50 POÈMES CHOISIS
extraits des œuvres de Jean-Paul Inisan


(Reproductions autorisées avec mention de la source)

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EFFLORESCENCE

Il avait depuis longtemps disparu
Mais il revient avec son beau sourire
Son regard ingénu
Ses yeux clairs où votre étoile se mire 

Il arrive très tôt le matin
À la lueur de l’aurore
Avec ses doigts de satin
Il réveille votre corps 

C'est sa manière de vous dire bonjour
Cette douce lumière
Qui frémissante d’amour
Traverse la matière 

Vous transmet sa chaleur
Vous sort de votre profondeur obscure
Vous atteint en plein cœur
En vous habillant de sa plus brillante parure 

Elle vous prend dans ses immenses bras
Et vous comme en une rituelle transe
Danse d'amour de vie et de joie
Vous devenez pure efflorescence

(Étranger est l'Éternel, éditions Edmond Chemin, 2015, réédition 2016)


FENÊTRE SUR JARDIN (1 extrait)  

Je voudrais me noyer dans la matière
Comme une graine qu'on oublie
Pendant tout un hiver
Et puis soudain voilà qu'elle sort du néant  

Et personne n'y comprend rien
D'où elle sort celle-là
D'elle il n'y avait aucune trace
Et tout d'un coup voilà qu'elle prend toute la place  

Elle avait si complètement disparu
Qu'on avait oublié son existence
Et soudain elle sort d'un souterrain
Comme d'un tunnel obscur en plein milieu de la lumière  

Bonjour
Vous allez bien
Moi aussi
Je reviens de loin 

(Poèmes de mon nouvel âge, 1998,  2014, nouvelle édition décembre 2016)


JOIE

Un orage a grondé
Et mon coeur a tremblé
Passent les nuages
Entre de célestes rivages

Dans la ruelle
Un enfant est passé
Il chantait
Et je l’entendais
La vie était belle

Quand l’orgueil fait naufrage
Il prend l’autre pour otage
En lui donnant l’amour pour rançon
Il le guérit sans raison 

(Poèmes de mon nouvel âge, 1998,  2014, nouvelle édition décembre 2016)

 

JAMAIS À MOI PAREIL (extrait)

Excusez moi je ne suis pas parfait
De tous vos bienfaits
Et de toutes vos fautes
Je suis l’aimable hôte

Et j’en suis aussi l’auteur
Car c’est moi le beau parleur
C’est par un prétentieux langage
Que j’oublie mon vrai visage

Je vous en demande pardon
Car je n’est pas qu’un pont
Il n’est pas fait que de silence
Mais aussi de votre signifiance

Je ne mets pas d’autre dans mon Un
Je suis seul sur ce chemin
Dont vous êtes les surprises
Comme de déroutantes balises

Elles mêlent nos pas
Me font changer souvent de voie
Elles élargissent l'immense fenêtre
Qu'est la conscience de mon être

A la fois bon et mauvais
Car j’aime et je hais
Je suis un détonant mélange
A la fois démon et ange

Une irrémédiable tension
Au bord d’une explosion
Que seule une douce grâce
Au dernier moment remplace

Une invisible main
Qui je ne sais d’où vient
Avec une étrange indulgence
Me détourne à chaque fois de la violence [...]

(L'Autre Ici, éditions Edmond Chemin 2015)


PASSION

Dans la chaude lumière de tes yeux,
J'ai vu se glisser une ombre de tristesse.
Et ce n'était rien.
Rien, mon dieu !
Rien, me dis-tu, que nostalgie de princesse. 

Et je ne comprends pas, je ne comprends pas !
Comme un cheval au galop tombe dans l'abîme
Je suis sur une route où retentissent mille pas :
Les tiens et les miens. Mon esprit descend des cimes ...

Et les voiles qui ligotaient mes mains
S'envolent au souffle ardent de ton sein.
Parfois les ouragans s'apaisent :
Est-ce une raison pour que ma raison se taise ?

 Le sourd mugissement de ce lieu secret,
Qui se trouve au plus profond de moi-même,
A sa source dans un endroit encore plus secret
Qui, le sais-tu ? se trouve au plus profond de toi-même,

 Et pourtant mon refuge familier n'est pas dans un corps.
Et pourtant ma joie s'est souvent perdue
Dans les villes tristes où il fallait être très fort
Pour retrouver de sa maison l'originelle rue.

 Pourquoi toujours penser à ce regard d'enfant ?
Enfant blessé que je trouvai sur une plage sale.
Qui était seul. Son cœur, son cœur, encore je l'entends !
Son chant funèbre était pur de tout râle ...

 Et pourtant ce n'était ni toi ni moi,
Ce n'était peut-être qu'un mauvais rêve.
Mais comprends-moi, c'est important pour moi !
Je ne veux pas qu'un jour notre amour crève.

 Comprends que ma folie est souvent un défi,
Comprends que mes absences sont aux chaînes
Ce que les silences sont au cri !
Elles ont la vérité pour reine.

 Ma vérité, c'est notre amour,
C'est dans ton regard la lumière,
C'est de mon sang le lancinant tambour
Lorsque tu apaises de mon désir la misère.

 Mon amour, suis-je vraiment si fragile
Que je ne puisse te dire en deux mots
Ces deux mots si simples et si tranquilles
Dont l'un est sans doute de l'autre l'écho :
Je t'aime ?

(L'Oiseau Blanc, éditions La Nouvelle Proue 1989, réédition Edmond Chemin 2016)


ORGASME

J'ai goûté à ta peau à ta bouche
J'ai plongé au plus profond de ta chair
Et tu gémissais comme gémit sur la mer
La mouette que la pluie prochaine effarouche

Mais mon désir est toujours aussi fort
Il veut la violence et la tendresse
Il veut de ta sveltesse en extraire toute l'ivresse
Mourir encore dans la vague profonde de ton corps

La douceur tiède de ton élan
Brise le mur sourd de mon angoisse
Comme un inattendu ressac fracasse
Le château massif d'un vieil enfant

Le soleil avait incendié mes rêves
Ils étaient devenus noirs comme charbon
Dépouillés de toute leur passion
Et tu étais là toi nue sur la grève

(L'Oiseau Blanc, éditions La Nouvelle Proue 1989, réédition Edmond Chemin 2016)


SANS PAPIERS

C’est seulement en clandestin
Que tu dois emprunter ce souterrain
Ce voyage dans l’espace
Se fait sans changer de place

Tu es un sans-papiers
Tu es dans l’illégalité
Si tu veux te faire reconnaître
Tu retombes dans le paraître

Tu ne peux être que dans l’exclusion
Jamais dans l’institution
Partout un hérétique
Car à toi jamais identique

Aucun titre de propriété
Aucun brevet d’authenticité
Aucune œuvre
Qui en donne la preuve

On ne peut te statufier
Car ce serait te pétrifier
Tu es comme une rivière
Toujours à elle étrangère  

Pas d’outils
Et donc pas de favoris
Personne qui domine
Personne qui fascine

Ici pas de chef
Ce n’est pas un fief
Pas besoin de guide
Pour voir qui ici réside

C’est un vieux mendiant
Qui est aussi un petit enfant
Il ne peut vivre que de manière secrète
La publicité le fait disparaître

Ce n’est pas une attraction
Ce n’est pas une religion
Comme un oiseau craintif il s’envole
Au premier tour de parole 

(L'Autre Ici, éditions Edmond Chemin 2015)

 

BATACLAN 13 NOVEMBRE 2015

Ils étaient venus pour s'exprimer
Ils étaient venus pour s'exalter
Ils étaient venus pour partager
Ils étaient venus pour s'éclater

Ils ont été emportés par une vague sauvage
On les a détruits avec rage
Femmes et hommes de tout âge
Vous avez subi le plus horrible des carnages

J'entends encore les cris et les voix
Les corps qui tombent comme des noix
Les regards pleins d'amour et d'effroi
Qui sont comme d'éternelles croix

Je n'oublierai jamais les mains qui s'étreignent
Au milieu des corps qui saignent
Les rafales qui inutilement les atteignent
Dans les yeux la terreur qui règne

Je n'oublierai jamais ce lourd matin
Mon cœur qui sonnait le tocsin
J'errais dans la rue comme tous mes voisins
Sur un chemin qui me paraissait incertain

Paris n'était plus que tristesse et silence
Il n'y avait ni colère ni tolérance
C'était comme une stupeur immense
Face à une incompréhensible violence

Paris dévoilait son funèbre décor
Et comme dans un long sombre corridor
Nous avions revêtu les visages des morts
Nous imaginions les blessures des corps

Ils ne portaient pas d'armure
Ils étaient venus avec leur vraie nature
Raisonnables ou bien dans la démesure
Ils rejetaient tous la censure

Crânes rasés ou cheveux onduleux
Yeux noirs ou bleus regards clairs amoureux
Sourires d'anges heureux
Ou caractères bruts ténébreux

La musique effaçait vos différences
Vous communiez dans la transe
Et même pour certains dans la danse
C'était une véritable jouissance

Vous êtes nos nouveaux martyrs
Ceux que l'on veut juger et punir
Parce qu'ils accomplissent nos plus profonds désirs
Parce qu'ils aiment la beauté et le plaisir

Vous ne quitterez jamais nos mémoires
En cultivant pieusement vos histoires
En étendant à l'infini votre territoire
Nous ferons de votre sacrifice une victoire

Nous nous battrons pour ce que vous avez incarné
La joie la musique la vie la liberté
Votre souvenir deviendra comme un projet
Qui sera partout réalisé.

