'est-ce que tu vois et qu'est-ce que tu entends à cet endroit ?

Q. : Tout est calme ici. Et je vous vois, je vous entends, je m'entends parler. Je vois les personnes présentes ici, la pièce dans laquelle nous sommes, les cadres sur les murs, les fenêtres, les arbres derrière les fenêtres. Je vous sens tous très présents.

Bien. Maintenant, tu vas t'identifier à toi-même tel que tu t'es senti dans le premier des rêves que tu as cités.  Pour cela place une chaise vide en face de toi. Assieds-toi sur cette chaise et, en fermant les yeux, ressens ce que tu as ressenti dans ton rêve.  Fais-moi signe lorsque tu y seras.

.../...

Q. : (fait un signe).

Bien. À présent, reviens à ta place initiale. Prends le temps de t'installer dans ton ici et  regarde la chaise là-bas comme si tu étais toujours dans ton rêve.

Q. : Maître, dois-je faire les deux en même temps ?

Oui.

Q. (après quelques instants) : C'est bon, j'y suis.

Maintenant, rapproche doucement de toi la chaise  du rêve. [Quelqu'un peut-il l'aider à déplacer la chaise ? Merci.]. Fais rentrer ton rêve tout doucement à la maison, dans ton ici. Bien. Fais passer la chaise derrière toi (Il déplace lentement la chaise derrière lui). À présent, il n'y a plus de séparation entre toi dans le rêve tel que tu t'en souviens et toi tel que tu es ici, ici et maintenant. Comment te sens-tu ?

Q. : Très bien, Maître. Je me sens calme, vide.

Et ton rêve ?

Q. : Il n'existe plus.

Alors, je vais te demander de faire quelque chose qui va te paraître étrange, mais fais-le sans te poser de questions. Je te demande de recréer ton rêve. Replace-le là-bas à nouveau sur une nouvelle chaise. Installe-toi à nouveau sur cette chaise, ressens-toi à nouveau dans le rêve puis reviens à ton ici, sur la première chaise.

Q. : (il fait la totalité de ce que le maître lui a demandé).

Bien. À présent, regarde-toi dans le rêve là-bas. Comment te perçois-tu ? 

Q.  (souriant) : C'est très différent de la première fois. Maintenant, je peux le regarder sans qu'il m'inquiète le moins du monde. Je m'en sens détaché.

Est-ce une indifférence vis-à-vis du rêve ?

Q. : Euh... non, non !  Il m'intéresse mais, en même temps, je m'en sens détaché. Je ne saurais dire exactement ce qui se passe. C'est comme s'il ne m'appartenait plus, mais je peux encore me l'approprier, si je veux. C'est devenu comme un jeu.

Bien. Merci de ranger la chaise parmi les autres. Parmi toutes les autres ! Elle redevient une chaise comme les autres, n’est-ce pas ? Comment vas-tu?

Q. : Bien, Maître. Je me sens à la fois vide et tellement présent à vous tous !

Bien. Nous aurions pu poursuivre encore le va-et-vient entre ton ici et ton là-bas jusqu'à ce que le détachement soit total sans que pour autant ton rêve ne disparaisse définitivement, n’est-ce pas. Mais le but a été atteint. Il était de montrer que le rêve est perturbant tant qu'il n'est pas rapporté à ici, à zéro fraction de seconde et à zéro fraction de millimètre de soi. Ensuite, on peut en faire ce qu'on veut. Le faire disparaître, le recréer, le remodeler même peut-être, le faire disparaître à nouveau, etc.

Et, finalement, nous aurions pu aussi regarder tout le processus d'ici, je veux dire : mettre tout le processus sur la chaise là-bas. Que se serait-il passé si nous avions fait cela ?

Q. : Maître, je l'ai fait en une fraction de seconde au moment même où vous posiez la question. Et la réponse est joie, la réponse est joie et liberté. Je ressens comme une liberté illimitée et, en même temps, je ressens une telle joie, un tel amour de la vie !

Oui, mais que devient le processus lui-même ?

Q. : Il devient comme le rêve tout à l'heure. Il devient un rêve lui-même.

Bien. Donc, nous n'avons pas besoin d'utiliser des chaises.  Le procédé lui-même est une chaise, oh, pardon, je voulais dire un rêve ! Le procédé lui-même est un rêve !

