La Vision Sans Tête (VST) de Douglas Harding
illustrée par les poèmes de Jean Paul Inisan ...

(reproductions autorisées avec mention de la source)

MASQUE BLANC

Ma conscience est sans visage
Elle ne cherche pas son âge
Elle est comme un matin
Qui n'a pas de fin

Elle est comme la lumière
Qui elle-même s'éclaire
Elle n'a donc pas de mots
Pour dire ce qui est le bien et le beau

Car il n y a rien sous le voile
Que l'infini et ses étoiles
L’éternité du maintenant
Dont Vous est le seul élément

Car c'est ainsi qu’est votre évidence
C'est mon existence qui danse
Quand je vous regarde avec amour
Sans attendre une image en retour

Colère tristesse et allégresse
Ne sont alors jamais à mon adresse
Mais comme de libres fleurs
Qui puisent leurs parfums dans mon cœur

(Poèmes de mon nouvel âge, 1998, 2014. nouvelle édition décembre 2016)

        

CLANDESTIN

Ma conscience est sans voix
Elle ne connaît ni comment ni pourquoi
C’est un palais de silence
Pour celui qui pense

Ce palais héberge un noble héros
Mon dieu qu’il est beau
Qui s’en croit le propriétaire
Mais n’en est même pas le locataire

Avec ses pensées comme clefs
Il essaye de tout fermer
Mais il y a toujours une ouverture
Qui n’avait pas de serrure

Il y a toujours un clandestin
Qui trouve un chemin
Il y a toujours un autre
Toujours un nouvel hôte

Ça n’est jamais fini
Toujours de l’inédit
D’ici je ne suis pas le maître
Surtout si je veux le paraître

Par de longs discours
Par des preuves d’amour
Par des expériences
Par l'excellence

Mais c’est en voulant bien
Ici que les autres soient souverains
En acceptant leur différence
Que je retrouve le silence

Au lieu de totaliser
Je vais plutôt écouter
Je serai partout inaudible
Et toujours divisible

L’autre je ne le verrai plus
Je ne l’entendrai plus
Mais perdant de moi la mémoire
J'assumerai son  histoire

(L'Autre Ici, éditions E. Chemin, 2015)

 

ICI

Ici est sans voix
Ici tout est choix
Ici  est immobile
Mais tout autour ce n’est pas tranquille

Il y a comme un spectacle de nuit
Un théâtre de cris
Une folle fête
Où je perds la tête

C’est un immense port
Un immense corps
Un défilé de visages
Une course de rivages

C’est un  point sans fin
De tout il est plein
Une caisse de résonance
Pour la musique et la danse

A la fois l’immuable essieu
Et la grande roue des cieux
Qui tourne à si vive allure
Qu’à chaque instant elle me défigure

Mais même sans reflet
Je me sens aimé
Anonyme pilote
D’une gigantesque flotte

Je n’ai plus de nom
Plus de définition
Je n’ai plus de rêve
Je revis sans trêve

(L'Autre Ici, éditions E. Chemin, 2015)


PAYSAGE

Bien avant l'horizon
Il y a eu une explosion
Puis un drôle d'arc-en-ciel
Il ne semblait pas naturel

Il avait bien toutes ses couleurs
Mais il n'était pas à la bonne hauteur
Il n'était pas à hauteur d'homme
Il était en face de celui que jamais je ne nomme

Les tons étaient précis
Sur un fondu de nuages clair-gris
Cet étrange paysage
Apparut après un orage

Très large et pas profond
Comme un simple arrière-fond
Un peu comme une épure
Dans un cadre sans bordures

C'était comme un tableau géant
Aussi plat qu'il était grand
Ni beau ni moche
Mais de moi si proche

Cet inadmissible culot
Me laissait sans mots
Je ne pouvais pas m'inclure
Dans cette éphémère peinture

Et je ne la contenais pas
Simplement elle était là
A moins de zéro millimètre
Je savais qu'elle allait bientôt disparaître

Et je n'essayais pas de la retenir
Je ne voulais pas plus tard m'en souvenir
C'était  une fugace présence
Avec une absence totale de distance

Sans avant sans après
Et rien d'elle ne me séparait
Aujourd'hui par la parole
J'en ai fait un symbole

Ce n'est plus qu'une représentation
Une belle démonstration
Mais je n'en ferai plus l'expérience
Car cela n'a jamais eu d'existence