Ils étaient venus pour s'exprimer
Ils étaient venus pour s'exalter
Ils étaient venus pour partager
Ils étaient venus pour s'éclater

Inédit (13 novembre 2016)  [Écouter (cliquez)]
 

MIGRATION PLANÉTAIRE

Nous les nomades et les migrants
Nous sommes de tous les temps
De toutes les histoires
Et de tous les territoires

On a toujours voulu nous empêcher
Chez les nantis de nous installer
Mais pour fuir la misère ou la guerre
Nous allons toujours vers les pays qui prospèrent

Quand les peuples ne sont pas heureux chez eux
Ils changent simplement de lieu
Ce n’est pas une folle aventure
C’est presque une loi de la nature

Il vous faut prendre de la hauteur
Et donc de la grandeur
Il vous faut prendre de la distance
Et ne pas réagir en urgence

Lutter contre les migrations
C’est aller contre la créatrice évolution
Ce n’est pas en mettant des barrières
Qu’on arrête ce qui de nature prolifère

Rien n’est jamais définitivement établi
C’est cela la loi de la vie
Demain vous adopterez toutes nos croyances
Et c’est nous qui assurerons votre descendance

Comme vous-même vous l’avez fait autrefois
En ne laissant aux indigènes aucun choix
Sauf celui d’un lent génocide
Ou celui d’une vie sordide

Nous ne sommes pas meilleurs que vous
S’il le faut nous vous mettrons à genoux
Les dominants toujours se dépravent
Et finissent par devenir des esclaves

Alors afin d’économiser de l’énergie et du sang
Ne pourrions-nous pas aujourd’hui faire autrement
Au lieu de renforcer en vain les frontières
Trouver enfin une solution planétaire

Pour que l’humanité atteigne son âge de raison
Ensemble nous pouvons organiser une juste redistribution
Mais si nous acceptons d’un côté l’abondance
Et de l’autre côté une extrême indigence

Les migrants continueront à vous envahir
Et vous continuerez de plus en plus à les haïr
Il n’y a pas d’autre issue à cette lutte fatale
Sauf la déflagration finale

(Étranger est l'Éternel, éditions Edmond Chemin 2015, réédition 2016)


ICI RIEN QUI ME VOILE

Ici il n’y a rien qui me voile
Ici je n’ai aucune pudeur
Car ici tout est intérieur
Ici de tous je suis l’égale

Si l’’ombre qui me recouvre
Me permet de voir mieux
Ce qui devant moi est lumineux
C’est parce que je sais où je me trouve

Et si je cache mon visage
C’est parce que je ne peux être regardée
Sans devenir pour moi un objet
Je ne suis pas une image

Ici il n’y a rien qui me voile
Ici je n’ai aucune pudeur
Car ici tout est intérieur
Ici de tous je suis l’égale

Je ne suis pas qu’une servante
Sous une apparence de soumission
Je vis tout avec passion
Ici je me sens indépendante

Car je me sens indéfinissable
Avec des sentiments constants
Mais aussi des rêves violents
Des miens je suis responsable

C’est une liberté qui est sans tutelle
De ne pas chercher les honneurs
Tout en donnant de soi le meilleur
Par une dévotion toute maternelle

Ici il n’y a rien qui me voile
Ici je n’ai aucune pudeur
Car ici tout est intérieur
Ici de tous je suis l’égale

Dans cette grande famille
Où il n’y a qu’un seul corps
Où tout est dedans rien dehors
Jamais je ne me déshabille

Car celui à qui je me dévoile
Me connaît profondément
Il ne voit pas que ce qui est apparent
Il a en moi une confiance totale

Pour assurer sa descendance
Mais aussi pour avec les autres partager
Être dans la joie et dans l’amitié
Dans une commune existence

Ici il n’y a rien qui me voile
Ici je n’ai aucune pudeur
Car ici tout est intérieur
Ici de tous je suis l’égale

Croire aux mêmes choses
Partager le même lieu
Vénérer le même dieu
Qu’y a-t-il donc de plus grandiose

Pourquoi donc il vous dérange
Cet innocent tissu
Dont je suis depuis toujours revêtue
Que voudriez-vous donc me donner en échange

Je serais une prisonnière
Et vous voudriez me donner des droits
Par exemple celui d’avoir froid
De ne plus avoir de vie communautaire

Ici il n’y a rien qui me voile
Ici je n’ai aucune pudeur
Car ici tout est intérieur
Ici de tous je suis l’égale

Et de nombreux autres avantages
Comme celui de tout manger
Et de ne rien partager
Celui de rester seule à un grand âge

De ne croire en rien qu’en ma personne
D’exciter des hommes le désir
Vous voudriez qu’au goût du plaisir
Passionnément comme vous je m’adonne

Que je dévoile ma face
Pour que vous puissiez m’étiqueter
Comme faisant partie des gens évolués
Et qu’ainsi je perde de la liberté mon espace

Ici il n’y a rien qui me voile
Ici je n’ai aucune pudeur
Car ici tout est intérieur
Ici de tous je suis l’égale

Mais je pardonne à votre ignorance
Car vous ne pouvez savoir où je vis
Vous ne pouvez savoir quel est ce lieu béni
Vous vous fiez trop aux apparences

Ici où je vis il n’y a pas de frontières
C’est une permanente expansion
Largement ouverte à toutes les abnégations
Mais je ne perds jamais mes repères

Je suis paisible et heureuse
Dans cette grande maison
Qui est depuis toujours mon horizon
Invisible et silencieuse

Ici il n’y a rien qui me voile
Ici je n’ai aucune pudeur
Car ici tout est intérieur
Ici de tous je suis l’égale

(Étranger est l'Éternel, éditions Edmond Chemin 2015, réédition 2016)

 

EMMANUEL 

Emmanuel pourquoi as-tu croisé les bras
Pourquoi Pourquoi
Tu me regardais à la porte
Et moi j’étais comme déjà morte 

Les fumées de Dachau
Sont montées très haut
Et j’ai le cœur dans une tenaille
Quand je pense à cette tenace grisaille 

Mais toi tu es resté serein
Toi tu ne craignais rien
Tu écrivais des poèmes
Tu ignorais nos problèmes 

 Tu voulais comprendre nos ennemis
Tu ignorais tes plus proches amis
Tu n’entrais pas en résistance
Pour défendre nos existences 

Emmanuel Emmanuel Emmanuel
Lève les yeux vers le ciel
Les fumées doucement retombent
Comme une implacable et lente bombe 

 Et si aujourd’hui tu as le regard noir
De ceux qui n’ont pas osé la vérité voir
Ne fais pas la justice
En infligeant à d’autres le même supplice  

 Aujourd’hui nous avons recréé Israël
Mais nous ne sommes pas immortels
La fumée est comme un long voile
Qui nous cache toujours les étoiles  

Nous avançons dans la nuit
Notre passé nous poursuit
Nous recréons la même histoire
En en cultivant la mémoire  

Emmanuel ouvrons-nous les mains
Et regardons vers demain
Oublions les vieilles blessures
Que la lumière nous transfigure 

Prenons un nouveau chemin
Ouvrons nos maisons à nos voisins
Ne les repoussons pas loin au-delà de nos portes
Comme un peuple qu’on déporte 

Bien sûr nous n’oublierons jamais
Bien sûr il y aura toujours cette fumée
Cette odeur écœurante
Les images révoltantes  

Mais si par Dieu nous avons été élus
C’est pour être tous le visage nu
C’est pour affirmer notre différence
En renonçant à toute vengeance 

(Étranger est l'Éternel, éditions Edmond Chemin 2015, réédition 2016)

 

PRIÈRE

Quand je me prosterne cinq fois par jour
Je ne regarde pas alentour
Je perds la notion de l’espace
Quand sur le sol je pose ma face

Alors toi seul mon Dieu est présent
De la tête aux pieds je me tends
Comme du violon la corde
Pour implorer ta miséricorde

Mon dieu accorde-moi la grâce
D’agrandir toujours mon espace

Et ainsi à toi complètement soumis
Je sens que ce n’est pas moi que tu bénis
Celui que tu bénis est en train de disparaître
Par la main même de son divin maître

Reconnaissant son niveau
Il devient l’égal du zéro
Et alors il n’y a plus de distance
Entre l’immanent et ta transcendance

Mon dieu accorde-moi le temps
D’être toujours à toi présent

C’est une communion de type vertical
Ce n’est pas un édifice pyramidal
C’est comme une secrète cellule
Au fond il y a quelque chose qui brûle

Face à toi je suis aveugle je ne vois rien
Mais tu me prends la main
Et je m’abandonne à ta guidance
Car illimitée est ta puissance

Mon dieu donne-moi ta main
Pour aller toujours plus loin

Et éternelle est ta protection
Pour ceux qui font preuve de vénération
Ils sont invulnérables
Face aux pires impondérables

Ceux qui manifestent leur foi
Ils seront un jour près de toi
C’est le coeur rempli d’allégresse
Qu’ils recevront ton infinie tendresse

Mon dieu accorde-moi la foi
Pour être toujours auprès de toi

En toi jusqu’au bout ils auront cru
Et de toi ils auront tout reçu
Mais moi je suis encore trop indocile
J’incline lourdement mon dos de reptile

Je l’incline cinq fois par jour
En n’espérant rien en retour
Sauf de te plaire
Et plus si c’est nécessaire

Mon dieu accorde-moi la grâce
D’agrandir toujours ton espace

(Étranger est l'Éternel, éditions Edmond Chemin 2015, réédition 2016)


RENOUVEAU

Les élans de la nuit
Ont rouvert la plaie profonde de mon ennui
Et j'ai plongé dans l'eau précieuse
De ta jeunesse radieuse
Je ne m y suis point noyé
Mais j’y ai tout oublié
Et par ma défunte mémoire
C'est à toi à présent que je vais croire

(Poèmes de mon nouvel âge, 1998,  2014, nouvelle édition décembre 2016)

 

L’AUTOMNE INDIEN

Les orages de l’été se sont éloignés
Et j’ai sauté par-dessus les barrières rousses
De l’automne indien
D’où tu me reviens
Toi
Avec tes grands yeux
Si fabuleux

(Poèmes de mon nouvel âge, 1998,  2014, nouvelle édition décembre 2016)

 

AMI DE JADIS   

Ô ami de jadis 
J'ignore ton nom d'artiste
Tu me jouas si bien la comédie
Que je la préférai à la vie
Sur les places des villes il y a parfois ta musique
Et l’Éternel me dit que tu es triste  

L’Éternel écoute ma prière
Je ne suis pas fait que de bois
Mais aussi d'un métal qui ne rouille pas
Mon âme est acérée
Par l'usure des vieux baisers

(Poèmes de mon nouvel âge, 1998,  2014, nouvelle édition décembre 2016)

 

LÈVRES OUVERTES  

Guerriers de l'espérance
Nous avons pris tous les matins comme des dimanches
A l'orée de la nuit
Pourtant nous guettaient tous nos ennemis
Et la lune agitait son flambeau blafard
Au-dessus des rues de mon hasard
J'entendais les murmures des ruisseaux lointains
J'attendais les poupées au visage mutin  

Il n y avait ici aucun rêve
Je brisais simplement la froideur de mes lèvres 

(Poèmes de mon nouvel âge, 1998,  2014, nouvelle édition décembre 2016)

 

LA VIE DEMAIN  

La paix silencieuse de demain
Sera faite de l'ignorance d'aujourd'hui
Lourde fatalité léguée par nos pères guerriers
A l'aurore de l'avenir qui sommeille encore
Et personne ne sait vraiment
Si le serpent souterrain
Des rêves humains
Apparaîtra un jour à la lumière
De ceux qui savent là-haut
Et qui guident ma main
Ma main qui écrit sans réfléchir
Je ne vois rien
La vie me vient
Et surtout sans cesse elle me revient

(Poèmes de mon nouvel âge, 1998,  2014, nouvelle édition décembre 2016)


COUP DE FOUDRE 

L'amour est tombé sur moi comme une grâce divine,
Comme un mystère qui me domine,
Comme une soudaine abondance après une longue famine. 