[2] La description de cette expérience a été volontairement simplifiée afin de la rendre plus facilement compréhensible au lecteur. L’installation dans l’état du rêve avait, en particulier, été bien plus laborieuse qu’il n’apparaît ici.
 

Chapitre 28
Peurs et angoisses. Refus et acceptation

Q. : Maître, j'ai maintes fois essayé d'accepter ma peur. Mais je n'y parviens pas. Je suis consciente que mes refus ne font que l'aggraver. Mais je ne puis faire autrement !

Que veut dire exactement le mot accepter ? Ce mot « accepter », si souvent utilisé à notre époque, en opposition au refus, a une signification, un sens que tu valorises et auquel tu t'attaches. C’est une signification comme une autre ! Tu comprends alors qu’accepter, c’est bien et que refuser, c’est mal.  Mais, en réalité, ce n'est ni bien ni mal d'accepter ou de refuser.

Ce qui t'ouvre les yeux et le cœur, c'est quand tu deviens consciente d’être libre de ressentir la peur. Ce n’est ni bien ni mal d’avoir peur ! Et tu as parfaitement le droit de refuser ou d’accepter d’avoir peur. Mais si tu l'acceptes parce qu'une autorité reconnue fait pression sur toi en te signifiant, en voulant te faire comprendre que c'est bien d'accepter, tu ne peux pas faire vraiment l'expérience de ta liberté. Cela devient une obligation et crée une très forte dépendance vis-à-vis de cette autorité.

La liberté ne vient pas d'une soumission à la parole de qui que ce soit. Ce n’est pas non plus une rébellion, bien sûr ! Ce n’est ni une obéissance ni une désobéissance. Mais, bien d’autres l’ont dit avant moi, l’exercice de la liberté implique toujours une négation. S’il n’y a pas de négation, autrement dit s’il n’y a pas de refus, il n’y a pas de liberté, mais simplement la personne se conforme à un critère qui lui a été imposé.

Le sage lui-même nie être ce qu’il parait être d’évidence. Il nie être ce qu’il paraît être – qui se manifeste par des comportements, des paroles, des pensées, etc. Il nie cela afin de pouvoir affirmer qu’en réalité il s’expérimente essentiellement comme étant silencieux, détaché, anonyme. En fait l’acceptation doit toujours être précédée ou accompagnée d’un refus.  L’acceptation doit se refaire à chaque instant et le refus aussi doit répété à chaque instant.

Donc, à chaque instant, tu dois refuser ta peur, la repousser et, à chaque instant, tu dois l’accepter. Si l’on pouvait mettre des mots sur ce processus qui, en réalité, est sans mots, voici les paroles que l’on pourrait imaginer : « Je ne suis pas cette personne qui a peur, j’affirme être cette immensité silencieuse que je peux percevoir ici, à zéro fraction de seconde et à zéro fraction de millimètre de moi. Donc, j’accepte ma peur.  »

Une fois niée la peur, une fois la peur refusée, il est possible de l’accepter. C’est nier la différenciation identitaire afin de pouvoir expérimenter quelque chose de tellement grandiose que la peur paraît alors dérisoire et qu’il est alors facile de l’accepter ainsi que l’ensemble de la différenciation.

C’est ce que je veux dire quand j’utilise le mot « accepter ». C’est prendre conscience de ta liberté de ressentir autant que tu veux ce que tu ressens. La première démarche pour faire l’expérience sublime de ce que tu es essentiellement, c’est une négation, un refus, qui pourrait s’exprimer ainsi « Je ne suis pas ce petit être là-bas dans le miroir » et, alors, tu accèdes à ton immensité ici, à zéro millimètre de toi, qui te permet d’accepter cette image là-bas dans le miroir, quelle qu’elle soit. L’acceptation ne peut donc que procéder d’un refus, d’une négation !

Q. : Maître, j'ai besoin d'être rassurée et vous m'inquiétez encore plus ! Je ne me sens pas du tout libre d’avoir peur, car c’est une souffrance que je ne choisis pas !

