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100 TEXTES COURTS,
extraits des œuvres poétiques de Jean-Paul Inisan

(Reproduction des textes autorisée avec mention de la source)

Encart oblique 8

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L'AUTRE ICI, 2015 (éd. Edmond Chemin)
 

* * *
ICI est un  point sans fin
De tout il est plein
C'est une caisse de résonance
Pour la musique et la danse

A la fois l’immuable essieu
Et la grande roue des cieux
Qui tourne à si vive allure
Qu’à chaque instant elle me défigure

Mais même sans reflet
Je me sens aimé
Je n’ai plus de rêve
Je revis sans trêve

* * *

ICI pas de chef
Ce n’est pas un fief
Pas besoin de guide
Pour voir qui ici réside

C’est un vieux mendiant
Qui est aussi un petit enfant
Il ne peut vivre que de manière secrète
La publicité le fait disparaître

Ce n’est pas une attraction
Ce n’est pas une religion
Comme un oiseau craintif il s’envole
Au premier tour de parole
 

* * *

Je me sens libre et heureux
En vivant comme un gueux
À rien je ne m'attache
Aucun trésor je ne cache

Je suis trop jouissif
Pour être possessif
Ma seule dépendance
C'est l'intempérance

Je ne suis pas un saint
Pour vivre je n'attends pas demain
Simplement j'assume
Que tous les jours je me consume

Très proche est ma mort
Je ne sens déjà plus mon corps
Seule demeurera la conscience
De mon inexistence


* * *

Assis sur mon arrière-plan
Je suis vraiment trop lent 
Dans la clairière paisible et sans fin de ma conscience
Le monde me paraît toujours comme en transe
 
Ô mes amis que j’aime votre allégresse
C’est la plus belle de mes maîtresses 
J’aime sa divine créativité
Qui jaillit en silence et me fait aimer


* * *

On ne me reconnaît pas
Quand je veux rentrer chez moi
On ne comprend pas mon langage
On me prend pour une image

Je me sens éternel
Mais on me dit que je suis mortel
Je me sens sans limites
Mais on me dit qu'elles sont très réduites

Par tout on me séduit
Je finis par oublier qui je suis
Même mes accès de violence
Je ne sais plus ce qu'ils compensent

* * *

D’ICI personne ne s’évade
Car il n’y a pas de façade
Il n’y a que trois murs dans cette maison
C’est une drôle de construction

Une étrange architecture
Avec devant une immense ouverture
Et derrière il n’y a rien
Ni début ni fin

C’est comme une racine
Sans la moindre origine


* * *

Je ne veux pas qu'on me pardonne
Je ne veux pas qu'on me sectionne
Je veux rester entier
Je ne veux rien renier

Pourtant je me sens honteux
D'avoir été aussi affreux
Toutes ces souffrances
Cette coupable insouciance

Oui je sais j'ai aussi été bon
J'ai fait parfois de moi le don
Ce sera compté dans l'ultime inventaire
Mais vous savez je n’en ai rien à faire

* * *
Le monde va exploser
Mais moi je resterai
Je resterai immuable
Face à l'inacceptable

Ce n'est pas que je sois meilleur que vous
Ou le plus intelligent de tous les fous
Et comme vous de la vie je suis avide
Comme vous je n'aime pas le suicide

Mais c'est moi qui contiens le temps
Je est l'invisible contenant
De toutes les existences
Elles me servent à avoir de moi conscience


* * *

ICI aucune grande vedette
Peut-être quand même le poète

C’est lui qui se tient grand debout
Et qui n’a pas réponse à tout
Parce qu’il est fragile
On le croit docile

Mais c’est un réveille-matin
Il éclaire nos destins
C’est par la transe
Qu’il crée des signifiances

* * *

ICI tout est toujours différent
De ce que l’on attend
L’invisible
Est aussi inaudible

C’est comme une odeur
Que seul sent le chasseur
Et son langage
Est un hommage

 Un hommage à l’inconnu
Que jamais il ne tue
Il voile son visage
Et tourne ainsi la page

C’est sur fond de silence
Que l’homme pense

* * *

L'autre n'est jamais fini
L'infini est ICI
C'est ce que la rencontre
Partout et toujours démontre

* * *
Maintenant nous sommes ICI.
ICI est une plaine immense, l'horizon familier de ma vie.
Avec toute la tribu.

Mon dieu, qu'elle est immense !
Nous nous ressemblons tous.
Mon dieu, qui suis-je, qui est l'autre ?

Je ne me vois nulle part...
Des larmes ne cessent de me laver les yeux.

Enfin, je vois.
 

* * *

ICI je me sens comme un poisson
Qui dans son bocal tourne en rond
En réalité c’est une immense baignoire
Une très très longue histoire

Je pars toujours de la fin pour arriver au début
Comme ça j’ai  tout vécu
Je ne cherche pas de rivage
Mais sans relâche je nage je nage je nage

* * *

Je suis hors-champ, je suis hors du temps
Je suis ici maintenant


* * *

À la fois bon et mauvais
Car j’aime et je hais
Je suis un détonant mélange
À la fois démon et ange

Une irrémédiable tension
Au bord d’une explosion
Que seule une douce grâce
Au dernier moment remplace

Une invisible main
Qui je ne sais d’où vient
Avec une étrange indulgence
Me détourne à chaque fois de la violence
 

* * *
Ma conscience est sans voix
Elle ne connaît ni comment ni pourquoi
C’est un palais de silence
Pour celui qui pense


* * *

L’autre est toujours imprévu
Surtout quand tu te crois au bout parvenu
Il y a toujours une nouvelle conjoncture
Qui t’ouvre à une nouvelle aventure

Et la monotone répétition
Masque l’imminente confrontation
Événement ou personne
Ce qui nous confronte nous étonne

L’apparente uniformité
Cache l’infinie diversité
Nous sommes tous semblables
Et en même temps incomparables

* * *

ICI à zéro millimètre
Tu trouves ton maître
Ta tête est dans les regards
Elle est dans les miroirs

Jamais tu ne te dévisages
Sans te mettre en cage
Tu ne peux te regarder
Sans aussitôt t’enfermer

Dans ta courte mémoire
Ou dans un tout petit territoire

* * *

Bien avant l'horizon
Il y a eu une explosion
Puis un drôle d'arc-en-ciel
Il ne semblait pas naturel

Il avait bien toutes ses couleurs
Mais il n'était pas à la bonne hauteur
Il n'était pas à hauteur d'homme
Il était en face de celui que jamais je ne nomme

* * *
Je me sens brûlant
Je vais mourir en m’asphyxiant
Difficilement je halète
Le sang me monte à la tête

Ma colère éclate soudain
Enfin on me craint
On reconnaît mon courage
Cela me soulage

Mais comme on ne peut pas m'aider
Je dois tout recommencer
C'est toujours la même histoire
Comme si je perdais la mémoire

C'est toujours le même scénario
Dont je suis le seul héros
J'ai besoin d'obstacles
Pour réussir mon spectacle

* * *

A pleine vitesse
Tout change sans cesse
Le conducteur
Est spectateur

Ce n’est plus lui qui voyage
Ce sont les paysages
Immense est l’espace
Il  a pris ma place

Et j’ai tout le temps
Maintenant
Le temps est devenu docile
Je suis son domicile


* * *

Soudain voilà que je ris
Soudain  voilà que je suis
Je prends conscience
Je suis inconstance

Jamais à moi pareil
C’est cela l’éveil
Impossible à prédire
A la fois le fusil et la mire
 
Tantôt comme un roi
Tantôt sans la moindre foi
Tantôt dans l’offensive
Tantôt à la dérive

* * *

C’est un passager
Qui ne peut pas payer
On ne retrouve pas sa trace
Il ne trouve pas sa place
 
Sa place est toujours par un autre occupée
Et il se sent très honoré
Parfois il l’interroge
Jamais il ne l’en déloge
 
Il change souvent de destination
Il est toujours en reconstruction
Sans cesse il improvise
Mais toujours avec franchise

* * *
On voudrait qu’il n’y ait qu’une seule vérité
Et c’est celle qu’il a enseignée
Ainsi plus de doutes
Plus qu’une seule route
 
Il n’y a qu’un seul chemin
Celui qui n’en fait pas le sien
Est digne d’indulgence
Mais pas de reconnaissance
 
 Que le point de vue soit différent
Ici n’est pas un bon argument
Quand la conception est totale
Attention la solution devient finale

* * *
C’est un gavage
Qui nous décourage

Sans frustration
Il ne peut y avoir de motivation
C’est contre l’insuffisance
Que nous trouvons l’abondance
 
C’est contre la division
Que nous recherchons l’union
C’est en fuyant la finitude
Que nous recherchons la complétude

* * *  
En cas d’extrême désaccord
Si le différent n’avait pas tort
Tu ne pourrais plus dignement vivre
Sans nécessairement le suivre

Tu as toujours raison
Toi ou ceux de ta maison
C’est ce que tu démontres
Même sans qu’à l’autre tu te confrontes
 
Sinon tu ne dirais rien
De l’autre tu serais plein
Sans gloire sans panache
Sans pour autant que tu t’y attaches

* * *
C’est un merveilleux alibi
De se déclarer de tout autre son ami
Aucun effort à faire
Même pas celui de se taire

* * *
Oui il te faut être désintéressé
Pour vivre dans la vérité
Celle qui est indépendante
Qui n'est pas une servante

Celle qui ne réagit pas
Quand on lui tend les bras
Qui refuse nos offrandes
Et ignore nos demandes

Si tu en tires un profit
Ce n'est pas à elle que tu nuis
En en faisant une cause
Tu te fais une chose

Mais si tu n'en attends rien
Elle guide ton chemin
Plus elle est stérile
Et plus tu es tranquille

* * *
J’ai voulu croire en eux
Maintenant je suis trop vieux
Mon cœur a pris sa retraite
J’ai fermé ma fenêtre
 
Mais j’observe le Grand Tout
Par un tout petit trou
Personne ne se doute de ma présence
C’est presque une jouissance

Je suis un grand corps
Qui n’a pas de dehors
Qui ne craint pas la vitesse
Qui vit sans sagesse

Il me reste peu de temps
Il me reste maintenant
Il me reste l’espace
De moi je ne trouve déjà plus la  trace

* * *
Cela n’est pas vrai
Je ne peux l’accepter
Ce serait trop facile
Et même un peu débile

C’est ton nouveau refrain
Et il te plaît bien
Tu me prends pour un ange
Tu me fais plein de louanges
 
Mais je ne suis qu’un brigand
Et tu me voudrais permanent
Je ne suis que de passage
Et tu me voudrais sage

* * *
Il atterrit sur un étrange océan
Il n'y a ni vagues ni courants
Et partout des rivages
Avec différents paysages

Plus que deux dimensions
Plus de confrontations
Plus de mesures
Plus d'armures

Plus de profondeur
Donc plus de peur
Plus d'arrière-monde
Mais la vie qui féconde

* * *
Enfin je me suis libéré de moi
J’ai  des milliers de voix
Je me contredis en permanence
Car je ne suis pas qu’indifférence

Faisant à moi bravo
Quand je me crois sans ego
Le plus brillant des modestes
Que tout le monde fuit comme la peste

* * *
Et j’aime le désir et la peur
Ça relance le moteur
Ça donne de la vie à mon existence
Du rythme De la danse

Même si à rien je ne crois
Cela me donne des droits
Jouer des rôles
C’est quand même plus drôle
 
La représentation
Est ma religion
Et mes costumes
Je les assume

* * *
Je sais ce n’est pas très courageux
D’être aussi facilement heureux
Mais je ne cherche pas la gloire
Je ne veux pas graver mon nom dans les mémoires 