Mon cœur était un obscur désert.
A présent il est esprit et chair,
Joyeux goéland sur la mer. 

Et celle que j'aime est dans la vague :
A la fois fraîche et tranchante comme une dague,
Fougueuse et berceuse comme le chant du vent,
Elle déploie l'arc-en-ciel de mon sang. 

L'amour est tombé sur moi comme la foudre
Et s'il a souvent un goût de poudre,
C'est parce qu'il n'y a pas de grains
Dans le ventre chaud des lendemains. 

Je suis l'enfant heureux de l'ivresse.
J'ai donné ma main au hasard
Et il m'a fait attendre dans la nuit noire
Jusqu’à ce que l’aube apparaisse 

L'amour est tombé sur moi comme un rire
Et celle que j'aime est une enfant
Mais aussi une femme que je désire.
Je veux être plus que son amant. 

Je suis envahi par la fièvre,
Je ne sais plus où sont ses lèvres
Toute caresse à peine esquissée devient aussitôt mièvre.
 Il n'y a plus de  corps
Là où finit définitivement la mort.

(L'Oiseau Blanc, éditions La Nouvelle Proue 1989, réédition Edmond Chemin 2016)

 

QUESTIONS TARDIVES

Toi qui as cru si vite à mes mensonges,
Et, à présent, mille questions me rongent,
Tes yeux n'avaient-ils pas toujours leur vif éclat ?
N'as-tu pas jusqu'au bout gardé ton sang-froid ?

Sans doute n'attendais-tu que je t'ouvre la porte !
Sans doute craignais-tu que je ne supporte
D'entendre de ta voix qu'il n'y aurait plus rien
Entre nous, sauf quelques souvenirs câlins.

Sans doute es-tu maintenant dans les bras d'un autre !
Et tu as déjà oublié ces moments que furent les nôtres.
Non, tu ne peux avoir déjà oublié ! C'est impossible !
Rappelle-toi, cet été...

Dis-moi que tu m'as caché ta détresse,
Et mon cœur bondira alors de tendresse !
Mais tu m'as dit que nous resterions amis.
Alors, c'est que vraiment c'est fini !

N'y a-t-il pas en effet de meilleure preuve
Que de devenir l'un pour l'autre une bonne œuvre ?
N'est-ce pas ce que l'on appelle un doux mépris ?
Quand le feu est éteint, il n'a plus besoin d'abri.

Pourtant, dans mes pensées, il y a sans cesse ton visage.
Et mon corps n'arrive pas à tourner la page.
Comme un livre qui n'aurait pas de fin,
Sauf de recevoir la caresse de tes mains.

Parfois le soir, dans tes bras, mon rêve se refuge.
Pour m'endormir c'est un merveilleux subterfuge.
La nuit a alors la douceur de ta peau,

Et tu es la mer dont je suis l'enfant-bateau.

Puissions-nous, un jour, échouer tous deux sur la même grève
Et découvrir qu'enfin se réalise le rêve...
Mon amour, sais-tu que je t'ai vraiment aimée ?
Et surtout sauras-tu combien j'en ai pleuré
 ?

(L'Oiseau Blanc, éditions La Nouvelle Proue 1989, réédition Edmond Chemin 2016)


RESSOURCE

Le nid de ma tendresse
Est perché là-haut au sommet d'une idée fabuleuse
J'y vole vole vole pour y voler maints baisers rudes
Que me donne l'aurore diamantée
De mon indépendance

Ô mon domaine fertile
Comme tu es lointain

Et pourtant toujours j'en reviens
Avec des anges gardiens
Très habiles
Bien que fragiles

Appels divins
Qui me touchent délicatement
Valeurs clignotantes hésitantes
L'amitié et l'amour se confondent agréablement
Ciel humain toujours prêt à frémir
À pleurer ou à rire

(L'Oiseau Blanc, éditions La Nouvelle Proue 1989, réédition Edmond Chemin 2016)

 

MAISON

Ce cri dans la nuit
M'a surpris
A présent je veille
En tendant l'oreille

Mais rien ne survient
Sauf au loin
Le bruit vague du sillage
Que font dans le ciel les nuages

C'est un bruit si régulier
Que je m'y suis habitué
Cela m'inspire confiance
Et je me rendors sans que j'y pense

Mais il y a à nouveau un cri
Je saute de mon lit
Je regarde par ma fenêtre
Pour chercher qui ce son peut bien émettre

Ça ressemblait à un gémissement
Peut-être celui d'un enfant
Mais aussi il y avait dans cette voix quelque chose
Qui étrangement à moi me cause

A ma fenêtre je ne vois pas très bien
Je me dis que je pourrais attendre demain
Cependant mon regard s'accroche
A une maison toute proche

C'est curieux je ne la reconnais pas
J'ai impression que hier elle n'était pas là
Comme si elle venait d'être construite
Alors ce serait vraiment très très vite

Je passe à cet endroit tous les jours
C'est juste devant ma cour
Soudain la lune apparaît et le paysage s'éclaire
Mais je ne retrouve pas mes repères

C'est vrai il me semble connaître cette maison
Mais pas dans cette position
C'est sûr je l'ai vue sous une autre perspective
Elle était beaucoup moins figurative

Je me souviens je devais être dedans
J'y suis entré je ne sais pas comment
Je ne me souviens pas de l'avoir vue de face
Je crois qu'elle avait une très grande surface

Comme un grand hôtel ou un vieux château
Mais sans murailles et sans barreaux
Au contraire il y avait partout des ouvertures
Cela grouillait de monde et d'aventures

Mais la lune s'est cachée
Et à nouveau on a crié
Cette voix m'est trop familière
Je me réveille en pleine lumière 

(L'Autre Ici, éditions Edmond Chemin 2015)

 

HASARD

Un jour je l'ai rencontré sur ma route
C'était un jour de nuit
Un soir de doute
Je ne savais où allait ma vie

Dans mon cœur il y avait toujours l'écho des anciens orages
Et dehors peut-être qu’il pleuvait je ne sais
Ou c'était sur mon visage
Il s'est arrêté

Soleil nocturne à l'heure des muettes ritournelles
Dans l'ombre secrète d'un vieux mur
Il manquait seulement une échelle
Pour retrouver la lumière pure

Mais l'ardeur des caresses
Ne doit pas faire oublier la fragilité des mains
Quand elles ont été longtemps sevrées de tendresse
L'amour est alors toujours pour demain

Il fuyait comme un imminent naufrage
Il s'est arrêté sur mon chemin
Le ciel se débarrassait déjà de ses nuages
Je ne le voyais pas encore bien

Il se défaisait trop vite de son armure
Mais la lumière dans ses yeux
Était la plus belle des parures
Elle me disait que nous pouvions être heureux

Il me disait les paroles les plus folles
Il savait aussi m'écouter
C'était à nous deux notre nouvelle école
Et nous étions des élèves très appliqués

Et puis est venu le moment de se taire
C’était la fin de la nuit
L’aube qui s’annonçait claire
Nous a tous les deux surpris

Vint alors le temps des silences
Quand l'amour et la pudeur
Sont comme en concurrence
Corps-à-corps contre cœur-à-cœur

Ce fut un si mutuel sauvetage
Qu’aucun des deux n’eut peur
Chacun montra tout de suite son vrai visage
Nous n’étions ni acteurs ni spectateurs

(Poèmes de mon nouvel âge, 1998,  2014, nouvelle édition décembre 2016)


CLANDESTIN

Ma conscience est sans voix
Elle ne connaît ni comment ni pourquoi
C’est un palais de silence
Pour celui qui pense

Ce palais héberge un noble héros
Mon dieu qu’il est beau
Qui s’en croit le propriétaire
Mais n’en est même pas le locataire

Avec ses pensées comme clefs
Il essaye de tout fermer
Mais il y a toujours une ouverture
Qui n’avait pas de serrure

Il y a toujours un clandestin
Qui trouve un chemin
Il y a toujours un autre
Toujours un nouvel hôte

Ça n’est jamais fini
Toujours de l’inédit
D’ici je ne suis pas le maître
Surtout si je veux le paraître

Par de longs discours
Par des preuves d’amour
Par des expériences
Par l'excellence

Mais c’est en voulant bien
Ici que les autres soient souverains
En acceptant leur différence
Que je retrouve le silence

Au lieu de totaliser
Je vais plutôt écouter
Je serai partout inaudible
Et toujours divisible

L’autre je ne le verrai plus
Je ne l’entendrai plus
Mais perdant de moi la mémoire
J'assumerai son  histoire

(L'Autre Ici, éditions Edmond Chemin 2015)


À CHACUN SA JOIE  

À chaque jour suffit sa joie
Et à chacun suffit sa voie
Va toujours vers ce qui te plaît
Mais ne regarde jamais à côté  

(Poèmes de mon nouvel âge, 1998,  2014, nouvelle édition décembre 2016)

 

BON JOUR  

Regarde les yeux de l'aurore
Ils sont ouverts sur une vie à venir
Regarde les yeux encore clos de la nuit
Ce sont tes rêves de demain
Qui dorment au creux de tes mains  

Sur le chemin qui s'avance
Je vois les couleurs de la vie
Qui se mêlent dans un miroir
Où il y a mon visage  

Au-delà de tout âge
Au-delà de mes espoirs jadis déçus
Au-delà de mon cœur aujourd'hui nu
Je sens battre les ailes d'un jour nouveau
Là-bas
Tout de suite
Une lueur est née  

Je ne vois rien mais je sens je ressens
Comme une présence constante
Une énergie chaude douce
Qui m'imprègne me berce me calme
Je me sens si heureux lorsqu'en elle je m'abandonne
À ma douleur  

Car elle devient alors Amour
Car je ne me sens jamais seul
Mais je me sens toujours aimé
Sans avoir rien à prouver
Même pas que je suis heureux
Ou malheureux
Je peut être
Vous peut être  

Dans la nuit à peine finie
Je suis déjà les yeux de l'aurore
Et je crée chaque jour qui vient
À la lumière de mon cœur
 

(Poèmes de mon nouvel âge, 1998,  2014, nouvelle édition décembre 2016)


TEMPS

Encore je songe.
Oui, déjà je songe !
A quoi songes-tu, ami ?