Ce que je veux te dire, c'est que ta liberté, ta liberté, elle est toujours là, quoi que tu puisses croire, plus près de toi que tu puisses jamais l'imaginer !  Elle est faite à la fois d’un refus et d’une acceptation. Il te faut simplement prendre conscience du refus de ta peur et de ton aspiration à expérimenter cette part de toi-même qui n’est faite que d’acceptation. S’il y a refus, il y aussi nécessairement acceptation. Et le pôle de l’acceptation, il est immense, invisible, silencieux, immobile. Et il ne peut être que ressenti en lâchant prise, c’est-à-dire en faisant preuve d’une grande humilité, en renonçant, en renonçant à briller, à être meilleur qu’on est ou meilleur que les autres, par exemple en renonçant à être brave, n’est-ce pas !

C'est comme respirer. Tu es condamnée à être libre ! Si quelqu'un veut te convaincre que tu es libre, c'est comme s'il voulait te convaincre que tu respires, n’est-ce pas ! Alors, tu n'as plus le choix que d'arrêter de respirer si tu veux vraiment te sentir libre de respirer.

Q. : Je comprends de moins en moins.

Peux-tu t'identifier à des personnes totalement privées de liberté, comme des prisonniers, par exemple ? Peux-tu t'identifier à des personnes gravement handicapées, par exemple des infirmes moteurs, des vieillards impotents ? Accepterais-tu de devenir ces personnes ?

Q. : Je peux m'y identifier pendant quelques instants.

Et que se passe-t-il ensuite ?

Q. : Je reviens à ce que je suis.

Oui. Qu'est-ce-qui te différencie donc de ces personnes ?

Q. : Je me sens plus forte qu'elles, plus libre qu'elles, c'est vrai.

Donc ne repousse pas ta peur ni ton refus de la peur, car alors tu refuserais à la fois la fragilité et la force qui coexistent mystérieusement ici, à zéro fraction de seconde et à zéro millimètre de toi. Ne repousse aucun autre ressenti, ni aucun refus de ressentir, car ils te montrent tous la bonne direction, celle d'où ils viennent et où ils retournent.

La peur va et vient. Elle apparaît, elle disparaît, elle apparaît à nouveau. Au Centre ici, à zéro fraction de seconde et à zéro millimètre de toi, tout est différent, tout est autre, n’est-ce pas !

La peur aspire simplement à la reconnaissance, c’est-à-dire à sa reconnaissance en tant que telle et non pas en tant que signification différenciatrice. Elle désire être expérimentée comme faisant partie de l'immensité silencieuse ici, au lieu d'être fuie, reniée, au lieu de signifier la honte (d’avoir peur) et d'être rejetée là-bas à l’extérieur. Elle désire rentrer chez elle ici, bien à l'abri dans la paix silencieuse de sa demeure. Et tant que tu n’entends pas son message, elle te préoccupe.
 

Chapitre 29
Un traitement de l’angoisse

Q. : Maître, je ne parviens pas à me concentrer mon attention sur mon ici, à zéro fraction de seconde et à zéro fraction de millimètre de moi. Je ressens aussitôt de l'angoisse ou même de la peur.

De quoi est faite cette peur ou cette angoisse ?

Q. : Je ne sais pas très bien. C'est comme la peur qu'il se produise une catastrophe que je serais incapable de supporter.

Oui. Peux-tu imaginer précisément une de ces catastrophes que tu crains ?

Q. : Oui, Maître.

Ici-maintenant, que penses-tu de toi dans cette situation ?

Q. : Je pense que je serais... très, très malheureux.

Ce que je te demande, c'est ce que tu penses de toi et non pas la désignation d'un état intérieur. Fais un commentaire, donne une appréciation de cette situation comme si c'était un autre que toi-même qui était en train de la vivre en ce moment.

Q : Je vois cette personne  comme étant très dégradée physiquement et moralement !

 Bien. Tout en maintenant présent dans ton esprit cette idée de dégradation catastrophique, peux-tu t'identifier à cette personne comme si elle était toi-même dans le futur ? Ce que je te demande, c'est de ressentir, au moins en partie, ce que tu penses qu'elle ressent.

.../...

Parviens-tu à faire cela ?