(L'Autre Ici, éditions E. Chemin, 2015)


AUTO-DÉCAPITATION

Le beau quand il est mystérieux
Nous rend silencieux
C’est comme une musique
Aux effets extatiques

On ne sait pas pourquoi
Elle nous met dans un tel état
Et si on nous l’explique
Elle devient simple mécanique

Elle perd son aura
On perd notre joie
La grâce est inexplicable
Elle est injustifiable

Dire qu’elle vient d’en haut
Quel sacré culot
Sa véritable origine
C’est la guillotine
 

Une fois décapité
Aussitôt tu renais
Tu joues avec ta tête
Comme avec une marionnette

Tu la montes sur un cric
Tu l’exhibes en public
Même quand tu la mets sur tes épaules
Jamais elle ne te contrôle

Tu te la mets là où tu veux
Pour toi c’est un jeu
Elle est à sa place
Là dans l’espace

Elle n’est pas ici
Comme on te l’a dit
Ici à zéro millimètre
Tu trouves ton maître

Ta tête est dans les regards
Elle est dans les miroirs
Jamais tu ne te dévisages
Sans te mettre en cage

Tu ne peux te regarder
Sans aussitôt t’enfermer
Dans ta courte mémoire
Ou dans un petit territoire

Le pays d’ici
Est un domaine infini
Et infinissable
Car il est très altérable

(L'Autre Ici, éditions E. Chemin, 2015)


NAVETTE

Bon ton Ici tu me le fais à combien
Je sais que  tu ne me le donneras pas pour rien
Tu voudras au moins de ma reconnaissance
Que je reconnaisse ta pertinence

Ou celle de ce grand ami
Qui t’a tout appris
La vérité la plus radicale
La découverte la plus fondamentale

Je préfère rester inexpérimenté
Que de me sentir limité
Mais que me dis-tu  tu doutes
Ah ça alors ça  me déroute

Tu me dis qu’Ici est toujours ailleurs
Que maintenant  est toujours antérieur
Qu’il y a toujours un pôle complémentaire
Que chaque vérité a son contraire

Oui c’est comme ce train
Il va et surtout il  revient
Des deux côtés il y a un phare
Entre les deux c’est la gare

Comme un ressort
Entre deux ports
Fait la navette
Et jamais il ne s’arrête

Le conducteur
Est spectateur
Ce n’est plus lui qui voyage
Ce sont les paysages

Et l’événement
Est redondant
A pleine vitesse
Tout change sans cesse

J’ouvre enfin les yeux
C’est merveilleux
Immense est l’espace
Il  a pris ma place

Et j’ai tout le temps
Maintenant
Le temps est devenu docile
Je suis son domicile 

(L'Autre Ici, éditions E. Chemin, 2015)

 
PAR LA FENÊTRE

J’ai ouvert ma fenêtre et j’ai vu
J’ai ouvert mes yeux et j’ai vu
Sur une grande place
Des enfants faisaient des grimaces


Et ça faisait rire les passants
Ils prenaient tout leur temps
Ce n’est pas difficile
On aurait dit des crocodiles

Et les passants exhibaient leur dentition
Avec une touchante application
Debout sur leurs pattes arrière
Avec leurs queues ils tapaient par terre

J’ai ouvert ma fenêtre et j’ai vu
J’ai ouvert mes yeux et j’ai vu
Sur un grand espace
Des adultes agitaient leurs carapaces


Ils le faisaient sans s’accroupir
C’était leur manière d’applaudir
Mais ils n’en avaient pas conscience
Seul moi voyais leur innocence

Et peut-être aussi les gamins
Car ils étaient malins
Ils les libéraient de leurs cages
Les rendaient à leur vie sauvage

J’ai ouvert ma fenêtre et j’ai vu
J’ai ouvert mes yeux et j’ai vu
Sur un grand espace
Les enfants faisaient des tours de passe-passe


Mais sans faire de pied-de-nez
Simplement pour s’amuser
Et il y avait de plus en plus de monde
Sur cette place juste face au centre du monde

Il y en avait de toutes les couleurs
Des petitesses et des grandeurs
Et cette énorme foule
Devenait comme une grande boule

J’ai ouvert ma fenêtre et j’ai vu
J’ai ouvert mes yeux et j’ai vu
Sur un grand espace
Cette boule follement vorace