Je ne fais pas de bilan
Je n’ai pas de plan
Est-ce que je donne
Non je ne suis pas une âme bonne
 
Moi je serais généreux
Oui  surtout au jeu
Je ne suis pas un comptable
Je ne donne que ce qui n'est pas vendable

* * *
Ici est plein d’amis
Tous en conflit
Mais leurs querelles
Je les trouve belles
 
C’est dangereux
Eh bien tant mieux
Ma tolérance
Est  jouissance

* * *
C’est pour faire durer l’espoir
Que j’arrive souvent en retard
Plus douce est la chute
Avec un parachute

* * *
Tu me dis que de toi je suis différent
Oui ça c’est évident
Nous n’aimons pas les mêmes choses
Nous ne sommes pas issus des mêmes causes
 
Nous ne sommes pas tous deux des égaux
Non toi tu es bien plus haut
Je n’ai ni ta connaissance
Ni ton expérience

* * *
L’assailli est l’assaillant
Comme l’aimé est l’amant
Ses armes me sont familières
Ce n’est qu’une question de frontières

Par mon adversaire je suis armé
Il est mon égal et mon maître
Il m’apprend vraiment ce que je suis à être

* * *
Veux-tu me dire que nous sommes tous égaux
Oui sauf moi qui suis l’égal du zéro
Je suis la quintessence
De l’in-différence
 
Tu fais souvent preuve d’amour
C’est du langage un bel atour
Dire l'amour ou la haine
La joie ou la peine
 
Oui mais tu es franc
Jamais tu ne mens
C'est parce que j'aime la musique
Je n'aime pas le mécanique

* * *
Tu prends les rues pour des traits
Dans la ville tracés
Tu confonds la carte et le territoire
Tu as horreur du contradictoire
 
Tu ne connais que des raccourcis
Tu ne crois qu’à ce que tu as compris
Tu empruntes les voies les plus courtes
Celles qui ne te laissent aucun doute

* * *
A l’aube tu ne dis pas bonjour
Et quand tu célèbres l’amour
Tu en as peut-être la réminiscence
Mais tu n’en fais pas l’expérience
 
Si un jour tu le ressens à nouveau
Suspends pour une fois l’usage des mots
Et en cachant à tous sa présence
Rends-le mille fois plus intense

* * *
Tu es comme un filet percé
Qui laisse tout passer
Le monde entier tu accueilles
Sans que tu le veuilles
 
C’est un gouffre béant
Une gueule de géant
Un œil de cyclope
Comme un télescope
 
Qui voit plus loin que l’horizon
Qui à l’infini étend sa maison
Mais il n’en est pas le propriétaire
Car c’est un domaine éphémère

* * *
Je pourrais changer d'altitude
Je pourrais changer d'attitude
Prendre l'ascenseur
Renoncer à ma hauteur

Mais alors je verrais leurs visages
Je perdrais mon paysage
Ils auront des yeux et un nez
Je vais trop leur ressembler

* * *
Et l'amour qu'est-ce que tu en fais
C'est mou et c'est sucré
De mon mieux je l'évite
Je n'aime pas l'eau bénite

Je ne suis pas un saint
Pour vivre je n'attends pas demain
Simplement j'assume
Que tous les jours je me consume

* * *
Oui ce que tu ressens
Moi aussi je le ressens
Pourtant je ne crois pas que je t'aime
Car tu n'es jamais la même

Impossible de te définir
Impossible de te saisir
Sans cesse tu te transformes
A aucune règle tu ne te conformes

Et ne pouvant rien prévoir
Je ne peux que rien savoir
Et pourtant de toi je fais l'expérience
Avec une remarquable constance

* * *
Il vaut mieux parler des bienheureux
Plutôt que de nos héros généreux
Il vaut mieux l'inoffensive gentillesse
Que l'inquiétante hardiesse

Et s'agenouiller humblement
Sur de vieux bancs
Que de s'intéresser aux révolutionnaires
Qui voulaient donner un autre visage à la terre

Certes ils n'étaient pas parfaits
Ils ont commis d'impardonnables péchés
Mais ils avaient plus de courage
Que la plupart  de nos grands sages

* * *
Moi dans l'autre ou l'autre dans moi
C'est toujours les deux à la fois
C'est dans ce qui divise
Que l'unité se puise

Il me faut remettre sans cesse loin
Ce qui est à portée de main
Et puis l'absorber à zéro millimètre
Sans jamais le reconnaître

* * *
Je ne suis pas si vieux
Je peux encore aoir de beaux gestes
 
Je peux encore boiter avec élégance
Je peux encore chanter faux
Sans me sentir de trop
Mon dieu quelle chance !
 
Ivrogne de la dernière tournée
On n’aime pas mes pieds-de-nez
On refrène ma fausse exubérance
On veut à tout prix me lier à ma descendance

* * *
La maison s’écroule
Et pourtant le fou demeure
C’est une bonne boule

* * *
Pardonne-moi
Ou ne me pardonne pas
C’est sans importance
Ce n’est pas de l’indifférence
 
Car c’est ainsi que je chemine
Par petits bonds et par grands rebonds
Jamais je ne domine
Je n’ai jamais tort car je n’ai jamais raison
 
Je ne sais qui je suis
Je suis au même carrefour
Depuis toujours
Je cherche un trône
Pour régner sur personne

* * * 
Je regarde les regards
Comme s’ils étaient de vrais miroirs
Je n’aime donc que le fragile
La force me paraît trop facile
 
Je cherche la douceur
Parce qu’elle rime avec chaleur
Je fuis la violence
Parce qu’elle rime avec pense

* * *
Je répétais  les mêmes mots
J'espérais qu'ils fussent si beaux
Que le désert ils fécondent
Qu'ils donnent du sens à ce monde

Mais personne ne m'a pris la main
Et seul j'ai continué mon chemin
Je n'attends plus les oracles
Plus besoin de spectacle

La parole n'est plus d'or
Je ne crois qu'en mon corps
Il est immense
Et baigné de silence

Au fond d'un lac il y a un vieux monsieur
Qui maintenant est heureux
Sous cette étendue tranquille
Il a élu domicile

* * *
Ô toi mon ennemi
Mon meilleur ami
C'est sans colère
Que je te fais la guerre

Et si je fais couler ton sang
Ce n'est pas que je suis méchant
Mais c'est que tu m'irrites
En étant sans cesse à ma limite

Je  sais  ce que tu veux
Tu veux de moi le plus précieux
Tu veux me le prendre
Mais moi je ne fais pas que me défendre

Je jouis de mon agression
Surtout quand elle est sans justification
Mais nous respectons tous deux les usages
Nous n'allons jamais jusqu'au bout du carnage

* * *

La conscience d’être différemment déterminé
Il n’y a pas d’autre liberté
Ce n’est pas de la tolérance
C’est de la surabondance

Pour être tout autrui
Il te faut un bon alibi
Sinon tu seras déclaré coupable
De ne pas être définissable

Pour être vraiment ouvert
N’en ai pas toujours l’air
Tu finirais par toi-même ne plus te croire
A force de te raconter la même histoire
 

* * *

Je ne mets pas d’autre dans mon Un
Je suis seul sur ce chemin
Dont vous êtes les surprises
Comme de déroutantes balises

Elles mêlent nos pas
Me font changer souvent de voie
Elles élargissent l'immense fenêtre
Qu'est la conscience de mon être
 

* * *

Soudain voilà que je ris
Soudain  voilà que je suis
Je prends conscience
Je suis inconstance

Jamais à moi pareil
C’est cela l’éveil
Impossible à prédire
A la fois le fusil et la mire

Tantôt comme un roi
Tantôt sans la moindre foi
Tantôt dans l’offensive
Tantôt à la dérive


* * *

On voudrait qu’il n’y ait qu’une seule vérité
Et c’est celle que l'on vous a enseignée
Ainsi plus de doutes
Plus qu’une seule route

Il n’y aurait qu’un seul chemin
Celui qui n’en fait pas le sien
Est digne d’indulgence
Mais pas de reconnaissance

 Que le point de vue soit différent
Ici n’est pas un bon argument
Quand la conception est totale
Attention la solution devient finale

* * *

il n’y a pas de durable rapprochement
Sans risque d’affrontement
Un couple sans querelles
Est comme sous tutelle

 Rien n’est jamais acquis
Rien n’est jamais fini
C’est tendu entre deux pôles
Que tu feras toujours tes cabrioles

* * *
C’est un cadeau empoisonné
Que de toujours les autres aimer
Quand il n’y a aucune alternative
C’est la liberté qui bientôt dérive

 

* * *
Au royaume de l’unité
C’est toujours le même qui est aimé
Sous mille formes
Tout partout serait au Un conforme

En vérité et c’est heureux
Jamais Un sans Deux
A la fois unique et multiple
De personne tu n’es le disciple


* * *
Exclure  un des deux éléments
Vouloir qu'un seul soit important
Que tout soit unitaire
C'est refuser le mystère

C'est  refuser l'éternel
Que de refuser le mortel
 

* * *

Je ne suis pas seulement le grand Un
Je suis aussi son plus proche voisin
À la fois imperceptible
Et tellement sensible

Faisant à moi bravo
Quand je me crois sans ego
Le plus brillant des modestes
Que tout le monde fuit comme la peste

Je suis ce que vraiment je suis
En n’étant pas ce que vraiment je suis
Ce que je veux être
Je ne peux que le paraître
 

* * *
Cela ne me rend pas meilleur
D’être de tout le Créateur
De vos allégresses
Et de vos tristesses

Je vous en demande pardon
Je ne suis pas un dieu bon
Je n’ai pas de mémoire
Et donc aucune gloire

* * *

Je ne vois pas mes yeux
Comment puis-je savoir qu'ils sont deux
Parce qu'à l'autre je suis identique
C'est quasiment arithmétique

Et je sais que j'ai une bouche et un nez
Parce que  toi aussi tu es ainsi fait
C'est une ressemblance
Qui est une évidence

Ce n'est pas par les miroirs
Que sur moi j'ai un savoir
C'est en regardant mes semblables
Je ne suis pas incomparable

* * *
Quand tu me dis que tu n'es pas un objet
Je comprends que je t'ai blessée
Je sais ce qu'est la conscience
Parce qu'en toi je vois au-delà de l'apparence

Et toi aussi tu vas au plus profond
Tu aiguises ainsi ta vision
En ne restant pas à la surface
Tu ne te fies pas uniquement à ma face


* * *

Il y a aussi le côté qui à la vue est masqué
Il cache notre plus cher secret
C'est dans la nuit noire comme une étoile
Qui jamais  ne  se dévoile

Nous en connaissons  le lieu
En nous regardant droit dans les yeux
Nous savons que cette lumière clandestine
A pour nous deux la même origine


* * *

Quand tu te concentres
Sans te sentir du monde le centre
Quand tu restes fixé sur ton objectif
Sans qu'il soit pour toi distinctif

Sans  prétention universelle
Mais en lui étant fidèle
Sans précipitation
Mais avec une patiente attention

Alors tu suis ta route
Sans le moindre doute
Tu  respectes les autres chemins
En suivant le tien


* * *

Je n'ai pas d'argent
Rien de brillant
Pas de belle apparence
Aucune compétence

Je n'organise pas de réunion
Car je n'ai pas de maison
Je suis toujours en voyage
J'aime les mirages

Et dans le désert
J'aime ce qui est vert
Je n'aime pas le sable
Je préfère ce qui est agréable


* * *
Ce que je te donne
Vient de personne

Alors que ce que je reçois
Vient toujours de toi
Et mon immense gratitude
Vient de ma solitude