Q. : Oui, Maître.

Bien. À présent, détourne ton attention de cette personne et de ce que tu crains de vivre dans ton futur. Dirige ton attention vers toi en ce moment. Qu'es-tu en train de faire ici et maintenant?

Q : Maître, je suis en train de faire ce que vous me suggérez de faire.

Oui. Ce que je te demande, c'est de concentrer ton attention sur ce que tu es en train de faire quand tu te mets à craindre une catastrophe.

Q. : Euh... je me mets à l'imaginer, à penser aux conséquences que cela aurait.

Oui, mais encore ?

Q. : C’est bizarre… Tout d'un coup j'ai l'impression qu'en fait j'ai toujours fait ce que vous m'avez suggéré de faire à l'instant !

Oui, sauf que tu viens de le faire consciemment, délibérément. Mais ce n'est pas ce que je te demande. Ce que je te demande, c'est de diriger ton attention sur toi indépendamment de cette situation que tu crains.  Cette situation n'est pas présente, n’est-ce pas ?

Q. : Non, Maître.

Alors, qu'est-ce qui est présent ? Qu'est-ce qui est présent indépendamment de cette situation ?

Q. : Moi, ici, ici, maintenant !

Et qu'est-ce que ce moi est-il en train de faire ? Regarde ce lieu où tu te trouves. Regarde les gens autour de toi. Arrête d'imaginer quoi que ce soit et mobilise uniquement tes facultés de perception.

Dirige ton attention sur ce que tu perçois que tu es maintenant et non plus sur ce que tu imagines ou sur ce que tu comprends. Comment te perçois-tu ? Que ressens-tu ?

…/…

Q. : ...Quand je fais ce que vous demandez de faire, je me perçois comme une sorte de penseur, une sorte de machine à penser, mais qui ne serait pas programmée, qui serait libre de penser ce qu'elle veut. C'est plutôt agréable...

Oui, alors maintenant, je te demande de faire quelque chose qui va te paraître peut-être insensé. Projette-toi à nouveau dans la situation que tu crains. Ressens-la comme si tu y étais. Puis redeviens cette machine à penser librement ce qu'elle veut. Et ainsi de suite. Installe un va-et-vient de plus en plus rapide entre les deux. Prends le temps qu'il te faut.

.../...

Que se passe-t-il ?

Q. : Rien, rien de spécial. Tout s'est calmé. Je me sens bien...

Et qu'attends-tu de moi, maintenant ?

Q. : Rien, maître. Ou, plus exactement, rien de particulier.

C'est bien.  (A l'assemblée)  La leçon de cette expérience, c'est que vous êtes libre d'imaginer, de signifier, de comprendre et de ressentir tout ce que vous voulez au sujet de votre futur. Et que c'est la conscience de cette liberté qui est importante.

Ce n'est pas ce que vous imaginez, ce que vous comprenez, ce que vous signifiez ou ce que vous ressentez qui est important. Ce n'est pas non plus la conscience de l'une de ces activités qui est importante. Je répète, ce qui est important, c'est la conscience de votre liberté, qui est une liberté ressentie silencieusement, c’est-à-dire sans qu’elle ait la moindre signification vous concernant ! Elle ne signifie rien de vous.

Cette liberté est toujours liberté de faire quelque chose, comme la conscience est toujours conscience de quelque chose. Et ce qui est important, essentiel même, ce n’est pas le « quelque chose », mais c’est la liberté elle-même quand on la ressent détachée du « quelque chose ». C’est la conscience elle-même  quand on la ressent détachée du « quelque chose ».

 Tout en sachant qu’elle ne peut exister sans ce quelque chose, qu’elle en est indissociable. C’est pourquoi vous ne pouvez pas être conscient de votre liberté si vous rejetez ce que vous imaginez, comprenez, signifiez et ressentez au sujet de votre futur ou de votre passé. Au contraire, vous ne pouvez la ressentir consciemment que lorsqu’elle est en action, lorsqu’elle instrumentalise ainsi votre passé ou votre futur.
 

Chapitre 30
Un traitement de la douleur

Q. : Maître, vous enseignez que la vraie connaissance passe par la conscience de son identification à l'autre. Mais quand cet autre est en souffrance, cela veut-il dire que je dois ressentir sa souffrance comme si elle était la mienne ? Cela peut-il aider cette personne ?