Qui en roulant ne cessait de grossir
Allait bientôt tout envahir
Se déplaçant comme une tornade
Elle détruisait toutes les barricades

Je l’ai vue rentrer chez moi
Mais je suis resté droit
Je suis resté de moi le maître
Je n’ai pas refermé ma fenêtre

Je n’ai pas refermé ma fenêtre et j’ai vu
J’ai ouvert mes yeux et j’ai vu
Sur un grand espace
À la mort je faisais face


Et j’ai été emporté par le torrent
Je n’ai pas résisté à son courant
Il m’a emporté sur d’étranges rivages
Où il y avait de drôles de personnages

Nous étions tous nus
Et au début un peu confus
Nous nous écrivions de loin de très longues lettres
Pour apprendre à nous connaître

J’ai laissé ma fenêtre ouverte et j’ai vu
J’ai gardé mes yeux ouverts et j’ai vu
Sur un grand espace
Une immense paperasse


Nous étions de bons écrivains
Mais nous restions toujours aussi lointains
À la fin même les plus prudes
Changèrent totalement d’attitude

Il se produisit comme une explosion
Et puis nos corps s’unirent en fusion
Nos âmes lentement au-dessus s’élevèrent
Transparentes et légères

J’ai laissé ma fenêtre ouverte et j’ai vu
J’ai gardé les yeux ouverts et j’ai vu
Sur un grand espace
De moi je ne retrouvais plus la trace


Mais le spectacle était fini
Je me suis retrouvé ici
J’ai retrouvé mon espace
En-deçà de toute grâce

J’ai baissé le rideau
Je n’ai pas regardé à travers les carreaux
Après avoir refermé ma fenêtre
J’ai soigneusement bouclé le périmètre

J’ai fermé ma fenêtre et j’ai vu
J’ai fermé les yeux et j’ai vu
J’étais dans un tout petit espace
Tout au fond d’une impasse

(Étranger est l'Éternel éditions E. Chemin, 2015)

 

PASSAGER

C’est un passager
Qui ne peut pas payer
On ne retrouve pas sa trace
Il ne trouve pas sa place

Sa place est toujours par un autre occupée
Et il se sent très honoré
Parfois il l’interroge
Jamais il ne l’en déloge

Il change souvent de destination
Il est toujours en reconstruction
Sans cesse il improvise
Mais toujours avec franchise

On le voudrait gracieux
Mais il est mystérieux
On attend de l’éloquence
Et il demeure dans le silence

(L'Autre Ici, éditions E. Chemin, 2015)
 

LA MAISON DU POÈTE

Il n’y a que trois murs dans cette maison
C’est une drôle de construction
Une étrange architecture
Avec devant une immense ouverture

Et derrière il n’y a rien
Ni début ni fin
C’est comme une racine
Sans la moindre origine

Simplement tu la ressens
Simplement tu es dedans
C’est une fondation invisible
Mais indestructible

Tu sens ton enracinement profond
Dans une matière qui n’a pas de nom
Et en haut il y a cette envergure
Cette infinie embrasure

C’est comme un filet percé
Qui laisse tout passer
Le monde entier tu accueilles
Sans que tu le veuilles

C’est plus fort que toi
Ça fait partie de toi
Jamais tu ne le portes
Car anonyme est cette immense porte

C’est un gouffre béant
Une gueule de géant
Un œil de cyclope
Comme un télescope

Qui voit plus loin que l’horizon
Qui à l’infini étend sa maison
Mais il n’en est pas le propriétaire
Car c’est un domaine éphémère

Il n’en est pas l’auteur
Ce n’est pas le spectateur
Il est un théâtre
De carton-plâtre

Unique est la représentation
Incessante est la création
Aucune grande vedette
Peut-être quand même le poète

 C’est lui qui se tient grand debout
Et qui n’a pas réponse à tout
Parce qu’il est fragile
On le croit docile

Mais c’est un réveille-matin
Il éclaire nos destins
C’est par la transe
Qu’il crée des signifiances

Par lui le textuel
Devient l’originel
L’indicible
Devient perceptible

Pour lui les mots
Ne sont pas sur des panneaux
Car pour indiquer la route
Il faudrait aussi signaler la possible déroute

Ici tout est toujours différent
De ce que l’on attend
L’invisible
Est aussi inaudible