Jadis je franchissais les plus grands espaces ;
Je chantais et criais, sans angoisse.
Maintenant Il refuse
Et plus je ne m'amuse.

Enfant, adolescent, adulte :   
Il m'a trahi.
Qui ? Temps, monture occulte
Que menait jadis mon esprit.

Tantôt. Après. Non, arrête, ! Impossible !
Mais était-ce lui ?
Je l'appelle, je lui crie : « Insensible » !
Je lui mords l'échine, je lui dis « Mon chéri ».

Il continue, sans voir ma tristesse,
Sans émouvoir son infini
Et s'impose à mon âme en laisse,
Songeur et triste lui aussi.

(L'Oiseau Blanc, éditions La Nouvelle Proue 1989, réédition Edmond Chemin 2016)


NOS MAINS

Je puis poser ma main sur ta main
En me disant que je le ferai encore demain
Quoi qu’il arrive
Quelle que soit ma dérive

Je puis poser ma main sur ta main
En me disant que c’est cela mon chemin
Quoi qu’il advienne
Quelle que soit ma peine

Je peux prendre ta main dans ma main
Et me dire que toi et moi nous irons loin
Quoi qu’il en coûte
Quels que soient nos doutes

Je puis prendre ta main dans ma main
Et me dire que nous sommes bien
Quoi qu’il pleuve
Quelles que soient nos épreuves

Je puis séparer ma main de ta main
En me disant que je reviendrai demain
Quoi que tu en penses
Quel que soit le silence

Je puis poser ma main dans ta main
Et me sentir ainsi très bien
Quoi que j’en décide
Quel que soit le vide

Je puis faire tout ce que je veux
Avec mes mains
Avec moi-même
C’est comme cela que je t’aime

Libre avec tes mains
Libre avec toi-même
Nous sommes alors très bien tous les deux

(Poèmes de mon nouvel âge, 1998,  2014, nouvelle édition décembre 2016)

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L’ÂME QUOTIDIENNE

Laissons nos coeurs s’ouvrir à la vie
Laissons nos corps s’unir à la mort
Laissons nos bateaux faire naufrage dans leurs ports

Il n y a pas de vérité Maître
Je tremble
Suis-je un traître
Naviguer en eau profonde
Ne me suffit donc plus

Il y a l’appel sourd
Des étoiles nouvelles qui clignotent
Loin dans un intérieur obscur
Il y a l’appel que je n’entends pas encore
Des racines
Des odeurs
De la pulpe fraîche
Des jours de lumière

Là où ma peau épouse étroitement ma faiblesse
Et elle illumine mes yeux clairs
Mon ciel ne peut être toujours le plus haut
J’ai besoin de l’humilité de la terre

Que mon âme enfin soit plus lourde
Que mon corps
Qu’elle se nourrisse de choses simples
Comme une graine jadis enfouie
Et qui a pourri
Elle germe soudain

La fleur magique du pardon
Naît du ferment
Elle s’épanouit lentement
Elle se nourrit à la souffrance secrète

Laissons nos coeurs s’ouvrir à la vie
Laissons nos corps s’unir à la mort
Laissons nos bateaux faire naufrage dans leurs ports

(Poèmes de mon nouvel âge, 1998,  2014, nouvelle édition décembre 2016)
 

VIE POSTERIEURE  

Longtemps j'errais comme un chien perdu 
Dans les quartiers sales 
D'une ville inconnue  

On me donnait un peu à manger 
Mais je devais souvent attendre la nuit 
Pour guetter le moment sublime 
Où les gens s'abandonnent à leur fatigue 
Et enfin à leurs rêves  

Mon rêve commençait au coin du premier caniveau 
Je pouvais commencer ma quête 
Je rencontrais parfois quelques noctambules un peu gris 
Qui me lançaient quelques pièces 
En échange je leur donnais un peu de poésie  

J'allais voir une petite prostituée 
Au regard très doux 
Et aux longues cuisses nues provocantes 
J'étais un moment partagé 
Et vite c'était la tendresse qui l'emportait 
Je finissais par lui baiser les pieds 
Pour moi c'était vraiment la sainte du quartier  

Bien sûr il y avait les rats 
Ils grouillaient dans les rues 
Surtout dans la journée 
Quand personne ne les voyait 
Ils ne s'aimaient pas entre eux   

Moi je les aimais 
Mais ils ne le savaient pas 
Ils me prenaient pour un chat 
Peut-être à cause de mon dos 
Qui à l'époque était plutôt gros  

D'elle ils se moquaient 
Ou ils l'évitaient honteusement 
Quelques-uns l'exploitaient 
C'était toujours très négocié 
Et je ne m'en mêlais pas 
Sauf une fois 
Où je lui dis que je l'aimais 
Ce qui n'a pas de prix 
Et ça ça la gênait  

Mais ma quête reprenait son cours 
J'allais toujours plus loin sur ce chemin 
Qui descendait descendait sans cesse 
Un peu plus chaque jour   

Mais je n'arrivais pas à sombrer vraiment 
Toujours quelque chose me retenait 
J'étais à la fois touriste et mendiant 
A la fois humble et distant   

Je ne craignais pas d'être sali 
Les bactéries étaient mes amies 
Je leur disais toujours merci  

(Poèmes de mon nouvel âge, 1998,  2014, nouvelle édition décembre 2016)
 

VÉRITÉ  

La vérité
Ma vérité
Est mon espoir
La vérité est toute une histoire
L'histoire de ma vie passée
Et ce que je veux dépasser  

L'histoire de mes rencontres
Avec ces femmes au regard si doux
Et si braves en même temps
Que je ne pouvais m'empêcher 
De les aimer  

Comme j'aime à présent contempler
Les petites barques des marins du dimanche
S'élancer bravement vers l'océan immense
Et disparaître bientôt à l'horizon  

Si frêles d'apparence
Elles reviennent le soir
Pleines et sereines
Dans la lumière d'argent de l'automne naissant  

Elles me donnent envie d'y dormir la nuit
Bercé par le lent mouvement des vagues mourantes
Mais en réalité les pêcheurs
Les laissent sur la grève  

Et moi en cachette
Je vais dans le noir leur dire mes pensées secrètes
Et en touchant timidement le bois encore mouillé
En m'enivrant des odeurs fortes de la mer
Mon coeur frémit
Et presque il s'arrête  

(Poèmes de mon nouvel âge, 1998,  2014, nouvelle édition décembre 2016)


DÉLIVRANCE

Mon ami mon frère
Que puis-je pour ta misère

Au seuil de la mort
Je vois encore souffrir ton corps
Et je te cache mon immense tristesse
En te donnant maladroitement ma tendresse

Mes yeux sauront-ils te dire mon amour
Ne serait-ce qu’un instant très court
Pour qu’à la seconde fatale
Tu t’en souviennes comme d’une étoile

Dans mon coeur tu seras toujours né
Tu brilleras pour moi dans la gloire de l’éternité

(Poèmes de mon nouvel âge, 1998,  2014, nouvelle édition décembre 2016)


EXCLUSION

Les voisins sont venus jouer
Sur le pré
Le vent soufflait dans leurs reins
Je me sentais complice de leurs ébats coquins

Je courais vers eux
Et chaque fois je tombais
Personne ne riait
Et je recommençais

Les voisins sont venus jouer
Dans le pré
Paix à leurs âmes guerrières
Je les ai tuées

En riant
J’étais heureux

Personne ne m’attendait
Ma raison se fissurait
Dans leurs yeux je voyais de la surprise
Dans leurs coeurs des friandises

Laissez-moi aller vers eux
Moi aussi je suis heureux

Les voisins sont venus jouer
Dans mon pré
Et quand j’ai crié très fort mon bonheur

Ils ont eu très peur
Laissez-les vivre
Laissez-moi les découvrir

Les voisins sont venus jouer
Dans mon pré
Hélas je ne puis être des leurs
Car je crie et je pleure

On me fait rentrer à la maison
Je ne sais pour quelle raison

Les voisins sont en train de jouer

(Poèmes de mon nouvel âge, 1998,  2014, nouvelle édition décembre 2016)


DESCENDRE

Le cheval fou de l'Espoir 
S'est emballé 
Et je n'arrive plus à contrôler sa course 
Son galop enfiévré 
Me conduit vers des terres inconnues 
Éclairées par un soleil rouge 
Et j'entends des carillons étranges 
Sonner sans cesse précipitamment 
Les heures de ce temps que j'ai tant aimé 
Et que je veux à présent effacer de ma mémoire

Mais bientôt la course s'apaise 
Et des mains frêles et tremblantes 
Caressent le flanc palpitant de la bête 
Elle semble aimer 
Elle baisse humblement sa noble tête