Oui, le problème est là. Le problème est que tu ne supportes pas la souffrance d'un autre. Tu voudrais l'aider à s'en débarrasser.

Q. : Cela n'est-il pas naturel quand on aime quelqu'un  de vouloir l'aider ?

Peut-être. Mais prenons un exemple concret. Y-a-t'il quelqu'un dans ton entourage qui souffre et que tu voudrais bien aider?

Q. : Oui.

Alors, commence par me dire comment tu interprètes cette souffrance.

Q. : Comment je l'interprète ?  Maître, je ne comprends pas, je n’interprète rien,  je… je la vois souffrir  et cela me bouleverse, car je ne peux rien faire !

Oui, mais comment tu la qualifies, comment tu la comprends,  quelle signification tu lui donnes ?

Q. : C'est une souffrance très difficile à supporter.

Oui, oui. Mais quels qualificatifs peux-tu mettre dessus ? Par exemple, quels effets cette souffrance produit-elle sur cette personne ?

Q. : Un effet accablant ! Je ne la reconnais plus. Elle souffre vraiment beaucoup dans son corps. Elle ne ressent plus aucun plaisir à faire quoi que ce soit. Elle est épuisée.

Et tu trouves cela injuste.

Q. : Oui, je ne peux pas accepter que cela arrive à une personne douce et vulnérable, qui a déjà  beaucoup souffert dans le passé.

Bien. Maintenant, je vais te demander d'imaginer que c'est toi qui éprouve cette souffrance. Je sais qu'il ne te sera pas possible de ressentir exactement ce que ressent l'autre personne. Mais ce qui est important, c'est que tu le fasses en te remémorant les qualificatifs que tu viens d'énoncer.

Q. : Oui, Maître.

.../...

Que se passe-t-il quand tu fais cela ?

Q. : C'est... c'est très, très.... douloureux.

Bien. Maintenant, prends le temps bien relâcher ta respiration. En particulier,  laisse ton expiration descendre naturellement, sans faire d’effort, simplement en te relâchant.

…Bien, et maintenant, tout en restant ainsi détendu,  dirige ton attention vers ici, à zéro fraction de millimètre de toi, vers maintenant, à  zéro fraction de seconde de toi. Si cela peut t'aider, tu peux le faire en pointant l'index vers ton ici. Prends le temps qu'il te faut...

Q : (pointe l’index vers son visage) 

.../...

Que se passe-t-il quand tu fais cela ?

Q. : J'ai l'impression de… de m’agrandir, de m'étendre, de prendre de la distance. Cela m'apaise...

À présent, je vais te demander de t'identifier à cette personne souffrante. Mais fais-le consciemment, c'est-à-dire en utilisant délibérément les qualificatifs que tu as énoncés au sujet de cette souffrance. Parviens-tu à faire cela ?

Q. : Oui, Maître.

Bien. Maintenant, imagine à nouveau que c'est toi qui ressens cette souffrance. Puis reviens à l'autre personne puis ainsi de suite de plus en plus rapidement.

.../..

Bien. Ou en es-tu ?

Q. : Maître, je ne sais plus qui souffre. Est-ce lui, est-ce moi, est-ce les deux ? Je ne sais plus.

Simplement peux-tu accepter cette souffrance sans chercher à savoir à qui elle appartient ?

Q. : Oui, Maître.

Que se passe-t-il ?

Q. : Maître, je me détends. J'ai... j'ai l'impression que cette souffrance est tellement proche, tellement proche de moi !

Ah !  Il n'y a plus d'impression de distance ?

Q. : Non, Maître, pas la moindre distance.

Et c'est très douloureux alors ?

Q. : Pas du tout. Pas du tout. C'est bizarre... je souffre et ce n'est pas douloureux. Je ne comprends pas ce qui se passe.

Il n'y a rien à comprendre à zéro fraction de seconde et à zéro fraction de millimètre de toi, car ici, c'est le silence de l'indifférencié, du Un. Quand la distance entre toi et la souffrance est égale à zéro, tu découvres qu'elle est autant la tienne que celle de l'autre. Il ne s'agit donc pas, comme le préconisent certains, de faire preuve de stoïcisme et de regarder la douleur de l'extérieur. Il s'agit, bien au contraire, de l'assumer comme étant la sienne.