C’est comme une odeur
Que seul sent le chasseur
Et son langage
Est un hommage

 Un hommage à l’inconnu
Que jamais il ne tue
Il voile son visage
Et tourne ainsi la page

Et le tout a été dit
Sans faire de bruit
C’est sur fond de silence
Que l’homme pense

(L'Autre Ici, éditions E. Chemin, 2015)


CONSCIENCE DOUBLE (extrait)

Quand tu me dis que tu n'es pas un objet
Je comprends que je t'ai blessée
Je sais ce qu'est la conscience
Parce qu'en toi je vois au-delà de l'apparence

Et toi aussi tu vas au plus profond
Tu aiguises ainsi ta vision
En ne restant pas à la surface
Tu ne te fies pas uniquement à ma face

Il y a aussi le côté qui à la vue est masqué
Il cache notre plus cher secret
C'est dans la nuit noire comme une étoile
Qui jamais  ne  se dévoile

Nous en connaissons  le lieu
En nous regardant dans les yeux
Nous savons que cette lumière clandestine
A pour nous deux la même origine

La lumière vient toujours d'en-haut
Cela ne veut pas dire qu'ici tout est beau
Ici tout est en double
Mais cela jamais ne nous trouble

(L'Autre Ici, éditions E. Chemin, 2015)


MAISON

Ce cri dans la nuit
M'a surpris
A présent je veille
En tendant l'oreille

Mais rien ne survient
Sauf au loin
Le bruit vague du sillage
Que font dans le ciel les nuages

C'est un bruit si régulier
Que je m'y suis habitué
Cela m'inspire confiance
Et je me rendors sans que j'y pense

Mais il y a à nouveau un cri
Je saute de mon lit
Je regarde par ma fenêtre
Pour chercher qui ce son peut bien émettre

Ça ressemblait à un gémissement
Peut-être celui d'un enfant
Mais aussi il y avait dans cette voix quelque chose
Qui étrangement à moi me cause

A ma fenêtre je ne vois pas très bien
Je me dis que je pourrais attendre demain
Cependant mon regard s'accroche
A une maison toute proche

C'est curieux je ne la reconnais pas
J'ai impression que hier elle n'était pas là
Comme si elle venait d'être construite
Alors ce serait vraiment très très vite

Je passe à cet endroit tous les jours
C'est juste devant ma cour
Soudain la lune apparaît et le paysage s'éclaire
Mais je ne retrouve pas mes repères

C'est vrai il me semble connaître cette maison
Mais pas dans cette position
C'est sûr je l'ai vue sous une autre perspective
Elle était beaucoup moins figurative

Je me souviens je devais être dedans
J'y suis entré je ne sais pas comment
Je ne me souviens pas de l'avoir vue de face
Je crois qu'elle avait une très grande surface

Comme un grand hôtel ou un vieux château
Mais sans murailles et sans barreaux
Au contraire il y avait partout des ouvertures
Cela grouillait de monde et d'aventures

Mais la lune s'est cachée
Et à nouveau on a crié
Cette voix m'est trop familière
Je me réveille en pleine lumière

(L'Autre Ici, éditions E. Chemin, 2015)


SANS-PAPIERS

C’est seulement en clandestin
Que tu dois emprunter ce souterrain
Ce voyage dans l’espace
Se fait sans changer de place

Tu es un sans-papiers
Tu es dans l’illégalité
Si tu veux te faire reconnaître
Tu retombes dans le paraître

Tu ne peux être que dans l’exclusion
Jamais dans l’institution
Partout un hérétique
Car à toi jamais identique

Aucun titre de propriété
Aucun brevet d’authenticité
Aucune œuvre
Qui en donne la preuve

On ne peut te statufier
Car ce serait te pétrifier
Tu es comme une rivière
Toujours à elle étrangère

Pas d’outils
Et donc pas de favoris
Personne qui domine
Personne qui fascine

Ici pas de chef
Ce n’est pas un fief
Pas besoin de guide
Pour voir qui ici réside

C’est un vieux mendiant
Qui est aussi un petit enfant
Il ne peut vivre que de manière secrète
La publicité le fait disparaître

Ce n’est pas une attraction
Ce n’est pas une religion
Comme un oiseau craintif il s’envole
Au premier tour de parole

(L'Autre Ici, éditions E. Chemin, 2015)