Moi je reste toujours en selle 
Je voudrais atteindre tout de suite 
Les crêtes 
Là où l'air est pur 
Je vais pouvoir enfin respirer 
Tranquille 
Jusqu'à la fin des jours 
Voir les choses et les hommes de loin 
De loin 

Mais les hommes m'empêchent d'aller plus loin 
Ils veulent que je m'arrête sur mon destin

La fumée des incendies 
Que j'ai allumés dans un lointain passé 
Et laissé brûler 
Sans jamais m'en soucier 
La fumée me fait pleurer 
Je ne vois plus rien 
Je ne veux plus rien

Surtout pas de leurs mains 
Je veux fuir sur le Chemin 
Je ne veux pas être aimé 
Admiré ou approuvé 
Je veux être libre 
Être moi-même 
Et repartir tout de suite vers demain

Mais Il n'obéit plus 
II aime la chaude pluie 
Des mains et des yeux silencieux 
Qui tombent doucement 
Sur sa fatigue 
Accumulée pendant des siècles de fierté

Alors
je   
Descend

(Poèmes de mon nouvel âge, 1998,  2014, nouvelle édition décembre 2016)


MASQUE BLANC 

Ma conscience est sans visage
Elle ne cherche pas son âge
Elle est comme un matin
Qui n'a pas de fin  

 Elle est comme la lumière
Qui elle-même s'éclaire
Elle n'a donc pas de mots
Pour dire ce qui est le bien et le beau  

Car il n y a rien sous le voile
Que l'infini et ses étoiles
L’éternité du maintenant
Dont Vous est le seul élément   

Car c'est ainsi qu’est votre évidence
C'est mon existence qui danse
Quand je vous regarde avec amour
Sans attendre une image en retour  

Colère tristesse et allégresse
Ne sont alors jamais à mon adresse
Mais comme de libres fleurs
Qui puisent leurs parfums dans mon cœur 

(Poèmes de mon nouvel âge, 1998,  2014, nouvelle édition décembre 2016)


ÉLÉVATION  

 Nous baladerons nos vies 
Dans des royaumes innocents 
Et nous baiserons les pieds de l'oubli 
Le pardon nous donnera les ailes nécessaires 
Pour atteindre l'amour vrai 
Celui qui ouvre les cœurs
En y faisant parfois des plaies béantes 
D'où coulera le sang noir de la rancune  

Alors nos regards s'éclairciront 
Et nous monterons main dans la main 
Par ces chemins secrets 
Qui  mènent là d'où personne n'est revenu 
Nos lèvres tremblantes balbutieront des mots 
Qui feront frémir les esprits sauvages 
Galopant dans cette plaine immense 
Où nous passerons tranquillement 
Désarmés jusqu’aux dents 
Pour mieux goûter au firmament 

(Poèmes de mon nouvel âge, 1998,  2014, nouvelle édition décembre 2016)


ÇA VA MIEUX (1 extrait)  

Un oiseau est venu chanter auprès de mon arbre
Je m'étais assoupi au bord d'une oasis
J'attendais sur le côté d'une route
Que je ne voyais pas  

Je ne sais pas où je vais
Je ne sais pas où je suis
Mais je sais enfin qui je ne suis pas
Je vais pas par pas  

Le rire d'enfants
Heureux comme des petits dieux
A fait vibrer mon coeur
Il vit mieux

(Poèmes de mon nouvel âge, 1998,  2014, nouvelle édition décembre 2016)


LA MORT DU RÊVEUR (1 extrait) 

Visages de femmes dans la nuit
Que j’ai autrefois entrevus
Je les croisais dans les rues
Sans faire de bruit  

J’étais par nature amoureux
Je les trouvais tous beaux
Et je passais silencieux
Sans dire un mot  

C’était un défilé sans fin
De petits bonheurs passagers
Et j’aimais ce chemin
Où sans cesse je rêvais  

C’était un rêve sans retour
Je n’attendais rien
Il me suffisait d’entretenir mon amour
Pour me sentir vraiment bien  

On m’aurait pris pour un simple d’esprit
Si j’avais dit la douceur de ma joie
Personne ne m’aurait compris
On m’aurait montré du doigt

(Poèmes de mon nouvel âge, 1998,  2014, nouvelle édition décembre 2016)


VOYAGE

Oui c’est vrai j’ai souvent fait ce voyage
Oui c’est vrai j’ai souvent franchi le grand passage
Et j’en suis toujours revenu
Bien qu’à chaque fois ce n’était pas prévu

Mais cela se fait quand même
Peut-être parce que c’est  une chose que j’aime
Je veux dire que je l’aime trop
Alors on me fait revenir illico presto

Les gens de là-bas n’aiment pas les touristes
Ils les considèrent comme des fumistes
Pour eux il ne faut pas se contenter de visiter
Mais il faut vraiment s’y installer

C’est vrai que c’est un beau lieu de résidence
Comme il n’en existe pas dans cette existence
Mais c’est aussi un peu ennuyeux
De voir tous les jours tout le monde heureux

Ce n’est pas ce que ça me coûte
De prendre souvent cette route
Ça vaut vraiment le détour
Et c’est un trajet très court

Pas le temps d’admirer le paysage
Il vous suffit de changer d’âge
Et pour revenir il ne s’agit pas de rajeunir
Car là-bas il n’y a ni passé ni avenir

Mais il faut simplement perdre la conscience
Et se laisser retomber dans l’ignorance
Par exemple en pensant beaucoup
On tombe dans un immense trou

Et l’on traverse l’espace
Á la vitesse de la disgrâce
Mais comme je vous l’ai dit
C’est bien mieux ainsi

Dans d’aussi belles demeures
Les visites les plus courtes sont les meilleures
C’est trop bien pour moi
Ou peut-être j’ai l’impression que je ne le mérite pas

J’y parviens toujours par inadvertance
Quand j’oublie mon existence
Quand je suis tellement distrait
Que j’oublie mon intérêt

Quand je me sens être personne
Et qu’au hasard je m’abandonne
Alors je me sens par tout envahi
Et je ne sais plus qui je suis

C’est cela le grand voyage
C’est ne plus voir son propre visage
C’est devenir ce que l’on voit
Et tout ce que l’on perçoit

Ce n’est pas une question de technique
Pas besoin de connaissance scientifique
Car il faut beaucoup de légèreté
Comme à la lumière il faut de la fluidité

Il faut abandonner toute mémoire
Ne plus délimiter son territoire
Et alors on voit tout verticalement
On change radicalement de plan

Mais je le répète ce n’est pas si extraordinaire
Du moins quand on n’a pas une âme de sédentaire
Quand son esprit erre et ne s’attache à rien 
Et que l’on perd toujours son chemin

Enfin peut-être qu’un jour j’en ferai ma résidence principale
Un jour de grande fatigue générale
J’ouvrirai vraiment mes yeux
Afin de situer exactement ce lieu

(Poèmes de mon nouvel âge, 1998,  2014, nouvelle édition décembre 2016)

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Scan couv bod

ICI

Ici est sans voix
Ici tout est choix
Ici  est immobile
Mais tout autour ce n’est pas tranquille

Il y a comme un spectacle de nuit
Un théâtre de cris
Une folle fête
Où je perds la tête

C’est un immense port
Un immense corps
Un défilé de visages
Une course de rivages

C’est un  point sans fin
De tout il est plein
Une caisse de résonance
Pour la musique et la danse

À la fois l’immuable essieu
Et la grande roue des cieux
Qui tourne à si vive allure
Qu’à chaque instant elle me défigure

Mais même sans reflet
Je me sens aimé
Anonyme pilote
D’une gigantesque flotte

Je n’ai plus de nom
Plus de définition
Je n’ai plus de rêve
Je revis sans trêve

(L'Autre Ici, éditions Edmond Chemin 2015)


PAYSAGE

Bien avant l'horizon
Il y a eu une explosion
Puis un drôle d'arc-en-ciel
Il ne semblait pas naturel

Il avait bien toutes ses couleurs
Mais il n'était pas à la bonne hauteur
Il n'était pas à hauteur d'homme
Il était en face de celui que jamais je ne nomme

Les tons étaient précis
Sur un fondu de nuages clair-gris
Cet étrange paysage
Apparut après un orage

Très large et pas profond
Comme un simple arrière-fond
Un peu comme une épure
Dans un cadre sans bordures

C'était comme un tableau géant
Aussi plat qu'il était grand
Ni beau ni moche
Mais de moi si proche

Cet inadmissible culot
Me laissait sans mots
Je ne pouvais pas m'inclure
Dans cette éphémère peinture

Et je ne la contenais pas
Simplement elle était là
A moins de zéro millimètre
Je savais qu'elle allait bientôt disparaître

Et je n'essayais pas de la retenir
Je ne voulais pas plus tard m'en souvenir
C'était  une fugace présence
Avec une absence totale de distance

Sans avant sans après
Et rien d'elle ne me séparait
Aujourd'hui par la parole
J'en ai fait un symbole

Ce n'est plus qu'une représentation
Une belle démonstration
Mais je n'en ferai plus l'expérience
Car cela n'a jamais eu d'existence

(L'Autre Ici, éditions Edmond Chemin 2015)


AUTO-DÉCAPITATION

Le beau quand il est mystérieux
Nous rend silencieux
C’est comme une musique
Aux effets extatiques

On ne sait pas pourquoi
Elle nous met dans un tel état
Et si on nous l’explique
Elle devient simple mécanique

Elle perd son aura
On perd notre joie
La grâce est inexplicable
Elle est injustifiable

Dire qu’elle vient d’en haut
Quel sacré culot
Sa véritable origine
C’est la guillotine

 Une fois décapité
Aussitôt tu renais
Tu joues avec ta tête
Comme avec une marionnette

Tu la montes sur un cric
Tu l’exhibes en public
Même quand tu la mets sur tes épaules
Jamais elle ne te contrôle

Tu te la mets là où tu veux
Pour toi c’est un jeu
Elle est à sa place
Là dans l’espace

Elle n’est pas ici
Comme on te l’a dit
Ici à zéro millimètre
Tu trouves ton maître

Ta tête est dans les regards
Elle est dans les miroirs
Jamais tu ne te dévisages
Sans te mettre en cage

Tu ne peux te regarder
Sans aussitôt t’enfermer
Dans ta courte mémoire
Ou dans un petit territoire

Le pays d’ici
Est un domaine infini
Et infinissable
Car il est très altérable

(L'Autre Ici, éditions Edmond Chemin 2015)


RÊVE 

Je marche le long d'une falaise verte.