Alors, tu deviens conscient que lorsque l'autre souffre, c'est toi en fait qui souffre. C'est la mémoire ou l'imagination - entretenues et même attisées par les significations catastrophiques - de ta propre souffrance, de ta propre souffrance, je répète, qui te permettent de ressentir la souffrance de l'autre. En ne fuyant plus cette souffrance - la tienne, n’est-ce pas - mais en étant conscient des significations différenciatrices qui la sous-tendent et en la ressentant délibérément, tu l'expérimentes là où elle se trouve réellement : à zéro fraction de millimètre et à zéro fraction de seconde de toi ! En d'autres termes, en supprimant la distance entre toi et la souffrance tu  interromps la chaîne des réactions signifiantes.

Mais maintenant, je te demande de penser à cette personne qui souffre. Comment la perçois-tu maintenant ?

Q. : Maître, je ressens un tel amour pour elle !

Mais as-tu toujours envie de l'aider ?

Q. : Oui, Maître. Mais c'est différent d'avant. C'est plus calme. Je ressens sa souffrance comme si elle était la mienne, mais je... je n'en souffre plus. Je sens que je peux l'aider, mais sans que ce soit une réaction. Ça me paraît tellement naturel !

Oui. Ce qui n'est pas réactif est généralement plus efficace. Mais ce qui est important, c'est que tu expérimentes ce qui est essentiel. C'est l'unité silencieuse entre toi et la personne souffrante. Et parce que tu te détaches de cette personne, tu ressens un amour total, inconditionnel, pour elle. Tu as  déjà commencé à l’aider.

* * *

Q. : Maître, ce que vous venez de démontrer est-il aussi vrai quand il s'agit d'une souffrance ressentie par la personne elle-même ? Je veux dire : si, par exemple, c'est moi-même qui souffre d'une douleur persistante dans mon corps.

Oui. L'important est de commencer par bien définir les idées différenciatrices, autrement dit les significations que tu colles là-dessus. Y compris celles qui te sont communiquées par les autres. Dans ce cas, on a tendance à les oublier. Et toute l'attention est absorbée par la sensation. Il y a donc un effort à faire pour maintenir ces significations dans la conscience lorsque tu te mets à ressentir ta douleur délibérément.

Q. : Ceci doit-il être considéré comme une méthode de guérison sinon de la maladie, au moins de la douleur ?

La souffrance va et vient sans cesse entre ici et là-bas. On la croit faite uniquement d’une impression de rétrécissement, de contraction, voire même de cette contraction extrême que constitue la sensation de pincement ou de perforation. On la croit faite uniquement de la contraction destructrice d’une partie du corps. Mais, en réalité, elle est faite à la fois d’une sensation de rétrécissement et d’une sensation d'expansion.

Autrement dit, elle est faite de cette différence insurmontable pour l'esprit et pour le corps entre le rétrécissement de la signification différenciatrice là-bas et l’expansion immense et silencieuse, maintenant et ici, à zéro fraction de seconde et à zéro fraction de millimètre de soi. C'est cela même l'essence de la souffrance : c'est la séparation, la distance irrémédiable entre la différenciation signifiante, identitaire, et l'indifférenciation du contenant silencieux et immense ici, à zéro fraction de seconde et à zéro fraction de millimètre de soi. Si bien que lorsqu’on croit que la douleur s'est apaisée dans et par la conscience d’ici, elle revient immanquablement et encore plus fort.

Donc, si tu essayes de faire de ce que je viens de décrire un moyen de guérison, un truc, une technique pour te différencier avantageusement, autrement dit pour te guérir, ça ne marchera pas. Mais même si tu le fais correctement, ta douleur ne disparaîtra pas pour autant. Simplement tu ne la percevras plus au même endroit.

Le corps dans lequel elle se manifestera te paraîtra tout d'un coup comme étant immense, sans limites définissables. Il ne t’appartiendra plus en propre. Et donc, cette souffrance sera autant celle des autres que la tienne. Elle sera toujours là, mais elle aura changé de nature. Elle sera une occasion merveilleuse de t'ouvrir aux autres, d'ouvrir ton cœur à ta vraie nature.