C'est comme une prison
Où l'on ne rêve pas d'évasion
Car c'est sans limites
Que le monde sans cesse s'y invite


* * *

Certes il n'y a que maintenant
Mais maintenant n'est pas qu'un néant
Il est aussi plein de toutes les humaines aventures
Il ne connaît pas la censure

Maintenant n'est pas exclusif
Il est à la fois négatif et positif
Il n'y a ni démons ni anges
Mais seulement un vivant mélange

 

* * *
Je te perçois comme un animal blessé
Qui se sent par tous traqué
Qui à personne  ne fait confiance
Pour s'occuper de sa souffrance
Qui ressent comme une intrusion
Le moindre geste de compréhension


* * *
Quand toute mon attention est vers toi tendue
Et que dans l'espace je me sens à l'infini étendu
À la fois dans une parfaite détente
Et ressentant très fort ce qui te tourmente

Alors c'est à la fois un duo et un solo
Et je trouve les gestes et les mots
C'est comme une divine grâce
Devant laquelle je m'efface


* * *

Moi dans l'autre ou l'autre dans moi
C'est toujours les deux à la fois
C'est dans ce qui divise
Que l'unité se puise

Il me faut remettre sans cesse loin
Ce qui est à portée de main
Et puis l'absorber à zéro millimètre
Sans jamais le reconnaître

* * *

Tout au fond d’un trou
Je suis allé jusqu’au bout
Rien ne me sauvera
Je suis tombé bien trop bas

Et pourtant je m’élève je m’élève je m’élève
Mais ce n’est peut-être qu’un nuage un rêve
Très loin au-dessus de moi
J’entends un bruit de pas

J’entends battre mon cœur
Je n’en ai plus peur
Et je remonte à nouveau la pente
Il y a quelqu’un là-haut qui chante

* * *
Je s’est jeté il s’immole
Il ne me reste rien
Il me reste le rien

C’est drôle
Je me sens plein

 

* * *
C’est ainsi que je chemine
Par petits bonds et par grands rebonds
Jamais je ne domine
Je n’ai jamais tort car je n’ai jamais raison

* * *

Je regarde les regards
Comme s’ils étaient de vrais miroirs
Je cherche la douceur
Parce qu’elle rime avec chaleur
Je fuis la violence
Parce qu’elle rime avec pense

 

* * *
Pour moi cela est suffisant
Je ne crois qu’en maintenant
C’est la plus belle des grâces
Que cet instant si fugace
 

* * *

C'est un éternel conflit
Entre ami et ennemi
Et ce que chacun traque
C'est en l'autre le démoniaque

C'est pour me purifier
Que je veux de l'autre me libérer
Mais je n'ai pas de chance
Car vaine est ma persévérance

Il me reste la conscience du jeu
Que nous jouons tous les deux
La lutte est loyale
Elle ne sera jamais finale

* * *

La douceur entre tes mains
Au milieu ce vaste écrin
Cette  étrange délicatesse
Que mes yeux caressent

Cette éternelle contemplation
Pleine d'une sublime tension
Et puis impossible à décrire
Ton mystérieux sourire


* * *
Devant ce regard si peu distant
Je me sens heureux comme un enfant
Qui ne se sent pas être une chose
Il ose


* * *
Mon amour change soudain de niveau
Il va de bas en haut
Le feu qui s'allume
Jamais ne se consume

Jamais je ne l'éteins
Car jamais je ne le fais mien
C'est un torrent et un ardent reptile
Il me ravit parce que je reste immobile
 

* * *

C'est au moment présent
Que je suis ton amant
Ce qui m'élève
Est ce qui  jamais ne s'achève


* * *
Ah Tout est enregistré
Dans un grand cahier
Si je savais où il se classe
Je lui ferais de l'espace

S'il peut être détruit
C'est que tout n'est pas inscrit
Je n'écris pas mon histoire
Pour un jour de gloire
 

* * *
Mon seul regret
Est d'avoir autant aimé
Et qu'après un tel carnage
De n'avoir gardé personne en otage

Car alors par une légitime séquestration
J'aurais pu réussir ma réhabilitation
Mais sous prétexte d'indépendance
Me voilà en pleine repentance


* * *
Il est parti comme il est venu
Il a soudain disparu
Sans laisser de traces
Comme un mirage qui s'efface

Et de tout ce que j'avais enregistré
Ses grimaces et ses pieds-de-nez
Les bouteilles vides
Ses ivresses splendides

Il ne reste rien
En tout cas rien en langage humain
Donc aucune chance
De prouver son existence


* * *

La grande déflagration
Ne sera qu'une énième répétition
Ce ne sera  qu'un nouveau voyage
À travers les âges

Seul l'attachement
Nous fait craindre le néant
Ce n'est que le complémentaire
De la divine matière

Ici tout part en fumée
Là-bas un autre monde naît
Même si cela vous dérange
Tout dans l'univers à chaque instant change


* * *
Nous ne cessons de nous séparer
Pour ensuite nous retrouver
Durées et distances
Ne sont que les différences


* * *

Je me souviens de cette maison je devais être dedans
J'y suis entré je ne sais pas comment
Je ne me souviens pas de l'avoir vue de face
Je crois qu'elle avait une très grande surface

Comme un grand hôtel ou un vieux château
Mais sans murailles et sans barreaux
Au contraire il y avait partout des ouvertures
Cela grouillait de monde et d'aventures


* * *

C'est à partir de ce cri
Moi aussi  Moi aussi
Que j'accrois ma connaissance
Toujours à partir d'une ressemblance

C'est ainsi que s'étendent les empires
En prenant le meilleur et en imposant le pire
Je veux bien changer de perspective
Si ma visée reste expansive


* * *
Si tu ne veux être que gentil
Et n’avoir que des amis
C’est ta violence
Que tu compenses

Et l’ayant ainsi reniée
Tu l’as ailleurs recréée
Quand on t’agresse
Ce n’est qu’un retour d’adresse

Tu n’es ni mauvais ni bon
Mais tu es mauvais et bon
Ce n’est pas contradictoire
Ni deux répertoires

Tu racontes sans cesse qui tu es
Différent de ce que l’autre est
Ou de ta propre histoire
Inscrite dans ta mémoire
 

* * *
L'infini se renouvelle
Chaque fois que je chancelle
 

* * *
Je n’attend jamais demain
Les autres sont son chemin
Ils sont son unique chance
Ils font en toi le silence
 

* * *
Il n'existe pas de demain
Mais d'innombrables espaces
Et un temps pour que de l'un à l'autre on passe
 

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NOUVEAU : Éclats de miroirs (août 2019)

Éclats de miroirs (éd. : Edmond Chemin, 2019)

 

* * *

Tu es lumière et tu retourneras en lumière
Au-dessus des nuages le ciel est toujours bleu
Et c'est à la fin de la nuit que le soleil se lève radieux

Tu es lumière et tu retourneras en lumière

* * *

À ceux qui se moquent du mot Amour
Parce qu'ils le jugent mielleux hypocrite ou lourd
Je dis qu'ils le confondent avec le mot gentillesse
Ou qu'ils lui donnent par erreur le sens de faiblesse

L'amour n'est ni faible ni gentil
Il nous attire aussi bien des ennemis que des amis
C'est un ressenti qui peut faire des ravages
Quand il s'adresse à ceux qui aiment le carnage

* * *

 ...on n'aime pas que les êtres bons
On n'aime pas que les moutons
On aime aussi les loups et les panthères
Les prédateurs et ceux qui aiment la guerre

Quand on aime des êtres égoïstes et haineux
On ressent la même cruauté qu'eux
Et on ne s'en sent pas coupable
C'est même une expérience formidable

* * *

Était-ce cela l'amour Notre amour
Cette étrange coïncidence
De deux parcours d'existence
Et ce qui n'aurait pu n'être qu'un carrefour

Est devenu un seul chemin
Cela s'est fait en silence
Nos regards avaient l'éloquence de l'évidence
Et nous sommes repartis main dans la main

Sans la moindre déclaration
Sans le moindre préliminaire
Et après cent mille millénaires
Nous ne lui avons toujours pas donné un nom

* * *

Je t'aime et je te hais
C'est cela ma vérité
Tes jugements sauvages
Font partie de mon personnage

Je ne suis pas meilleur que toi
Moi aussi je peux te secouer comme une noix
Sans que cela remette en cause
Notre indestructible osmose

* * *

Juste pour un petit instant
Décider de ne pas être amants
Mais ouvrir doucement la fenêtre
Du plus secret de notre être

L'amour est alors comme une fleur
Que l'on ne connaît que par son odeur
Un étrange interminable orgasme
Tout le contraire d'un spasme

* * *

Mais tu ne veux plus de mes bras
Tu joues à l'indépendante
Tu veux être conforme à la loi
Tu ne veux plus être d'une femme l'amante

Mais moi rien ni personne ne m'interdira de t'aimer
Car au fond de moi j'ai gardé ton image
Et je ne finirai jamais d'en abuser
Au fond de moi je ne tournerai jamais la page

Je continuerai à me noyer dans ta fraîcheur
À entendre ta voix et tes fous rires
À effleurer ta peau à m'enivrer de ton odeur
Jusqu'à ce que mon cœur et ma vie en chavirent

* * *

Cela survenait souvent dans la rue
Quand je rencontrais une belle inconnue
Je m'emparais de son visage
Je m'en faisais une image

Je pouvais aussi la capturer sur un écran
Et devenir le soir même son amant
Que m'importait son absence ou sa présence
La puissance de mon amour pulvérisait la distance

Ce n'était pas un fantasme mais un intense ressenti
Et il était totalement gratuit
Je n'attendais pas de reconnaissance
La joie sublime d'aimer intensément en secret
Tenait lieu de récompense

* * *

Aimer est une joie en soi
Qui ne se partage pas
À vrai dire aimer est égoïste
L'amour n'est pas un moraliste

Ce n'est pas un objet de représentation
Ce n'est pas un objet de consommation
Et si par hasard malgré nous il s'exprime
Ne le laissons jamais devenir légitime

* * *

Je suis ce que je suis
En n'étant pas uniquement ce que je suis,
Mais en me dépassant moi-même,
En étant bien plus que ce qu'en moi j'aime.