Devant moi marche Yaki. 

J'ai peur, je tremble.

Le sentier est étroit, la falaise est haute et, devant moi, marche Yaki.

 

Il est vieux, il est gris.

Il marche lentement.

Yaki est un vieux sage et c'est mon ami. 

Derrière moi, il y a Olott, l'enfant multicolore.

Il court, il crie, il saute, il me bouscule !

Il me fait peur.

 

Je pose la main sur l'épaule de mon vieil ami, devant.

Je sens la tribu qui suit, à la file, derrière.

Je suis rassuré.

 

Soudain je me sens

Poussé,

Re-poussé,

Re-poussant !

Et moi,

Le vieillard,

L'enfant,

 

Nous tombons ensemble.

Dans le vide.

Je les sens si proches, si proches dans cette chute

qui n'en finit pas ! 

Enfin, je tombe !

Sans pouvoir me retenir. 

Je n'ai plus peur. 

 

 Cette chute est sans fin.

Cette chute est sans début.

Elle n'a jamais commencé.

Elle ne finira jamais. 

Mon dieu, je découvre qu'elle n'a pas de sens !

Elle est maintenant, elle est ici.

 

C'est un trou sans fond et sans chapeau. 

Pas un trou noir !

Au contraire, un abîme de lumière. 

Nous nous tenons les mains, nous ne faisons qu'Un !

Les corps se cabrent, se redressent, 

Nous rejaillissons.

Très haut.

Très bas. 

Âme à la Verticale.

 

Maintenant nous sommes Ici.

Ici est une plaine immense, l'horizon familier de ma vie.

Avec toute la tribu. 

Mon dieu, qu'elle est immense !

Nous nous ressemblons tous. 

Qui est Yaki ? Qui est Olott ?

Mon dieu, qui suis-je, qui est l'autre ?

 

Je ne me vois nulle part...

Des larmes ne cessent de me laver les yeux. 

Enfin, je vois.

(L'Autre Ici, éditions Edmond Chemin 2015)

 

 

SILENCE 

Il est monté jusqu'au sommet
Et longuement l'horizon il a scruté
Il n'en finissait pas de descendre
Je n'ai fait que l'attendre

 Mais il n'est jamais revenu
Et je ne me suis pas tu
Mes appels résonnaient dans le vide
Ma nuit était aride

Je répétais  les mêmes mots
J'espérais qu'ils fussent si beaux
Que le désert ils fécondent
Qu'ils donnent du sens à ce monde

Mais personne ne m'a pris la main
Et seul j'ai continué mon chemin
Je n'attends plus les oracles
Plus besoin de spectacle

La parole n'est plus d'or
Je ne crois qu'en mon corps
Il est immense
Et baigné de silence

Au fond d'un lac il y a un vieux monsieur
Qui maintenant est heureux
Sous cette étendue tranquille 
Il a élu domicile

(L'Autre Ici, éditions Edmond Chemin 2015)

 

SOLUTION FINALE

Il devrait être le plus saint
Ou le plus le cœur sur la main
La plus admirable sagesse
La plus touchante gentillesse
 
Des maîtres le plus grand champion
Celui qui donne la meilleure initiation
Celui de qui on fera un buste
Parce qu’il était un vrai Juste
 
On voudrait qu’il n’y ait qu’une seule vérité
Et c’est celle qu’il a enseignée
Ainsi plus de doutes
Plus qu’une seule route
 
Il n’y a qu’un seul chemin
Celui qui n’en fait pas le sien
Est digne d’indulgence
Mais pas de reconnaissance
 
 Que le point de vue soit différent
Ici n’est pas un bon argument
Quand la conception est totale
Attention la solution devient finale

(L'Autre Ici, éditions Edmond Chemin 2015)

 

 JAMAIS UN SANS DEUX
 

Au royaume de l’unité

C’est toujours le même qui est aimé

Sous mille formes

Tout partout serait au Un conforme


En vérité et c’est heureux

Jamais Un sans Deux

A la fois unique et multiple

De personne tu n’es le disciple

 

Tu ne cesses de désirer

Pour te réunifier

Mais c’est un attelage

Qui ne cesse de faire naufrage

 

Car la séparation ne suit pas l’union

Elle en est la condition

La tension ne précède pas la détente

Mais l'une de l'autre sont dépendantes

 

Exclure  un des deux éléments

Vouloir qu'un seul soit important

Que tout soit unitaire

C'est refuser le mystère

 

C'est  refuser l'éternel

Que de refuser le mortel

A vouloir que tout soit compréhensible

On se croit infaillible

 

Pratiques sont les schémas

Il n'y aurait que le haut et le bas

Le vivant ne serait qu'un rêve

Et l'inexistant ce qui élève

 

Ou la mort serait un néant

Et la vie le seul composant

Que l'on rentre ou que l'on sorte

Il y aurait comme une porte

 

Que ce soit la fin ou le début

Rien aucun absolu

Que de la matière

Rien qui la génère

 

Oui mais la mort est un grand malheur

Elle nous fait à tous très peur

Surtout quand aucune espérance

Ne peut lui donner une signifiance

 

Alors y a t-il ou non une vie après

Il y a et il n'y a pas sont vrais

Si tu les sépares

Alors tu les compares

 

Mais si tu les ressens

En même temps

En acceptant leurs différences

Donc dans le silence

 

Tu te sens réel

Ni mortel ni éternel

Au moment de disparaître

Tu  seras simplement conscient d'être

(L'Autre Ici, éditions Edmond Chemin 2015)

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Couv eee

ÉTRANGER EST L'ÉTERNEL(extraits)
Chants et poèmes pour migrants et autres mal-aimés de ce monde

Réédition septembre 2016, Edmond Chemin. 

(L'auteur précise que le langage qu'il prête aux personnages s'exprimant par le moyen des poèmes ci-dessous, ne reflète pas nécessairement ses propres opinions. En particulier, certains de ces textes ont été écrits sur un mode satirique ou caricatural que, pour une juste lecture, il convient  de ne pas oublier ou minimiser.)

DIFFÉRENT

Oui je sais je viens d’ailleurs
Et je sais que ce qui vous fait peur
Ce n’est pas ma prétendue violence
Mais c’est ma réelle différence

C’est vrai que ce que vous êtes aujourd’hui
Vous l’avez bravement conquis
Et alors ma seule présence
A pour vous une odeur de décadence

Mais je ne viens pas pour vous tuer
Mais je ne viens pas pour vous voler

Je viens pour changer de paysage
Je viens pour changer d’âge

Ce qui vous appartient
Est pour vous le plus sacré des liens
Mais celui qui n’a pas d’attache
Faut-il qu’au visage on lui crache

Toutes ces idées
Que vous avez capitalisées
Et dont vous vous croyez propriétaires
Que vous soyez nantis ou prolétaires

Mais je ne viens pas pour vous tuer
Mais je ne viens pas pour vous voler
Je viens pour changer d’éclairage
Je viens pour changer de personnage

Toutes ces idées plus que de vos nombreux biens
Vous lient le cœur et les mains
Vos plus précieuses croyances
Sont celles qui vous font croire à votre importance

Il est vrai que lorsque je squatte votre maison
Vous me donnez parfois raison
À condition que ce ne soit pas la vôtre
Mais celle d’un autre

Mais je ne viens pas pour vous aimer
Mais je ne viens pas pour vous détester
Je viens pour changer de voisinage
Je viens pour changer de rivage

Au chaud dans votre confort
Vous ne pensez jamais à la mort
L’enfant qui meurt dans la froideur crépusculaire
N’est pour vous qu’un risque identitaire

En repoussant les exilés
C’est votre monde que vous rétrécissez
Et ce qui n’est pas transformable
N’est que par la violence périssable

Mais je ne viens pas pour vous aimer
Mais je ne viens pas pour vous ressembler
Je viens pour changer de village
Je viens pour changer d’ancrage

N’avez-vous donc pas compris
Que nous ne sommes pas vos ennemis
Que ce sont les frontières
Qui entretiennent la guerre

Ce pour quoi vous avez combattu
Ce pour quoi vous vous êtes défendus
Ce qui est écrit dans vos livres
Ce qui vous a permis de survivre

Mais je ne viens pas pour vous imiter
Mais je ne viens pas pour vous diminuer
Je viens pour tourner une page
Je viens pour changer d'héritage

La liberté et l’égalité
Ne sont-elles pas pour toute l’humanité
Quelles que soient les personnes
Ou ne sont-elles que des idées bouffonnes

Si de vous je suis différent
J’ai les mêmes droits cependant
Ce sont ceux de tous ceux qui pensent
Et cela ne se limite pas à la France

Mais je ne viens pas pour être aimé
Je ne viens pas pour vous voler
Je viens pour changer de paysage
Je viens pour changer d’âge

(Étranger est l'Éternel, éditions Edmond Chemin 2015, réédition 2016)


LAMPEDUSA

J’étais sans projet sans illusion
Quand je montais dans cette embarcation
Mes frères se couvraient de voiles
Et moi je me sentais déjà très pâle

Je m’étais placé devant
Au premier rang
Loin devant les femmes
À genoux je priais Dieu pour mon âme

Malilo face à la pluie et au vent
L’âme en bandoulière
Tu ne crains pas les frontières
Tu es un fier combattant

Pendant longtemps j’ai cru
Qu’il m’avait entendu
Car tout était tranquille
Tout semblait facile

Mais au premier coup de vent
J’ai senti le destin prendre son élan
J’aurais voulu avoir des ailes
Pour éviter cette catastrophe si peu naturelle

Malilo face à la pluie et au vent
Tu ne crains pas la foudre
Avec elle tu veux en découdre
Tu es un vrai gagnant

Mais il était trop tard
Le ciel était déjà noir
Et comme une vieille coque
Qui sous la pression se disloque