Et, en même temps, tu seras consciente de la ressentir librement, spontanément, c'est-à-dire exactement ici, ici, dans cette immensité silencieuse située à zéro fraction de seconde et à zéro fraction de millimètre de toi.

 

Chapitre 31
Réaction et non réaction

Q. : Je comprends tout ce que vous enseignez, mais il me semble impossible de mettre cela en pratique. Je ne vois vraiment pas comment je pourrais passer de ce que vous appelez la différenciation identitaire à l’expérience vécue de l’immensité silencieuse, maintenant et ici.

Oui, mais que se passe-t-il si vous ne réagissez pas à ces idées ? Je veux dire : aux idées que je j’enseigne.

Q. : Je ne sais pas, car la réalité est que j'y réagis toujours.

Oui, mais pouvez-vous ne pas y réagir ?

Q. : Non.

Alors, choisissez d'y réagir. Choisissez d'y réagir consciemment, délibérément. Que se passe-t-il si vous choisissez d'y réagir ?

Q. : Hum... Eh bien il ne se passe rien.

Rien ?

Q. : C'est-à-dire que si j'y réagis délibérément, tout cela me devient égal, sans importance.

Oui, mais que pensez-vous maintenant de mes idées ?

Q. : Je n'en pense rien.

Bien, alors maintenant, regardez-les et dites-moi comment vous les percevez et comment vous percevez ce que vous en pensiez, il y a quelques instants ?

Q. : C'est bizarre... je perçois les deux points de vue comme étant intéressants, mais qui... aucun des deux ne me fait réagir.

Oui, mais combien de temps cela va-t-il durer ? N’allez-vous pas à nouveau réagir à mes idées ou à d'autres ? Par exemple, imaginez une amie que vous rencontrez alors que vous vous trouvez dans cet état de non-réaction. Comment va-t-elle réagir ? Supposons qu'elle vous fasse des reproches parce qu'elle interprète votre attitude comme manifestant de l'indifférence vis-à-vis d'elle. Comment réagissez-vous alors à ces reproches ?

Q. : Je ne sais pas. Cela ne m'intéresse pas.

Alors, je vais vous poser une question. Des deux idées que je vais énoncer, laquelle vous paraît-elle être la plus juste ? Première idée : il est important que vous tires les leçons de votre passé afin de mettre en œuvre les moyens nécessaires pour rester consciente de ce que vous êtes. Deuxième idée : vous devez rester concentrée sur l'instant présent, sur le ici et maintenant, sans vous préoccuper de votre passé et de votre futur.

Q. : (rire...) Vous vous moquez de moi ! Mais je veux bien jouer le jeu. La deuxième proposition me paraît vraie quand j'y pense. Mais la première me paraît aussi vraie quand j'y pense. Il suffit que j'y pense pour que l'une ou l'autre me paraisse vraie ! En fait tout ça m'est bien égal bien que ça m'amuse beaucoup (elle rit). C'est vrai que je me sens ouverte à toutes les pensées, mais je ne m'y accroche pas.

Et vous sentez-vous aussi ouverte aux autres, aux autres personnes ? Regardez celles qui sont ici, dans cette salle. Vous sentez-vous ouverte ? Y-en-a-t-il que vous préfèrez à d'autres ?

Q. : Oui... oui, bien sûr. Mais tout ça me paraît sans importance.

Ne croyez-vous pas cependant que certaines de ces personnes – regardez-les bien - pourraient profiter de votre attitude d'ouverture ?

Q. : Je ne sais pas, cela m'est égal. Les deux perspectives me paraissent toutes les deux aussi amusantes.

Oui, mais vous êtes importante ! Vous devez savoir ce que vous voulez ! On a l'impression que vous ne savez plus ce que vous voulez, qu'on pourrait vous faire faire ou vous faire dire n'importe quoi ! Cette idée que vous pourriez devenir une marionnette manipulée par moi ou par d'autres ne vous fait-elle pas réagir ?

Q. : Elle me fait sourire.

Mais pensez à quelqu'un qui vous est très cher, par exemple votre compagnon ou votre enfant. Imaginez qu'il leur arrive malheur. Vous ne pouvez pas ne pas réagir à une telle pensée ! Ou alors, c'est que vous n’avez plus de cœur !