* * *

Un volcan venait de s'endormir
Et je croyais pouvoir enfin du calme tranquillement jouir
Mais voici qu'à nouveau soudain il explose
Et puis tout de suite après encore il se repose

Il reprend son souffle sa respiration
Si longuement si profondément que c'en est presque une méditation
Qui féconde le feu et les cendres
Qu'il va à nouveau sur la plaine abondamment répandre

Ce va-et-vient interminable entre silence et fracas
Finit par me ramener chez moi
Comme en une éternelle renaissance
En-deçà de toute durée et de toute distance

* * *

Un oiseau à ma fenêtre s'est posé
Et il s'est mis à chanter.
Non ce n'était pas un oiseau des îles
C'était un tout petit oiseau gris de la ville

Il était ici dans son élément
Heureux et si vivant
II s'envola vivement avec grâce
Et je me sentis soudain bien à ma place

Il y eut alors tout proche comme un bruit de moteur
C'étaient les battements de mon cœur
II ne se nourrissait pas d'essence
Mais d'écoute et de silence

* * *

Alors c'est vrai que mes amis sont très différents
Je ne parviens jamais à les réunir en même temps
Ou alors ils se disputent jusqu'à presque se battre
Ils ne savent pas de leurs divergences calmement débattre

Mais moi je les apprécie tous comme ils sont
Je ne cherche pas à donner à l'un plus qu'à l'autre raison
Je préfère plonger dans mon intérieur silence
En reprendre secrètement conscience

Un filtre magique me réchauffe le cœur
Et met à mes yeux tous mes amis en valeur
Je ne peux m'empêcher de leur sourire
Mais sans jamais vouloir les séduire

* * *

Le malheur c'est d'être
Une machine
Une machine à désirs
Une machine à répéter les mêmes désirs
La même vie
À refaire toujours les mêmes choses
À répéter sans cesse les mêmes gestes
À ressentir toujours les mêmes sentiments
Les mêmes sensations
Les mêmes satisfactions
Ou insatisfactions
Le malheur c'est d'être attaché à son image

* * *

Celui qui connaît la vérité ne cherche pas à plaire
Encore moins à se satisfaire

Il vit spontanément
Il peut être avide et violent
Ou tout donner avec une douceur merveilleuse
Sa sincérité est toujours prodigieuse

* * *

Le meilleur de ton être ne peut être vu
Ne peut être entendu
Le meilleur de ton être
C'est ce que tu ne peux jamais paraître

Et la plus belle des roses
N'est finalement qu'une chose
Elle ne dure qu'un temps
Ce qui demeure est pur diamant

Ce qui reste est sans âge
C'est un total partage

* * *
Il n'y a que du nouveau que du différent
Il n'y a que de l'autre
Dont je suis malgré moi le meilleur des hôtes

* * *

Sous les yeux dorés de la nuit
J'ai enfin retrouvé mon ombre
Elle se cachait sous des décombres
Qui étaient ceux de mon ancienne vie

Le jour à peine se levait le soleil était voilé
L'obscurité résistait face à cette lumière encore si pâle
Elle créait des vagues d'ombre infiniment longitudinales
Et moi je grandissais au rythme de cette renaissante clarté

* * *

Je suis si proche de toi
Que tu ne me vois pas
Tu joues décidément trop bien ton rôle
Pour voir ce qu'il y a entre tes deux épaules

Tu t'aperçois là-bas loin d'où tu es
Car tu confonds le vrai et son reflet
Le masque et la face
Ce qui est immuable et ce qui passe

* * *

Oui c'est vrai que j'ai dit aimez et vous serez aimés
Mais aussi sachez que vous serez haïs si vous haïssez
Ceux qui persécutent ma fragile progéniture
S'infligent à eux-mêmes d'inguérissables blessures

Ce n'est pas un effet du hasard
Ce n'est pas une vengeance de ma part
Mais c'est purement mécanique
Ou même simplement arithmétique

Rien n'est aussi subtilement meurtrier
Que l'innocence qui au lieu de se venger
Envoie à l'agresseur ses pensées les plus généreuses
Bien qu'invisibles et totalement silencieuses

* * *

La science ne connaît que le rationnel
Elle ne peut comprendre ce qui est immatériel
Elle ne reconnaît pas d'existence
À ce qui n'a pas de conséquences

Pour elle tout ce qui existe peut être divisé en parties
Alors que d'ici tout élément est compris
Dans une réalité plus globale
Qui elle-même est dans une autre encore plus générale

Et ainsi de suite sans qu'il y ait jamais de début ni de fin
À cette mosaïque cosmique qui est aussi un chemin
Autant dans le temps que dans l'espace c'est sans limites
Que le monde est à la fois Un et infiniment composite

* * *

Après la tempête le ciel redevient bleu
Et tu crois à nouveau à un avenir radieux
Tu ne te complais pas dans la rancune
Tu ne condamnes pas mes divines lacunes

Ma force est de ne pas être parfait
C'est ce qui te permet de tout me pardonner
Mais ceux qui me croient irréprochable
Me rendent ainsi impitoyable

* * *

Je suis ce que l'on croit que je suis
Le plus généreux des amis ou le plus cruel des ennemis
Je prends toujours l'apparence
De ce qui répond le mieux à leur croyance

Celui qui me croit puritain
J'attends de lui qu'il suive le même chemin
Et celui qui m'imagine dans le libertinage
Je n'attends pas de lui que sa vie soit sage

J'attends de chacun qu'il soit ce qu'il est
C'est-à-dire la simple volonté de refléter
L'image qu'il a en lui de ma présence
Même si c'est celle de l'absence

* * *

Nuages et rêves passent
Mais rien ne bouge Ici
Tout est clair chaud silencieux Ici
Ici tu contiens le temps et l'espace

Tu ne crois pas aux apparences
Des autres tu perçois clairement les auras
Et tu peux leur dire quelle sera leur voie
Mais de toi-même tu es dans la plus totale ignorance

Tu voudrais leur donner en abondance
Mais comme tu ne possèdes rien
Ce que tu leur donnes est au-delà du mal et du bien
C'est de leur existence la lumineuse conscience

* * *

Un loup blanc sort soudain d'un sombre bois
Et je me sens perdu complètement aux abois
Ce qui me fait peur c'est qu'il ne semble avoir aucune attache
Je me demande précipitamment ce que cela cache

Mais il marche tranquillement sur le chemin
Il n'a l'air ni méchant ni malin
Il vient vers moi et d'une voix étrangement familière
Mon ami pouvez-vous m'indiquer la lisière

Je lui montre l'arbre le plus proche qui est aussi le plus haut
Je sens que je commence à avoir chaud
Le soleil est au-dessus de moi à la verticale
Tant pis je prends mon vélo il faut que je pédale

* * *

Dans cette vie avant la vie
Je n'ai pas pris le temps de prévoir l'oubli
Et me voici maintenant comme un inutile présage
Je ne sais plus quel est mon âge

Je n'avais pas inscrit sur un mur ma vérité
Et voilà que maintenant je ne peux que dire : j'ai été
Est-ce ainsi que mes anciens destins se vengent
Ne voulaient-ils pas pourtant que je change

* * *

Ah de beaux miroirs brillent là-bas juste devant moi
Je me place en face de l'un d'eux mais je ne me vois pas
Ce qui apparaît c'est un inconnu un autre visage
Mais un autre miroir me renvoie de moi une autre image

J'essaye un troisième mais ce que je vois est encore différent
Il me semble entendre rire mais non c'est la musique du vent
Qui fait grincer les branches et chanter les feuilles
Mes images de moi sont comme des fruits que je cueille

Finalement je dois me résigner à accepter qui je suis
Et je crois que mon voyage se termine ici
Finalement il n'était pas si désagréable
Même s'il reste tout à fait improbable

* * *

Quand on a fait de la violence sa profession
Peut-on être si vite pardonné de ses erreurs et de ses crimes
Et recevoir en plus l'amour et la sécurité en prime
Ne devrait-on pas plutôt subir la plus sévère des sanctions

Mais c'est mon nouveau chemin
Et il va falloir que je change de nature
Que j'accepte ma faute ma blessure
Ça ne va pas se faire du jour au lendemain

* * *

Le temps est comme un cercle fermé
Où le futur est aussi le passé
Le temps n'est qu'un aspect de l'espace
Et l'espace n'est que du temps qui se tasse

C'est ce que j'ai appris en observant la nuit
Nous avons tous plusieurs vies
Et elles ne sont pas seulement antérieures
Elles ne sont pas seulement intérieures

Elles existent aussi toutes ici et maintenant
Séparées de nous par un invisible écran
Et il faut passer par-dessus les images
Pour percevoir un autre langage

* * *

Que donneras-tu à la lumière
Toi qui as vécu une vie guerrière
T'arrêteras-tu un jour sur ton chemin
Ou voudras-tu toujours aller plus loin

Sacrifier toujours plus à tes idoles
Accumuler toujours plus de signes et de symboles
Sans prendre jamais le temps de déguster
Un instant de pure clarté

* * *

Aujourd'hui je ne regrette rien
De ce qu'a été mon chemin
Il fut à la fois droit et plein de virages
À la fois plein d'amour et de carnage

Il ne me survivra pas
On ne se souviendra plus de moi
Et mes faciles rimes
Deviendront vite anonymes

L'éternelle clarté
Que sera la conscience de mon obscurité
Me fera dépasser ma limite d'âge
Sans qu'il soit besoin d'en faire tout un langage

* * *

Ici de moi je suis à zéro seconde et à zéro millimètre
Ici je ne suis pas ce que je veux paraître
Là-bas au loin je me perçois seul et petit
Alors qu'ici près de moi je me sens multiple et infini

Là-bas je suis solitaire et biodégradable
Alors qu'ici je suis très entouré et absolument inaltérable
C'est comme la lumière d'un immense faisceau
Qui viendrait de si loin de si haut

Qu'elle illuminerait tous les visages
Et étendrait sans limites mon familier paysage

* * *

C'est ainsi que fut mon existence
Elle ne fut pas dans la reconnaissance

C'était une recherche solitaire et clandestine
Pour éviter que les spécialistes m'assassinent
Afin d'éviter qu'ils affadissent ma passion
Pour mon travail de création

Afin qu'ils ne soulignent les nombreuses déficiences
Prouvant ma totale incompétence
À donner à ma vie un sens plus élevé
Que ce que les circonstances avaient déterminé

C'est en paraissant insignifiant ou vulnérable
Que j'ai pu échapper aux menaces implacables

* * *

Elle n'était pas très belle plutôt ronde
Mais elle m'a tout appris en quelques secondes
Le sens de la vie le sens du jour et de la nuit
Et comment sortir en riant de l'ennui

Il suffisait de prendre assez de vitesse
Pour soulever en même temps ses deux fesses
Et de se laisser glisser ensuite sur le dos
Puis jaillir très très haut avant de tomber dans l'eau

Tout cela c'est pas facile à chanter ou à dire
Mais avec elle ça se faisait dans le rire
Pas besoin de faire d'effort
Elle assurait le transport

* * *

Mais comment finir cette extraordinaire histoire
Si ce n'est en élargissant à l'infini son territoire
En décrivant un dénouement heureux
Qui ne serait pas que les épousailles du Un et du Deux

Qui serait au contraire le début d'un récit multiple
Pas seulement celui d'un couple de son singulier périple
Mais celui de tous les êtres humains
Avec leur infinie diversité et pourtant un idéal commun

Ils auraient choisi le lieu et le jour de leur renaissance
Et il ne leur faudrait pas toute une vie pour en prendre conscience
Ils en assumeraient pleinement la responsabilité
Sans se soucier de ce qu'ils auraient précédemment été

* * *

Chaque matin je me réveillais plein de reconnaissance
Pour ces merveilleux moments de magnificence
Ma partenaire était une ombre claire d'une grande beauté
Et je connaissais tout de son intimité

Que je caressais et baisais longuement avec tendresse
Avant de l'étreindre avec une plus grande rudesse
Sa peau était d'une exquise douceur
Et ses yeux exprimaient une excitante langueur

Elle m'enveloppait de ses bras et de ses cuisses
Et comme une araignée soyeuse par son délicieux orifice
Elle savait m'absorber et me retenir en elle longuement
Jusqu'à ne plus savoir si d'elle j'étais différent

* * *

Toute beauté n'est qu'une expression
D'une beauté bien plus belle encore
C'est la vérité

* * *

Je suis un migrant
Je suis un brigand
Je n'ai pas de résidence secondaire
Ni même de compte bancaire

Je n'ai pas de compte à l'étranger
Je ne vis pas dans un palais
Je n'ai de domicile
Ni à la campagne ni en ville

Depuis que j'ai quitté mon pays natal
On me prend pour un animal
Que l'on me prenne en chasse
Ou que dans un camp on m'entasse

Je ne suis pas un être humain
Je ne suis pas un chrétien
Je suis sur une terre étrangère
Mon seul droit est de me taire