La barque tout de suite a pris l’eau
Elle est devenue tonneau
Mais malgré le poids extrême
Elle flottait quand même

Malilo tu es un grand marin
Tu vas faire le tour du monde
Car tu navigues toujours en eau profonde
C’est à toi que conduisent tous les chemins

Alors nous avons tous sauté
Ceux qui ne savaient pas nager
Collés aux autres comme des coquillages
Tous sur le même rocher depuis leur plus jeune âge

Ensuite il y a eu comme un sommeil profond
J’ai rêvé que j’étais devant une prison
Avec mes frères comme moi des hommes
On voulait qu’ils se nomment

Malilo tu es un grand libérateur
Car malgré toi tout tu oses
Et au malheur tu t’opposes
En donnant de toi le meilleur

Mais aux questions ils ne répondaient pas
Ils disaient qu’ils avaient faim et froid
Alors ils nous ont fait entrer dans la bâtisse
Nous ont mis nus et fouillé nos orifices

Je me sentais triste et honteux
Mais c’était pour eux
La violence n’est dégradante
Que pour ceux qu’elle contente

Malilo face au vent et au destin
Tu files droit vers l’orage
Sans te soucier des noirs nuages
Tu as perdu tous tes liens

Ce n’est pas leurs rires qui m’ont blessé
Ni qu’avec un jet ils nous aient lavés
Mais c’est qu’avec leur médecine
Ils prétendaient nous faire avouer notre origine

Si je ne veux plus savoir d’où je viens
Si un autre le découvre je ne serai plus un clandestin
Il me donnera mon passé en héritage
Et me renverra bientôt à mon village

Malilo étranger venu d’ailleurs
Rien ne résiste à ta puissance
C’est d’une céleste persévérance
Dont tu n’es que le transporteur

Mais je vous le dis que je ne viens de nulle part
C’est tout à fait par hasard
Que j’ai échoué sur cette île
Et je ne veux surtout pas en faire mon domicile

Non je veux aller beaucoup plus loin
Ce n’est pas ici que s’arrête mon chemin
C’est sans la moindre haine
Que mon désir est celui d’une terre lointaine

Malilo tu es le plus grand des champions
Car même à la dérive
Tu finis par trouver la meilleure des rives
Celle de la transformation

Non c’est vrai que je n’ai pas de plan
Simplement je suis le courant
À chaque jour suffit son aventure
À chaque homme suffit sa figure

Moi je n’en ai plus
Pour moi aussi désormais je suis un inconnu
Et ce qui à mes yeux me légitime
C’est d’être parmi d’autres un anonyme

Malilo tu sais où tu vas
Car tu n’as pas de demeure
C’est toujours ta dernière heure
Ton ici est toujours là-bas

Mais vous voulez me faire rebrousser chemin
Mais de moi croyez-moi je ne sais plus rien
Et même si vous me faites violence
Je garderai le silence

Car il n’y a pas plus fort
Que celui qui est déjà mort
Ayant oublié mon lieu de naissance
Je n’ai plus d’existence

Malilo Malila tu va toujours plus loin
Comme un profond mystère
Tu envahis toute la terre
De nous il ne restera bientôt plus rien

Hier j’ai plongé dans le néant
Et aujourd’hui je suis renaissant
Hier j’étais dans l’abîme
Demain je serai grandissime

C’est face à vous que désormais je vis
Pas parce que vous êtes mon ennemi
Mais parce qu’en me donnant la chasse
Vous m’obligez à agrandir mon espace

Malilo Malila quoi qu’il arrive tu restes confiant
Qu’il vente ou qu’il pleuve
Tu es comme le grand fleuve
Qui lentement et sûrement descend vers l’océan

Chaque fois que vous m’enfermez
Vous me faites encore plus vous intégrer
Croyant me chasser de votre monde
Vous en rendez ma participation encore plus profonde

M’ayant à la frontière reconduit
Vous me retrouvez pourtant ici
Vous croyez m’éloigner par la distance
Pour affirmer votre différence

Malilo Malila tu seras toujours un étranger pour toi
Ta quête sera toujours éternelle
Toujours à l’identique rebelle
Contestant partout la foi et la loi

Mais les différences constituent le tout
Et c’est ce que nous sommes moi et vous
Il n’y a pas de mystère
C’est clair comme de la lumière

Vous êtes de nous plein
De vous nous sommes le chemin
Par nous vous faites l’expérience
De votre véritable essence

Malilo Malila chaque jour tu es différent
Sans cesse tu nous rappelles notre véritable origine
Qui n’est pas celle qui nous détermine
Mais qui est celle qui est là-bas devant

(Étranger est l'Éternel, éditions Edmond Chemin 2015, réédition 2016)
 

AU BOUT DE LA NUIT

Au loin j’entends crier les chiens
Je cours sur les chemins
Le long des clôtures
Dans la nuit obscure

Ma blessure me fait de plus en plus mal
Et il fait un froid glacial
Je voudrais bien me rendre
Mais ils vont vouloir tout comprendre

Pas parce que je suis un beur
Mais parce que je suis un voleur
Il n’y a jamais trop de remèdes
Pour guérir celui qui les dépossède

Serre les dents Ali
Ne te laisse pas con-descendre
Ah ici tu n’as pas d’amis Ali
Mais tu as du cœur à en revendre

Ils ne sont pas meilleurs que moi
Mais eux c’est ce qu’ils croient
Je sens le sang qui dans mon dos coule
J’ai l’impression que ça me saoule

Mais je n’arrête plus de courir
Plutôt trois fois mourir
Que de retomber entre leurs pattes
Et qu’ils me traitent comme un psychopathe

Ils m’amèneraient chez un médecin
Après m’avoir attaché les mains
De leur gentillesse
Je m’en bats les fesses

Serre les dents Ali 
Ne te laisse pas con- descendre
Ah ici tu n’as pas d’amis Ali
Mais tu as du cœur à en revendre

Je préfère être leur ennemi
Que de leur paraître soumis
Je préfère mon vagabondage
À leur marchandage

Je préfère mes trafics
À leur service public

Mais je me suis engagé dans une impasse
Je dois leur faire face

Je sors mon couteau
Ça ne va pas être beau
Je hais ces visages
Je vais faire un carnage

Serre les dents Ali 
Ne te laisse pas con- descendre
Ah ici tu n’as pas d’amis Ali
Mais tu as du cœur à en revendre

Mais je n’entends plus rien
Se seraient-ils trompés de chemin
Je sens comme une ivresse
Je tombe de faiblesse

J’entends des cris autour de moi
Toute une foule s’occupe de moi
Ils ont retrouvé ma piste
Et c’est en vain que je résiste

Mais ils n’ont pas vu mon coutelas
Je l’ai caché sous mon bras
C’est au fond de l’ambulance
Que viendra ma délivrance

Serre les dents Ali 
Ne te laisse pas con- descendre
Ah ici  tu n’as pas d’amis Ali
Mais tu as du cœur à en revendre

(Étranger est l'Éternel, éditions Edmond Chemin 2015, réédition 2016)


ENFANTS D'ISRAËL

Vous les enfants assassinés d’Israël
Vous n’êtes pas morts dans un grand hôtel
Pour vous pas de première classe
Vous avez été pris comme des poissons dans une nasse

Brillants en surface ou sombres dans les bas-fonds
Vous avez  tous été entassés dans le même wagon
Banquiers patrons ou prolétaires
Enfants bébés adultes pères et mères

Le destin vous a tous faits égaux
Pas besoin de le justifier avec des mots
La souffrance est très démocratique
Quand elle n’est plus que statistique

Mais moi je vous ai vus entrer tremblants
Et je n’ai entendu ni cris ni gémissements
Vous étiez de ceux qui jamais ne se battent
Et se laissent lentement abattre

J’ai vu des yeux qui saignaient
De ne pas pouvoir pleurer
Et sur la blancheur de l’innocence
S’abattre une hideuse violence

Ce n’était ni animal ni humain
Ce n’était ni le mal ni le bien
C’était mécanique
C’était arithmétique

Vous vous souteniez avec une douce discrétion
Pour ne pas faire de la provocation
Afin de préserver votre espérance
Malgré votre totale impuissance

Et c’est vrai que malgré les trahisons
Il n’y a pas eu de désunion
Vous vous accrochiez à la divine parole
À l’image de l’agneau que Dieu immole

Il vous arrivait même de chanter
Et votre ferveur me bouleversait
Ces accents si charnels dans la dernière prière
Étaient pour moi un vrai mystère

Moi je ne croyais pas en Dieu
Mais il y avait quelque chose dans vos yeux
Qui était sur mon cœur comme une insoutenable brûlure
Qui transperçait ma coutumière armure

C’était comme au plus profond de la nuit
Une folle flamme qui luit
Et elle éclairait les visages
Les élevait au-dessus du noir paysage

Les corps sont tombés par milliers
Mais les voix sont restées
Elles me reviennent sans cesse à la mémoire
Comme des lointains chants incantatoires

(Étranger est l'Éternel, éditions Edmond Chemin 2015, réédition 2016)


PLUS JAMAIS ÇA  

 Pouvez-vous comprendre cela
Plus jamais ça
Pour ceux qui ont aujourd’hui une belle existence
Il n’est pas facile de comprendre notre inguérissable souffrance  

 Oui bien sûr vous pouvez la penser
Peut-être même l’imaginer
Mais ressentir les plus atroces blessures
Et hurler sous la torture  

Ce n’est pas un brillant discours
Sur la haine et sur l’amour
Quand vous ne pouvez plus être dans le paraître
Parce que vous devenez à vous-même le traître  

 Que vous êtes prêts à faire le chien
Pour qu’on ne mutile plus les siens
Que deviennent donc votre belle tolérance
Et votre admirable intelligence   

Alors il ne reste que ça
Plus jamais ça
Ne plus jamais être fragile
Ne plus jamais être docile   

Et même au risque de paraître fou
Rendre plus que coup pour coup
Et que le monde autour de nous saigne
Pour qu’enfin il nous craigne  

Le temps de la soumission est passé
Le martyre nous a légitimés
Comme le peuple de l’espérance
Le peuple de la transcendance   