Q. : Je ressens de l'amour pour eux. Je le ressens là, dans mon cœur, dans mon cœur !

Oui, mais comment réagissez-vous à cette pensée qu'ils pourraient être malheureux ?

Q. : C'est vrai que je réagis à cette idée. Je réagis par de l'inquiétude, par de la révolte, par le désir profond de les aider.

Oui, ceci est votre réaction. Mais maintenant, identifiez-vous aussi à ce à quoi vous avez réagi.

Q. : Que voulez-vous dire ?

Quelle est la pensée qui vous a fait réagir ?

Q. : C'est la pensée qu'il pourrait arriver quelque chose à mon compagnon et à mon enfant.

Alors, identifiez-vous à cette pensée. Allez, faites-le !

Q. : Je ne comprends pas ce que vous voulez de moi.

Identifiez-vous silencieusement à cette signification concernant votre avenir, comme si cet événement que vous craignez était là, présent, comme si vos proches étaient en train de le subir maintenant.

Q. : C'est ce que j'ai déjà fait tout à l'heure ! Et je vous l'ai dit, j'ai réagi aussitôt par de l'angoisse, le besoin de les aider.

Oui, mais ce que je vous demande maintenant, c'est de vous identifier à cette pensée même de la souffrance de vos proches. Vous signifiez et vous comprenez qu'ils souffrent dans le futur. Alors, identifiez-vous à cette idée. Vous ne pouvez le faire qu'en la ressentant, qu'en la ressentant ! Et ressentir se fait dans le silence, n’est-ce pas ! Il ne s'agit plus de penser, de signifier, de comprendre. Il s'agit de ressentir, de ressentir dans le silence, autrement dit en n'ayant aucune autre pensée que celle-là. Que se passe-t-il quand vous ressentez silencieusement cette pensée ?

Q. (après un moment de concentration) : Je ressens leur souffrance, comme si c'était moi qui la subissais.

Bien. À présent, revenez à votre réaction initiale et ressentez-la.

Q. Oui, c'est fait.

À présent, ressentez les deux en même temps et toujours dans le silence, dans la conscience du silence. Il se peut qu'au début vous deviez passer de l'une à l'autre alternativement. Prenez le temps qu'il vous faut.

(Long silence)

Q. : C'est fait.

Alors, comment vous sentez-vous ?

Q. : Bien. Je me sens bien. Bien présente ! Je ne sais quoi dire d'autre ! Bien présente, c'est tout.

Alors, à présent, comment percevez-vous cette pensée qu'il pourrait arriver quelque chose à vos proches ?

Q. : Je me sens comme dans un océan d'amour. Cette pensée est comme... comme un déclic qui décuple l'amour que je ressens.

Oui, mais y-a-t-il encore de l'angoisse ?

Q. : Oui, mais elle passe aussitôt. Elle s'étend et se transforme en... en une immensité, quelque chose... d'impalpable, d'indéfinissable ! Je me sens tellement, tellement libre ! Je me sens même libre de ressentir de l'angoisse ! Ce n'est plus du tout comme avant. Il n'y a plus cette impression de contrainte, d'oppression !

Oui, vos pensées, donc tout ce que vous comprenez ou signifiez, concernent votre passé, votre futur, les vôtres. Mais aucune de vos pensées, aucun de vos ressentis n'est vous en particulier. Ils font tous partie de l'espace présent et silencieux ici, à zéro fraction de seconde de vous. A zéro fraction de seconde de vous !

Une leçon intéressante de ceci, c'est que vous pouvez avoir telle ou telle pensée ou ressenti et avoir, à l'instant qui suit, la pensée ou le ressenti totalement opposé. Vous pouvez vous présenter comme étant ceci et, l'instant suivant, comme étant tout à fait l'inverse. Vous ne retenez aucune pensée, aucune signification, comme étant digne de vous définir.

Si bien que vous vous contredisez souvent par vos paroles, par vos comportements, par vos ressentis et même par vos pensées intérieures. En réalité vous êtes indéfinissable, incompréhensible, imprévisible pour les autres et pour vous-même.