* * *

Je suis un gilet jaune
Je crée des rues piétonnes
De préférence le samedi
De préférence sans préavis

Je n'aime pas l'économie libérale
Je n'aime pas l'argent sale
Alors on me roue de coups
Et on me fait passer pour un fou

Je n'aime pas les journalistes
Alors on me fait passer pour un fasciste
Ou un raciste violent
Un abruti ignorant

Je montre ma colère
Face aux injustices et à la misère
Alors on me met en prison
Pour mes mauvaises façons

* * *

Ici il y avait toujours le même silence
Toujours la même invisible présence
Ici je me sentais seul et heureux
Plein du monde et nu comme un dieu

Je n'attendais plus personne
Comme un roi né sans royaume
Je jouissais secrètement de mon véritable moi
Sans jamais vouloir imposer ni ma loi ni ma foi

Ne trouvant plus la porte j'ai voulu sortir par la fenêtre
Mais c'était la conscience de mon être
Je suis donc définitivement resté enfermé Ici
Où avec le monde entier désormais je vis

* * *

Tout à l'avance est prévu
Et toute prévision est du déjà vu
Cette vérité est apaisante
Tant elle est absorbante

Je me sens avec moi en paix
Même si je continue à pleurer
Je n'ai ni cœur ni âme
Ce n'est qu'une flamme

* * *

Les ombres qui peuplent les forêts du monde
N'ont pas peur des bêtes immondes
Et moi j' y ai vu le cri d'un petit animal
Qui sautait lestement sur un grand cheval

Le monde courait au galop
L'univers se rétrécissait comme pris dans un étau
Sur mon esprit coulaient d'étranges caresses
Je n'ai jamais demandé de tendresse

Et pourtant des singes ont sauté par-dessus les murs
Ils ont cueilli sur les grands arbres des fruits mûrs
Et l'explorateur sur ses sentiers de solitude
N'a pas vu qu'il s'agissait d'un simple interlude

* * *

Je sais tu l'as oublié
Un jour il s'est évadé
Il ne voulait pas vivre en cage
Il rêvait de liberté de voyage

Pourtant il t'aimait
Mais il ne pouvait vivre attaché
Alors il s'est envolé
Un jour clair quand tu dormais

Il est monté très très haut
Là Ici où se trouve l'immuable Beau
Dans cette pure transparence
Qui annihile toute apparence

* * *

Mais voici venu le temps des retrouvailles
C'est celui qui célèbre vos éternelles épousailles
Voici venu le temps venu de la grande liesse
Celui qui unit la plus jeune enfance et la plus extrême vieillesse

Celui qui célèbre l'éternité de l'instant présent
Celui qui relie le mourant et le naissant
À son seul Amour enfin Je s'abandonne
Et Tout dans l'univers autour de lui rayonne

* * *

C'était par nature des clandestins
Ils ne connaissaient ni le mal ni le bien
Ils ne s'intéressaient pas à la morale
C'étaient comme d'éphémères étoiles

Dont l'éclat reflété dans mes yeux
Produisait un prodige lumineux
Mais cette belle luminescence
N'avait pas de résurgence

C'était un bref instant de firmament
Puis je redevenais aussitôt malvoyant
Je dégringolais à toute vitesse les mille étages
Pour vite retrouver mes familiers bas rivages

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Couv word pna 5POÈMES DE MON NOUVEL ÂGE, 1998, 2016 (éd. Edmond Chemin)
 

* * *
À chaque jour suffit sa joie
Et à chacun suffit sa voie
Va toujours vers ce qui te plaît

Mais ne regarde jamais à côté
 

* * *

Ma conscience est sans visage
Elle ne cherche pas son âge
Elle est comme un matin
Qui n'a pas de fin

Elle est comme la lumière
Qui elle-même s'éclaire
Elle n'a donc pas de mots
Pour dire ce qui est le bien et le beau

Car il n'y a rien sous le voile
Que l'infini et ses étoiles
L'éternité du maintenant
Dont Vous est le seul élément


* * *

Je voudrais me noyer dans la matière
Comme une graine qu'on oublie
Pendant tout un hiver
Et puis soudain voilà qu'elle sort du néant

Et personne n'y comprend rien
D'où elle sort celle-là
D'elle il n'y avait aucune trace
Et tout d'un coup voilà qu'elle prend toute la place

Elle avait si complètement disparu
Qu'on avait oublié son existence
Et soudain elle sort d'un souterrain
Comme d'un tunnel obscur en plein milieu de la lumière

Bonjour
Vous allez bien
Moi aussi
Je reviens de loin

 

* * *

Guerriers de l'espérance
Nous avons pris tous les matins comme des dimanches
À l'orée de la nuit
Pourtant nous guettaient tous nos ennemis
Et la lune agitait son flambeau blafard
Au-dessus des rues de mon hasard
J'entendais les murmures des ruisseaux lointains
J'attendais les poupées au visage mutin

Il n'y avait ici aucun rêve
Je brisais simplement la froideur de mes lèvres

 

* * *

Ô ami de jadis
J'ignore ton nom d'artiste
Tu me jouas si bien la comédie
Que je la préférai à la vie
Sur les places des villes il y a parfois ta musique
Et l'Éternel me dit que tu es triste

L'Éternel écoute ma prière
Je ne suis pas fait que de bois
Mais aussi d'un métal qui ne rouille pas

Mon âme est acérée
Par l'usure des vieux baisers

 

* * *

La paix silencieuse de demain
Sera fait de l'ignorance d'aujourd'hui
Lourde fatalité léguée par nos pères guerriers
À l'aurore de l'avenir qui sommeille encore
Et personne ne sait vraiment
Si le serpent souterrain
Des rêves humains
Apparaîtra un jour à la lumière

Je ne vois rien
La vie me vient
Et surtout sans cesse elle revient

 

* * *

Quand coulera le sang noir de la rancune
Alors nos regards s'éclairciront
Et nous monterons main dans la main
Par ces chemins secrets
Qui mènent là d'où personne n'est revenu

Nos lèvres tremblantes balbutieront des mots
Qui feront frémir les esprits sauvages
Galopant dans cette plaine immense
Où nous passerons tranquillement

Désarmés jusqu'aux dents
Pour mieux goûter au firmament

 

* * *

Certains disent qu'en moi il faut avoir foi
Pour obtenir des grâces
Ils me vénèrent comme le roi des rois
Ils pensent que c'est une attitude efficace

Mais moi je ne suis qu'un pauvre hère
Et je ne comprends pas leur croyance
Moi-même je suis dans la misère
Ma seule richesse est mon existence

Oui je sais que je donne parfois
Mais je ne suis pas comptable
Je ne donne qu'à ceux qui ne calculent pas
Et qui à moi peuvent être semblables


* * *

Quand l'orgueil fait naufrage
Il prend l'autre pour otage
En lui donnant l'amour pour rançon
Il le guérit sans raison

 

* * *

Ici je ne me sens jamais seul
Mais je me sens toujours aimé
Sans avoir rien à prouver
Même pas que je suis heureux
Ou malheureux
Je peux être
Vous peut être

Dans la nuit à peine finie
Je suis déjà les yeux de l'aurore
Et je crée chaque jour qui vient
À la lumière de mon coeur

 

* * *

Un orage a grondé
Et mon coeur a tremblé
Passent les nuages
Entre de célestes rivages

Dans la ruelle
Un enfant est passé
Il chantait
Et je l'entendais
La vie était belle



* * *

Il y avait aussi le ruissellement automobile
Des routes qui ne se croisent jamais
Dans cet infini désert où toutes les directions
Mènent à la même solitude

Ici paysage et pensée sont toujours co-créés
Ici le paysage est aride pur
Mes pensées le créent et il crée mes pensées

 

* * *

L'Homme tomba près de moi
Jamais je ne le sentis aussi proche
Que lorsque nous nous relevâmes
Ensemble
À la fois fragiles et puissants
Parmi les autres hommes


* * *

Je n'ai qu'un cri
Et je l'ai lancé très loin là-bas
Quelqu'un l'a ramassé dans le sable brûlant
Et l'a mis au frais
Sous les ombrages de l'oasis bleue

Mais le bourdonnement enivrant de la chaleur
Est comme un mur que je n'arrive pas à traverser
Je t'aime
Ce message ne t'atteindra jamais

 

* * *

Les élans de la nuit
Ont rouvert la plaie profonde de mon ennui
Et j'ai plongé dans l'eau précieuse
De ta jeunesse radieuse

Je ne m'y suis point noyé
Mais j'y ai tout oublié
Et par ma défunte mémoire
C'est à toi à présent que je vais croire

 

* * *

Je suis né ivre
Ivre de ma joie de vivre
Pas comme un livre
Mais pour être
Pour me reconnaître
Pour te reconnaître
Toi
Et beaucoup d'autres amis
Je suis né pour t'aimer
Et être aimé
Je suis né

 

* * *

L'odeur de ta peau sauvage
Sans cesse musclait mon désir ardent
Et je m'enfonçais en toi
Lourdement
Comme le chasseur fourbu mais têtu
Entre dans une fraîche clairière
Au beau milieu de sa jungle torride


* * *

L'alliance
Entre la douce bonté
Et la féline beauté

Ces deux qualités qui sont celles du désert
Ce n'est pas le soleil qui nous y fait délirer
Ce sont les forts contrastes 
Où le contraste ne s'oppose plus à l'harmonie

Toujours je chanterai l'association splendide
Du doux et du beau
Cela n'est-il pas divin
Le démoniaque mêle beauté et violence
La grâce ne suscite pas de transe

 

* * *

Les fils de la nuit tissent une mosaïque
Où je distingue à peine les planètes de mon futur
Voie étoilée
Que je prendrai un jour
Ou plutôt une nuit
Comme on prend un train sans savoir où il va
On est surpris ensuite
Que le contrôleur ne soit pas surpris

Le billet est bon
Bon pour l'infini


* * *

Je m'entends dire
Que je puis être à la fois bon et puissant

Je me laisse glisser dans le néant
Je me sens aimé
Et j'aime intensément
Éternellement
Je ne sais qui

Je ne sais quand
Mais je me sens bien
Comme un amant qui n'a plus besoin de jouir
Tant il partage
Son amour

 

* * *

J'allais toujours sur ce chemin
Qui descendait descendait sans cesse
Un peu plus chaque jour

Mais je n'arrivais pas à sombrer vraiment
Toujours quelque chose me retenait
J'étais à la fois touriste et mendiant

À la fois humble et distant
Je ne craignais pas d'être sali
Les bactéries étaient mes amies
Je leur disais toujours merci

 

* * *

Vérité 
Tu es nue
Tu as froid
Je voudrais te donner un peu de chaleur
Mais tu n'aimes pas ma passion
Tu ne m'aimes pas

Je ne sais que faire de toi
Ton impudeur me gêne
Ton indifférence me peine

Je ne peux de toi abuser
Car tu n'as pas d'intimité

Alors je t'habille de mes poèmes
Et enfin je sens que je t'aime

 

* * *

J'AI VU aussi des fleurs étranges
Comme je n'en avais encore jamais vu
Elles étaient vertes
Leur parfum m'enivrait
D'une ivresse se profonde
Que je m'assoupissais

Mes rêves m'amenaient vers les rives
Du passé
La nostalgie ne me réveillait pas
Je me trouvais au milieu de débris
Qui n'étaient que le reflet de mon esprit

 

* * *

Torride torrent d'amour rouge
De violence amoureuse respectueuse
Que je déverse soudain au plus profond
De ta délicate tendresse

Et dix arcs-en-ciels étincelants
Éclatent autour de nous
Et leurs doux débris recouvrent
Bientôt nos corps
En ensevelissant nos mémoires

 

* * *

Et le feu sanglant est rouge
De ta pudeur mon enfant
Mon enfant broyé
Qui interdira mon poème
Car il est fou
Il m'accusera de violence
De démence

Comme le cavalier qui saute la haie
Et rouvre ainsi du cheval blessé la plaie
Tu ne sais pas ce que c'est d'aimer

 

* * *

Laisse-moi donc à ma folie
Là où s'ouvre l'infini
De la conscience
Où se rejoindront enfin ma mort
Et ma renaissance

Ne cherche pas à comprendre
Regarde simplement
Regarde simplement

Ma plaie
Je te hais

 

* * *

Éclate ma joie
Vieux feu d'artifice rituel
Éclate-toi
Insulte les fous
De la Raison
En t'éclatant en plein midi
Et seules les âmes simples
Sauront s'en réjouir

 

* * *

Le tambour de la passion
Ne peut battre qu'aux élans
De la Mort
Qui menace
Dont le plaisir vous menace
Dont le rire vous menace

Et moi aussi je passe
Et vous aussi passez passants

Je vous aime
Ne me regardez pas

Passez
Passants

 

* * *

Comme l'oeil de l'ouragan
Tu vois et tu ressens
À la fois silencieuse présence
Et violente transe

Tu n'es attaché à aucun port
C'est pourquoi tu ne crains pas la mort
Et ta soudaine absence
Ne suscitera qu'indifférence

Car c'est au présent que tu vis
Le temps n'est pas pour toi un alibi
Jamais il ne passe
Il n'est que de l'autre la place

 

* * *

Le rire d'enfants
Heureux comme des petits dieux
A fait vibrer mon coeur
Il vit mieux


* * *

Oui c'est vrai j'ai souvent fait ce voyage
Oui c'est vrai j'ai souvent franchi le grand passage
Et j'en suis toujours revenu
Bien qu'à chaque fois ce n'était pas prévu

Mais cela se fait quand même
Peut-être parce que c'est une chose que j'aime
Je veux dire que je l'aime trop
Alors on me fait revenir illico presto

Les gens de là-bas n'aiment pas les touristes
Ils les considèrent comme des fumistes
Pour eux il ne faut pas se contenter de visiter
Mais il faut vraiment s'y installer

C'est vrai que c'est un beau lieu de résidence
Comme il n'en existe pas dans cette existence
Mais c'est aussi un peu ennuyeux
De voir tous les jours tout le monde heureux

 

* * *

Dans d'aussi belles demeures
Les visites les plus courtes sont les meilleures
C'est trop bien pour moi
Ou peut-être ai-je l'impression que je ne le mérite pas

J'y parviens toujours par inadvertance
Quand j'oublie mon existence
Quand je suis tellement distrait
Que j'oublie mon intérêt

Quand je me sens être personne
Et qu'au hasard je m'abandonne
Alors je me sens par tout envahi
Et je ne sais plus qui je suis

 

* * *

C'est cela le Grand Voyage
C'est ne plus voir son visage
C'est se prendre pour un autre
C'est abandonner toute mémoire

Ne plus délimiter son territoire
Et alors on voit tout verticalement
On change radicalement de plan
C'est aimer tout et ne s'attacher à rien

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Couv eee

ÉTRANGER EST L'ÉTERNEL, 2015 (ed. Edmond Chemin)

(N.B. : L'auteur tient à préciser que le langage qu'il prête aux personnages s'exprimant par le moyen des poèmes ci-dessous, ne reflète pas nécessairement ses propres opinions. En particulier, certains de ces textes ont été écrits sur un mode satirique ou caricatural que, pour une juste lecture, il convient  de ne pas oublier ou minimiser.)

* * *
Mais je vous le dis que je ne viens de nulle part
C’est tout à fait par hasard
Que j’ai échoué sur cette île
Et je ne veux surtout pas en faire mon domicile

Non je veux aller beaucoup plus loin
Ce n’est pas ici que s’arrête mon chemin
C’est sans la moindre haine
Que mon désir est celui d’une terre lointaine

 

* * *
Non c’est vrai que je n’ai pas de plan
Simplement je suis le courant
À chaque jour suffit son aventure
À chaque homme suffit sa figure

Moi je n’en ai plus
Pour moi aussi désormais je suis un inconnu
Et ce qui à mes yeux me légitime
C’est d’être parmi d’autres un anonyme

 

* * *
...Alors afin d’économiser de l’énergie et du sang
Ne pourrions-nous pas aujourd’hui faire autrement
Au lieu de renforcer en vain les frontières
Trouver enfin une solution planétaire

Pour que l’humanité atteigne son âge de raison
Ensemble nous pouvons organiser une juste redistribution
Mais si nous acceptons d’un côté l’abondance
Et de l’autre côté une extrême indigence

Les migrants continueront à vous envahir
Et vous continuerez à de plus en plus à les haïr
Il n’y a pas d’autre issue à cette lutte fatale
Sauf la déflagration finale

 

* * *
Si je ne veux plus savoir d’où je viens
Si un autre le découvre je ne serai plus un clandestin
Il me donnera mon passé en héritage
Et me renverra bientôt à mon village

 

* * *
Il n’y a pas plus fort
Que celui qui est déjà mort
Ayant oublié mon lieu de naissance
Je n’ai plus d’existence

Malilo Malila tu va toujours plus loin
Comme un profond mystère
Tu envahis toute la terre
De nous il ne restera bientôt rien

 

* * *

J’ai plongé dans le néant
Et aujourd’hui je suis renaissant
Hier j’étais dans l’abîme
Demain je serai grandissime

 

* * *
C’est face à vous que désormais je vis
Pas parce que vous êtes mon ennemi
Mais parce qu’en me donnant la chasse
Vous m’obligez à agrandir mon espace

Malilo Malila quoi qu’il arrive tu restes confiant
Qu’il vente ou qu’il pleuve
Tu es comme le grand fleuve
Qui lentement et sûrement descend vers l’océan

 

* * *

Chaque fois que vous m’enfermez
Vous me faites encore plus vous intégrer
Croyant me chasser de votre monde
Vous en rendez ma participation encore plus profonde

 

* * *
M’ayant à la frontière reconduit
Vous me retrouvez pourtant Ici
Vous croyez m’éloigner par la distance
Pour affirmer votre différence

Mais les différences constituent le tout
Et c’est ce que nous sommes moi et vous
Il n’y a pas de mystère
C’est clair comme de la lumière

 

* * *
Vous êtes de nous pleins
De vous nous sommes le chemin
Par nous vous faites l’expérience
De votre véritable essence

 

* * *

Plutôt trois fois mourir
Que de retomber entre leurs pattes
Et qu’ils me traitent comme un psychopathe

Ils m’amèneraient chez un médecin
Après m’avoir attaché les mains
De leur gentillesse
Je m’en bats les fesses

Je préfère être leur ennemi
Que de leur paraître soumis
Je préfère mon vagabondage
À leur marchandage

Je préfère mes trafics
À leur service public

 

* * *

Celui qui a été par le hasard avantagé
N'est pas vraiment volé
C'est par le hasard aussi qu'on le ponctionne
C'est ainsi que la nature fonctionne


* * *
Nous ne faisons que dévoiler
Ce qu'à vous-même vous cachez
Vous distribuez les mauvais rôles
À ceux qui n'ont pas la belle parole

Même ces quelques mots
Vous direz que c'est trop
Si vous ne pouvez appliquer la censure
Vous engagerez des procédures

Pour ne pas entendre la vérité
Vous êtes prêts à m'arrêter
Mais si vous me mettez dans une cage
Je diffuserai quand même mon message

Le monde sera comme un immense écho
Ce qui est interdit paraît toujours plus beau
Plus il est indicible
Et plus il paraît crédible

 

* * *
Bientôt de vous il ne restera plus rien
Qu'une sorte de grand magasin
Et dans ce petit espace
Vous vivrez dans l'angoisse

Obsédés par votre sécurité
Rien ne pourra vous rassurer
Mais nous vous laisserons toujours le nécessaire
Pour continuer à entretenir notre vie parasitaire

 

* * *

On casse tout
On prend tout
Que voulez-vous y faire
Messieurs les propriétaires

Fermez les yeux
Pour vous ce sera mieux
Ça vous fera moins de peine
De ne pas voir notre haine

Tournez-nous le dos
Et nous vous ferons un cadeau
Vous supporterez mieux notre existence
En sentant en vous notre violence

 

* * *

Mon visage dans le miroir
Est loin de ceux que je vois sur les trottoirs
Et quand j’oublie la couleur de ma figure
Il y a toujours quelqu’un pour me rappeler ma nature

Ma peau n’est pas masquée
Rien à faire pour la cacher
À la fin je me résigne
D’être aussi indigne

Et même je joue leur jeu
Je deviens irrespectueux
Je joue le rôle
De celui qui n’est jamais allé à l’école


* * *
Heureusement il y a les miens
Nous unissons nos chemins
Nous nous écartons de votre route
Pour effacer ensemble nos doutes

Nous sommes faits pour être nous-mêmes
Et tant pis si aucun de vous ne nous aime

 

* * *

Ce qui vous appartient
Est pour vous le plus sacré des liens
Mais celui qui n’a pas d’attache

Faut-il qu’au visage on lui crache
Au chaud dans votre confort
Vous ne pensez jamais à la mort
L’enfant qui meurt dans la froideur crépusculaire
N’est pour vous qu’un risque identitaire

En repoussant les exilés
C’est votre monde que vous rétrécissez
Et ce qui n’est pas transformable
N’est que par la violence périssable

 

* * *

La liberté et l’égalité
Ne sont-elles pas pour toute l’humanité
Quelles que soient les personnes
Ou ne sont-elles que des idées bouffonnes

Si de vous je suis différent
J’ai les mêmes droits cependant
Ce sont ceux de tous ceux qui pensent
Et cela ne se limite pas à la France

 

* * *
Ceux qui manifestent leur foi
Ils seront un jour près de Toi
C’est le cœur rempli d’allégresse
Qu’ils recevront Ton infinie tendresse

En Toi jusqu’au bout ils auront cru
Et de Toi ils auront tout reçu
Mais moi je suis encore trop indocile
J’incline lourdement mon dos de reptile

Je l’incline cinq fois par jour
En n’espérant rien en retour
Sauf de Te plaire
Et plus si c’est nécessaire

Mon dieu accorde-moi la grâce
D’agrandir toujours Ton espace

 

* * *

Si l’’ombre qui me recouvre
Me permet de voir mieux
Ce qui devant moi est lumineux
C’est parce que je sais où je me trouve

Et si je cache mon visage
C’est parce que je ne peux être regardée
Sans devenir pour moi un objet
Je ne suis pas une image

 

* * *

Pourquoi donc il vous dérange
Cet innocent tissu
Dont je suis depuis toujours revêtue
Que voudriez-vous donc me donner en échange

Je serais une prisonnière
Et vous voudriez me donner des droits
Par exemple celui d’avoir froid
De ne plus avoir de vie communautaire

De ne croire en rien qu’en ma personne
D’exciter des hommes le désir
Vous voudriez qu’au goût du plaisir
Passionnément comme vous je m’adonne

Que je dévoile ma face
Pour que vous puissiez m’étiqueter
Comme faisant partie des gens évolués
Et qu’ainsi je perde de la liberté mon espace

 

* * *

Vous m’avez dit que sur terre tous les humains sont égaux
Et vous me l’avez expliqué avec vos mots
Mais moi je ne me suis pas sentie votre égale
Je n’étais pas assez pâle

Aujourd'hui je sais pourquoi on voulait que je reste ici
C'est parce que je possède un titre de noblesse
Qui a lui seul dit l'immensité de ce que je suis
Il est comme un cri qui jamais ne finit
La Négresse

 

* * *

Ne prends que ce qui ne les empêchera pas de vivre
Ainsi ils n’auront pas le temps de te poursuivre

Et n’oublie pas de remercier Dieu
C’est lui qui te fait changer si souvent de lieu
Quand la demeure est mobile
Alors le cœur est tranquille

 

* * *

Tu n’es pas fait pour t’attacher
Tu es fait pour aimer
Tu es fait pour le voyage
Pas pour être enfermé dans une cage

Le plus grand des bonheurs
C’est d’être en famille des rôdeurs
Ici il n’y a rien à redire
À celui qui ne sait pas lire

 

* * *

Quand je m’introduis dans votre maison
Je ne trouve pas qu’elle ne sent pas bon
Je lui trouve même beaucoup de charmes
Et c’est pourquoi j’y entre toujours sans armes

Je sais que c’est risqué
Car vous vous n’hésiteriez pas à me tuer
Quand vous vous sentez victime
Votre supériorité n’’est jamais aussi légitime

C’est pourquoi je suis très prudent
Chez vous je rentre invisiblement
Et ce que je laisse comme trace
C’est de vous avoir fait plus d’espace

 

* * *

Vous voulez soit nous détruire soit nous convertir
Mais surtout pas nous accueillir
Ce peuple qui jamais ne travaille
Et que vous appelez la racaille

Pourtant en vous allégeant de vos biens
Nous vous faisons un environnement plus sain
Pour que pure reste l’élite
Il lui faut des parasites

Nous vous nettoyons que du superflu
Afin que vous ne soyez pas corrompus
C’est à nous que revient la tâche
De vous préserver de basses attaches

 

* * *

On ne peut rien donner aux voleurs
Sans leur provoquer un haut-le-cœur
Mais d’une juste intolérance
Ils vous remercient d’avance

 

* * *

C’est ainsi que vous nous craignez
Venant pour vous déposséder
Assurer notre descendance
Et créer de nouvelles croyances

Parce que les uns aux autres nous restons unis
Vous nous prenez pour des ennemis
Parce que nous ne voulons pas d’amalgame
Vous craignez pour la pureté de vos âmes

Vous savez que le plus grand danger pour le bien
C’est le clandestin
Car celui qui n’a pas d’attaches
Quelque part demain en l’autre les cache

 

* * *

Bonne et merveilleuse prison
Sur tes murs j'écris partout mon nom
Tu nous apprends vraiment à vivre
Tu nous apprends le savoir-vivre

 

* * *

Je ne serai pas pris au dépourvu
Quand je me retrouverai dans la rue
Je saurai me défendre
Car j’aurai du courage à en revendre

Car j’ai tout appris en prison
L’adresse des bonnes maisons
Où l’on peut dissoudre
Et l’argent et la poudre

Et comment parier
Sans jamais risquer
Comment déjouer la protection sécuritaire
Des résidences secondaires

Bonne et merveilleuse prison
Entre tes murs je prépare mon prochain rebond
Tu nous apprends vraiment à revivre
C'est la liberté que gratuitement tu nous livres

 

* * *

Ici je me suis fait plein d’amis
Et je leur dis un grand merci
Car pour celui qui vole
C’est la meilleure des écoles

On se sent quand même moins isolé
Quand on est aussi bien entouré
C’est une véritable assurance
Que d’avoir des connaissances

Bonne et merveilleuse prison
Entre tes murs les mots n'ont que le son
Tu nous apprends vraiment à vivre
Ici pas besoin de livres

 

* * *
Je reconnais les miens
Je connais mon destin
Je continuerai ma route
Sans le moindre doute

Et j’irai peut-être très loin
Très loin sur ce chemin
De tout je suis capable
Je suis irrécupérable

Bonne et merveilleuse prison
Sur tes murs j'écris partout mon nom
Tu nous apprends vraiment à vivre
Tu nous apprends le savoir-vivre

 

* * *
Ce sont mes pires ennemis
Ceux qui me traitent comme une brebis
Ce sont les loups de la sociale
Qui veulent m’imposer une vie normale

Ils me prennent pour un fou
Mais je suis un vrai voyou
Je me sens en défense légitime
Quand ils me prennent pour une victime

 

* * *

On nous appelle la racaille
Mais à chacun sa manière d’être voyou
Nous on ne nous donnera pas de médailles
Pour faire croire qu’on est au-dessus de tout

 

* * *

Notre slogan c’est Antisocial
Comme tous les personnages
Des fictions et des jeux
Dont nous adoptons les coutumes et les usages
Et la liberté d’être haineux

Nous avons la haine contre ceux qui ont le beau rôle
Celui de pouvoir réprimer
Sans jamais manquer à leur parole

* * *
Nous préférons prendre par la violence
Plutôt que d’avoir à dire merci
Plutôt que de perdre notre appartenance
Plutôt que d’être reconverti

C’est à nous notre morale
Ne pas être du bon côté
Pas du côté de la nationale
Mais être du côté des cités

Le droit au trafic et au piratage
Ici ce n’est pas un délit
Ici c’est un banal usage
Une pratique millénaire établie


* * *

Les fumées de Dachau
Sont montées très haut
Et j’ai le cœur dans une tenaille
Quand je pense à cette tenace grisaille

Mais toi tu es resté serein
Toi tu ne craignais rien
Tu écrivais des poèmes
Tu ignorais nos problèmes

Et si aujourd’hui tu as le regard noir
De ceux qui n’ont pas osé la vérité voir
Ne fais pas la justice
En infligeant à d’autres le même supplice

 

* * *

Aujourd’hui nous avons recréé Israël
Mais nous ne sommes pas immortels
La fumée est comme un long voile
Qui nous cache toujours les étoiles

Emmanuel ouvrons-nous les mains
Et regardons vers demain
Oublions les vieilles blessures
Que la lumière nous transfigure

Bien sûr nous n’oublierons jamais
Bien sûr il y aura toujours cette fumée
Cette odeur écœurante
Les images révoltantes

Mais si par Dieu nous avons été élus
C’est pour être tous le visage nu
C’est pour affirmer notre différence
En renonçant à toute vengeance

 

* * *

Le temps de la soumission est passé
Le martyre nous a légitimés
Comme le peuple de l’espérance
Le peuple de la transcendance

Nous conformant à l’enseignement divin
Nous assumons aujourd’hui notre destin
Nous sommes installés sur nos traces
Nous avons retrouvé notre espace

C’est celui qui nous était promis
Cela était depuis toujours écrit
Nous irons vers toujours plus d’abondance
Et en assurerons contre tous la défense

 

* * *

Le procès à duré presque deux mille ans
Et les bourreaux n’ont fait qu’exécuter le jugement
La sentence était depuis longtemps écrite
Et pour l’accomplir l’accord général fut tacite

C’est pourquoi il n’y a pas eu de manifestations
C’est pourquoi il y a eu tant d’inattention
Ce n’était qu’un dénouement tout à fait logique
Préparé et béni par la Sainte Éthique

Et l’extermination était le plus juste des châtiments
C’est le destin naturel de tous les mécréants
L’éradication est la solution la plus efficace
Quand on veut effacer du mal toute trace

 

* * *

Ne pleure pas Sarah
Tes yeux ne t’appartiennent pas
C’est une rivière profonde et claire
Où doivent plonger des regards sincères

Ne pleure pas Sarah
Tu n’as plus de maison à toi
Mais ton nouveau domicile
Est un endroit tranquille

Ne pleure pas Sarah
Là où tu es on respecte La Loi
Et on trouve très sage
De tourner la page



* * *
Ils ne sont pas morts pour rien
Mais d’eux ils ne restent rien
Sauf de la littérature
Que l’on donne aux étudiants en pâture

Vous qui avez souffert en vain
Pour que l’humanité soit meilleure demain
Ces millions de sacrifices
Qui pour vous n’ont créé que précipice

Celui de l’extrême pauvreté
En échange d’une fausse liberté
Avec en vitrine l’opulence
Maintenue par le mensonge et la violence

 

* * *

C’est la loi de la compétition
Qui fait le bonheur de toutes les religions
Car c’est dans la misère
Que le mieux elles prospèrent

La loi de la compétition
C’est celle qui entraînera l’ultime explosion
Il n’y aura plus de trêve
Il ne restera alors de l’homme que ses rêves

Il ne restera que les rêves et les héros
Pas ceux que nous montrent les jeux vidéo
Mais ceux qui étaient prêts à rendre l’âme
Pour sortir l’humanité du drame

 

* * *

Exploiter avec lucidité les travailleurs d'ailleurs
Ne pas se laisser envahir par les profiteurs
Dominer le tiers monde par la puissance monétaire
Et renforcer sans cesse les contrôles aux frontières

Tel est le nouveau credo des peuples d'Occident
Tous unis dans un magnifique élan
Dans la gestion économique
Et une politique antiseptique

C’est le nouveau programme commun
Qui nous unit tous la main dans la main
C’est la nouvelle et sainte alliance
Qui nous prépare à notre future impotence

Prolétaires et nantis des grands pays
Nous sommes aujourd'hui tous unis
C'est la nouvelle lutte de classes
Des nations riches contre les lointaines masses

 

* * *

On a enlevé un journaliste de guerre
On en fait toute une affaire
Des pauvres gens meurent tous les jours de faim
Désolé de parler d'eux ce serait vain

C'est ainsi que les médias nous instruisent
En confondant information et marchandise
La nouvelle éthique
C'est l’audimatique

On conditionne les foules
Chaque jour on les saoule
De brillantes représentations
Qui suscitent de belles émotions

 

* * *

Qu'on est à l'aise sur son siège
Pour dénoncer les privilèges

Nous sommes tellement émus
Que nous ne pouvons plus bouger notre cul
Nous nous identifions aux personnages
Que nous montrent les images

On a enlevé un journaliste de guerre
On en fait toute une affaire
Des pauvres gens meurent tous les jours de faim
Désolé de parler d'eux ce serait vain

 

* * *

C'est en assistant à des représentations
Que nous éprouvons les plus nobles émotions
Il y a des choses vraiment intolérables
Et il faut vite trouver les coupables

La télé est un feuilleton policier
Un jeu passionnant où l'on peut tous les jours juger
Ce n'est pas le discours de la méthode
C'est la démonstration par les épisodes

 

* * *

Ainsi est mon pays de jungle et de rizières
De chaleur et d'incessants travaux
Où la paix est comme un souvenir de guerre
Le socle d'un monde nouveau

Et le charme naturel des femmes
Qu'elles soient mères ou sœurs
Du quotidien elles tissent la trame
En mêlant finement la grâce et le labeur

Au travail elles sont comme des abeilles
Et elles sont aussi les fleurs du jardin
Celui sur lequel elles veillent
À la fois le but et le chemin

 

* * *

Nous ne ferons jamais l'aumône
Mais s'il le faut encore nous nous battrons
S'il le faut jusqu'à ce que la vie nous abandonne
Et mille fois s'il le faut nous reconstruirons

C'est ainsi que s'est forgé notre caractère
Ici le jonc n'est pas que souple il est aussi tranchant
Sous l'amabilité de nos traditions séculaires
Se cachent des millions de grands combattants

 

* * *

La réalité c’est l’impermanence
C’est parce qu’à soi-même on est étranger
Que le monde est aussi immense
Et que les frontières sont aussi vite traversées

La grandeur n’a pas de mesure
Elle ne se réduit pas à un chemin
Elle a toujours un goût d’aventure
Elle ne sait pas de quoi sera fait demain

 

* * *

Ici il n’y a pas de coupables
Ici il n’y a pas de comptables
Celui qui faute doit payer le prix plein

Pour tous c’est la même loi
Elle n’est pas celle des autres
Mais c’est la nôtre
Des vôtres nous n’en voulons pas

Ce n’est pas moi qui l’ai condamné à mort
Il connaissait la sentence
Il savait l’implacable vengeance
Je n’ai été qu’un prétexte pour son sort

 

* * *

Au secours on m’a volé ma carte bancaire
Au secours on m’a volé six-cent euros
Qu’on les ramène sur une civière
Je veux être leur bourreau

Mais ça y est les policiers les ramènent
J’espère qu’ils ont l’argent sur eux
Sinon ils connaîtront les effets de ma haine
Je leur arracherai le cœur et les yeux

Enfin je me sens à nouveau prospère
On me rend mon argent
Et ma carte bancaire
Je me sens à nouveau très grand

Deux jeunes m’avaient volé ma carte bancaire
Deux étrangers m’avaient volé six-cent euros
Mais je ne suis plus en colère
Ce soir au casino je serai encore le héros

 

* * *

Ce qu’en moi on assassine
Ce n’est pas le goût du charnel
C’est le cœur universel
Ce qu’on viole c’est mon origine

Et alors je deviens un jeune loup féroce
Ou un enfant mendiant
De froid et de faim tremblant
À moins que je ne meurs aussitôt d’une fin atroce

Face au reflet de ma misère
Je ne devrais surtout pas pour les autres ressentir
Je devrais sans me retourner vite fuir
Mais trop tard ce qui vient c’est de la colère

 

* * *

Merci mémé de nous avoir compris
Et d’avoir mis la main à la poche
Je les sens tout de suite plus proches

Ceux qui n’ont besoin de rien
Et ceux qui sont trop fiers pour ouvrir la main
Ceux qui entre nous mettent la distance
Je n’aime pas leur suffisance

S’ils n’ont pas besoin de moi
C’est qu’ils ne m’aiment pas
Je ne peux ressentir de la tendresse
Pour ceux qui n’apprécient pas mes largesses

 

* * *
Ici on ne pouvait être que de passage
À moins de devenir sage
À moins de devenir convenable
À moins de devenir responsable

J’assume ma misère
Je suis un pauvre hère
J’assume ma crasse
Car celle-là jamais elle ne passe

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Couv wordl lob 3

L'OISEAU BLANC, 1990, réédition 2016 (Edmond Chemin)


* * *
Ô mon domaine fertile
Comme tu es lointain
Et pourtant toujours j'en reviens
Avec des anges gardiens
Très habiles
Bien que fragiles

Appels divins
Qui me touchent délicatement
Valeurs clignotantes hésitantes
L'amitié et l'amour se confondent agréablement
Ciel humain toujours prêt à frémir
À pleurer ou à rire

 

* * *
Fécondes catastrophes écologiques
Le fléau réalise
La sphère spirituelle
Divers pactes découragent
Le zèle étourdissant des menteurs brillants
Mais ne les empêchent pas de séduire à nouveau
L'éloquence du président étranglé
Bannira bientôt tout éclat

 

* * *

Les égards qu'on ne doit pas
Sont les plus délicieux
Certes les absents n'ont pas toujours le cœur limpide
Les mains frêles ne sont pas toujours tes plus délicates
L'atmosphère souvent égare
Et le hasard nu
S'habille des oripeaux du beau langage
Alors l'assassin
Se déshabille de sa violence
Et nous croyons tous qu'il pense



* * *
Blessé je tombe dans ses bras
Je ne comprends pas il n'y fait pas froid
Je glisse dans un profond néant
J'aime le goût de mon sang
II me rend totalement présent


* * *
Homme aux mille visages
J'ai aperçu parfois ton image
Lointaine mais vraie comme un mirage
Familière comme un très proche paysage

Nuée fragile du petit matin
Que le vent jette déjà au lointain
C'était un petit être dans un chemin
Assis seul avec son chagrin

Ce n'était pas un archange
Plutôt un enfant étrange
Qui voulait qu'on le venge
Sans que ça dérange

 

* * *
Sur la voie lactée une étoile a bougé
Et j'ai encore pensé
Une goutte de pluie est tombée
Une seule esseulée

J'ai alors crié très fort dans la nuit mourante
(La lune était absente)
C'était un cri d'amour et d'angoisse
Debout les bras levés comme implorant une grâce
C'est vrai je crois j'atteignais le fond
Je t'ai appelé par ton nom

Et tu m'as répondu par ces mots simples et aimants
Dessinés sur la lumière rouge-oranger du jour enfin naissant
MON ENFANT

 

* * *
C'est un grenier au corps ouvert
Ouvert à la paix de l'âme
À la chair tendre de la femme
Aux désirs fous des cœurs fiers

C'est un grenier à ma fantaisie ouvert
J'y prie parfois pour ma future gloire
J'y apporte très souvent à boire
Je bois à la santé de mes vers

C'est un grenier au secret découvert
Dans une malle j'ai trouvé une miniature
C'était un grenier où il y avait une miniature
Où toi et moi nous nous sommes découverts.

 

* * *
L'amour est tombé sur moi comme une grâce divine,
Comme un mystère qui me domine,
Comme une soudaine abondance après une longue famine.

Mon cœur était un obscur désert.
À présent il est esprit et chair,
Joyeux goéland sur la mer.

Et celle que j'aime est dans la vague :
À la fois fraîche et tranchante comme une dague,
Fougueuse et berceuse comme le chant du vent,
Elle déploie l'arc-en-ciel de mon sang.

 

* * *
Soupirs frais
De la nuit déboutonnée
Plaisanterie puérile d'adolescente grave
Dont le regard sérieux
Me fait penser
Aux sens de ma vie

 

* * *
Sous sa carcasse d'angoisse
Mon cœur est noir
D'attendre en vain il se lasse
Quel désespoir
L'oiseau léger de l'enfance
S'est lourdement abattu
À la porte du silence
Où je me suis perdu
Et j'entends des paroles
Des amis des ennemis
Ma langue faire des cabrioles
Bêtement je souris


* * *
Étoile inconnue qui attend au seuil du firmament
Je ne puis t'atteindre
Je ne puis t'éteindre
Je ne puis t'étreindre
Une porte doucement en grinçant se referme devant mon cœur impuissant
Trop lourd il ne peut plus feindre

 

* * *

Pourquoi toujours penser à ce regard d'enfant ?

Enfant blessé que je trouvai sur une plage sale.
Qui était seul.
Son cœur, son cœur, encore je l'entends !
Son chant funèbre était pur de tout râle...

Et pourtant ce n’était ni toi ni moi,
Ce n’était peut-être qu’un mauvais rêve.
Mais comprends-moi, c’est important pour moi !
Je ne veux pas que notre amour crève.

Comprends que ma folie est souvent un défi,
Comprends que mes absences sont aux chaînes
Ce que les silences sont au cri  !
Elles ont la vérité pour reine.

 

* * *

Soir de détresse en l'âme sans cœur du tueur...
Sa cruelle main de bon ouvrier l'inquiète :
Elle ne veut plus quitter sa très sainte sœur
Qui, épatante, noble, fait la bonne bête.

 

* * *

Fleur de cimetière, n'es-tu qu'une ombre fugace ?
Comme l'oiseau dont le chant se lasse
D'appeler en vain l'éclat des beaux jours,
À en pleurer de ce cri d'amour...

Mais quel est ton nom, quel est ton rêve ?
Dis-le, enfin, ce que jamais tu n'achèves ?
Ce que jamais tu n'as repris ni appris
Si bien qu'à présent tu es sans abri...


* * *
Enfant, adolescent, adulte :
Il m'a trahi.
Qui ? Temps, monture occulte
Que menait jadis mon esprit.

Tantôt.
Après.
Non, arrête, Impossible !
Mais était-ce lui ?
Je l'appelle, je lui crie : « Insensible ! »
Je lui mords l'échine, je lui dis : « Mon chéri. »

Il continue, sans voir ma tristesse,
Sans émouvoir son infini
Et s'impose à mon âme en laisse,
Songeur et triste lui aussi.

 

* * *
L'enfant blessé, tombé, et qu'on a encore humilié,
Va-t-il se relever ? Va-t-il chanter, cracher ou pleurer ?
J'ai peur de lui tendre ma main, qui tremble...
J'ai peur, tellement peur qu'il me ressemble.

 

* * *

À ton humeur voici ma réponse
J'ai un cœur de bronze
Je suis un vieux bonze
Appelle-moi « Alphonse »

 

* * *

J'ai pris ta main dans ma main.
Y sera-t-elle encore demain ?
Elle tremble, elle est chaude
Comme un oiseau pris en fraude,

Mon esprit capitule. Je meurs.
Je cherche ton sourire, ton odeur.
Respecteras-tu toujours ma maladresse,
Ô toi qui jamais ne me blesses ?

 

* * *

Tu m'as dit que nous resterions amis.
Alors, c'est que vraiment c'est fini.

N'y a-t-il pas en effet de meilleure preuve
Que de devenir l'un pour l'autre une bonne œuvre ?
N'est-ce pas ce que l'on appelle un doux mépris ?
Quand le feu est éteint il n'a plus besoin d'abri.

 

* * *

J'ai goûté à ta peau à ta bouche
J'ai plongé au plus profond de ta chair
Et tu gémissais comme gémit sur la mer
La mouette que la pluie prochaine effarouche

Mais mon désir est toujours aussi fort
Il veut la violence et la tendresse
Il veut de ta sveltesse en extraire toute l'ivresse
Mourir encore dans la vague profonde de nos corps

La douceur tiède de ton élan
Brise le mur sourd de mon angoisse
Comme un inattendu ressac fracasse
Le château massif d'un vieil enfant

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Divagations sur le Sillon
Dérives poétiques à Saint-Malo

(livre à paraître en 2021)

 

* * *

Sous un ciel d'errance
Les nuages dans mes yeux dansent
Ils m'invitent à un lointain voyage
Vers de légendaires rivages

Mais sur les remparts je ne peux résister au vent
Qui me renvoie sans détour dans le présent
Il me fouette si fort le sang
Que j’en deviendrais presque brigand

Entre combats et folles chimères
Entre ses ruelles obscures et ses enclaves de lumière
Entre son passé noir et la clarté fabuleuse de sa gloire
Saint-Malo ne cesse de me raconter son histoire

* * *

Le temps était doux la mer calme et basse
Et le sable fin m’offrait son immense espace
Après avoir été aussi longtemps confiné
Je savourais comme jamais ma liberté

Comme après une inespérée délivrance
Je me sentais en exceptionnelle vacance
À tous les vents à tous les possibles ouvert
Mon cœur à tous et à toutes totalement offert

Aujourd’hui était un jour de renaissance
Même s’ils se tenaient à bonne distance
Sur la grande plage de Saint-Malo
Les promeneurs étaient tous beaux

* * *

Entends-tu, créole, entends-tu parfois, toi l’indigène,
Toi le vrai habitant de ces terres authentiques,
Entends-tu la crécelle indécise des voiles mondaines
Qui dégringolent sur les pentes vertigineuses
Exposées à un soleil ardent
Qui les chauffe jusqu’aux dents ?

Vois tu la flamme dansante dans les yeux des enfants
Qui font une ronde autour des restes d’humanité
Que l’on trouve parfois dans les champs urbains
Des champs d’honneur qui étalent leurs sillons sanglants
Et la foule qui se prosterne pour adorer les héros
Qui se sont sacrifiés pour des jours meilleurs

* * *

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