Nous conformant à l’enseignement divin
Nous assumons aujourd’hui notre destin
Nous sommes installés sur nos traces
Nous avons retrouvé notre espace  

C’est celui qui nous était promis
Cela était depuis toujours écrit
Nous irons vers toujours plus d’abondance
Et en assurerons contre tous la défense   

C’était écrit plus rien ne nous arrêtera
Nous avons été choisis pour montrer la voie
Celle de la lumière éternelle
Celle de la vérité la plus essentielle   

Nous sommes l’instrument de Dieu
Pour accomplir tous ses vœux
Nous serons sans indulgence
Pour ceux qui emploient contre nous la violence   

Plus jamais ça
Nous ne serons plus jamais des parias
Mais honorant enfin notre noblesse
Nous accomplirons tous ensemble la grande promesse  

(Étranger est l'Éternel, éditions Edmond Chemin 2015, réédition 2016)


NOSTALGIE

Je ne retrouve plus la frontière
Je voudrais pouvoir revenir en arrière
Mais je me suis perdu dans ce pays
Battu par le vent et noyé par la pluie

Ce triste paysage
N’est pas celui de mon plus jeune âge
J’ai des souvenirs radieux
De rires et de baisers de feu

Pas de chaleur maternelle
Pas de vols d’hirondelle
Mais dans un ciel transparent
Les rayons d’un astre brûlant

Heureusement il y a la caresse
Du souvenir de ma jeunesse
Elle n’a pas vraiment disparu
Puisque j’en suis encore ému

Je me souviens de la fraîcheur de l’aurore
Mêlée aux doux parfums de la flore
Et une main dans ma main
Me promenant par les chemins

Des routes indécises
Comme toujours en crise
On ne peut en faire un dessin
Car on n’en est pas assez lointain

Et l’ombre qui doucement me couvre
Quand une porte soudain s’ouvre
Je me sens comblé
De plonger dans l’obscurité

Heureusement il y a la caresse
Du souvenir de ma jeunesse
Elle n’a pas vraiment disparu
Puisque j’en suis encore ému

Mais ce n’est pas une cage
Ce n’est qu’un frais passage
Le temps de quelques paroles
Une haleine qui me frôle

Et je retrouve la lumière
Encore plus belle encore plus claire
Et voilà soudain que je cours
Je me sens rempli d’amour

Je cours et je chante
Tout ici m’enchante
Les yeux sont noirs et brillants
Ils reflètent la chaleur de notre sang

Heureusement il y a la caresse
Du souvenir de ma jeunesse
Elle n’a pas vraiment disparu
Puisque j’en suis encore ému

La vie ici est comme une caravane
Le soleil lentement la tanne
Mais elle continue son chemin
Sans craindre la soif et la faim

Elle ne craint pas les violents orages
Ni du sable les épais nuages
Car les tempêtes et les éclairs
Cela fait partie du désert

Le temps ici est toujours en fuite
Et l’espace n’a pas de limites
C’est pourquoi nous ne comptons pas
C’est ainsi que s’exprime notre joie

Heureusement il y a la caresse
Du souvenir de ma jeunesse
Elle n’a pas vraiment disparu
Puisque j’en suis encore ému

Notre joie est sans mesure
Et jamais tout à fait sûre
C’est comme de magnifiques explosions
Devant des spectateurs sans protection

Le danger nous tourne la tête
C’est lui qui enflamme nos fêtes
Nous l’affrontons sans peur
Même si certains en meurent

Mais aujourd’hui là où j’habite
Il n’y a que des limites
Des rues des immeubles partout des murs
Et les gens avec moi sont durs

Heureusement il y a la caresse
Du souvenir de ma jeunesse
Elle n’a pas vraiment disparu
Puisque j’en suis encore ému

Ici les gens n’aiment ni l’espace ni le silence
Ils ne sont pas capables de transcendance
Pas de méditation pas de passion
Ils sont interdits de paix et d’émotion

Parce qu’ils vivent à la verticale
Sans jamais de perspective horizontale
Ils se sentent à moi supérieurs
Ils ne m’ouvrent jamais leur coeur

C’est comme une dernière grâce
D’avoir conservé en moi cette vieille trace
Quand j’aurai perdu même les souvenirs
Il ne me restera plus qu’à mourir

Heureusement il y a la caresse
Du souvenir de ma jeunesse
Elle n’a pas vraiment disparu
Puisque j’en suis encore ému

Car ce n’est pas une existence
De vivre sans un sentiment d’appartenance
J’appartiens à un passé
Que d’autres que moi ont aussi aimé

Et d’autres encore sont en train de le vivre
C’est une pensée qui me délivre
Elle me délivre de ces durs liens
Qui me faisaient croire que je n’étais rien

De l’horizon la vastitude
Me sort de la solitude
C'est ici chez moi
Que je rêve de là-bas

Heureusement il y a la caresse
Du souvenir de ma jeunesse
Elle n’a pas vraiment disparu
Puisque j’en suis encore ému

(Étranger est l'Éternel, éditions Edmond Chemin 2015, réédition 2016)

 

LA NÉGRESSE

Oui c'est vrai quand on a voulu m’expulser
Vous m'avez manifesté de la reconnaissance
Je ne me suis pas sentie abandonnée
Vous avez été nombreux à prendre ma défense

Il y a eu des pétitions des manifestations
Des discours des réunions des messages
Et je me sentais touchée par votre considération
Je me sentais entourée dans ce mauvais passage

Pourtant je n'ai pas pu vous dire merci
Et certains m'ont reproché mon ingratitude
Quelques-uns ont même de moi médit
Ils ont dit que c'était une honteuse attitude

Oui c'est vrai quand on a voulu m’expulser
Vous m'avez manifesté de la reconnaissance
Je ne me suis pas sentie abandonnée
Vous avez été nombreux à prendre ma défense

Mais c'était malgré moi je n'y pouvais rien
Je ressentais de la tristesse
Alors que j'aurais dû être pleine d'entrain
Je ressentais presque de la détresse

Je ne savais trop pourquoi
Je me disais que j'étais peut-être trop fière
Pour apprécier qu'on ait fait exception à la loi
Pour une personne très ordinaire

Oui c'est vrai quand on a voulu m’expulser
Vous m'avez manifesté de la reconnaissance
Je ne me suis pas sentie abandonnée
Vous avez été nombreux à prendre ma défense

Mais en vérité mon profil n'est pas si commun
Je suis née de noble origine
Pas fille de roi mais d'un peuple magicien
Qui mêle sorcellerie et médecine

Car pourquoi donc ai-je ainsi répondu
Cela n'était-il pas une juste réminiscence
Le souvenir soudain d'où je suis venue
Mon auguste lieu de naissance

Oui c'est vrai quand on a voulu m’expulser
Vous m'avez manifesté de la reconnaissance
Je ne me suis pas sentie abandonnée
Vous avez été nombreux à prendre ma défense

C'était sur un haut plateau
Et il y avait beaucoup de monde
Ils n'étaient ni grands ni beaux
Mais leur joie était féconde

Pour eux ce n'était pas un jeu
Quand ils dansaient déjà mon existence
Ouvrant grand les bras vers les cieux
Sans faire pour autant à la terre offense

Oui c'est vrai quand on a voulu m’expulser
Vous m'avez manifesté de la reconnaissance
Je ne me suis pas sentie abandonnée
Vous avez été nombreux à prendre ma défense

Ils frappaient la terre de leurs pieds
Et il en sortait comme un nuage
Un nuage blanc transparent et léger
Qui dessinait dans le ciel comme un message

Il annonçait un événement glorieux
Accompagné de chants incantatoires
Sur des rythmes fougueux
Le début de mon histoire

Oui c'est vrai quand on a voulu m’expulser
Vous m'avez manifesté de la reconnaissance
Je ne me suis pas sentie abandonnée
Vous avez été nombreux à prendre ma défense

Et j'ai senti en moi la vie
Comme la source prodigieuse
De tous mes désirs de tous mes appétits
Comme une bienfaitrice généreuse

Dès en naissant j'avais tous les droits
C'est pourquoi je n'ai pas ressenti de reconnaissance
On n'a fait que me rendre ce qui était à moi
On me l'avait pris sans que j'en prenne conscience

Oui c'est vrai quand on a voulu m’expulser
Vous m'avez manifesté de la reconnaissance
Je ne me suis pas sentie abandonnée
Vous avez été nombreux à prendre ma défense

Vous m’avez dit que sur terre tous les humains sont
égaux
Et vous me l’avez expliqué avec vos mots
Mais moi je ne me suis pas sentie votre égale
Je n’étais pas assez pâle

Aujourd'hui je sais pourquoi on voulait que je reste ici
C'est parce que je possède un titre de noblesse
Qui a lui seul dit l'immensité de ce que je suis
Il est comme un cri qui jamais ne finit
La Négresse

Oui c'est vrai quand on a voulu m’expulser
Vous m'avez manifesté de la reconnaissance
Je ne me suis pas sentie abandonnée
Vous avez été nombreux à prendre ma défense

(Étranger est l'Éternel, éditions Edmond Chemin 2015, réédition 2016)


MARAUDEURS

Être sacré le meilleur des voleurs
Serait pour moi le plus grand des honneurs
Pourtant je ne vole pas des fortunes
Seulement des choses très communes

Je le fais le plus souvent la nuit
Sans faire le moindre bruit
À aucune porte je ne sonne
Ainsi je ne dérange personne

C’est pour mieux respecter de chacun le sommeil
Que je suis de mes parents les conseils
Ne prends que ce qui ne les empêchera pas de vivre
Ainsi ils n’auront pas le temps de te poursuivre

Et n’oublie pas de remercier Dieu
C’est lui qui te fait changer si souvent de lieu
Quand la demeure est mobile
Alors le coeur est tranquille

Tu n’es pas fait pour t’attacher
Tu es fait pour aimer
Tu es fait pour le voyage
Pas pour être enfermé dans une cage

Le plus grand des bonheurs
C’est d’être en famille des rôdeurs
Ici il n’y a rien à dire
À celui qui ne sait pas lire

Mais nous lisons dans leurs mains
De quoi sera fait leur destin
Pas besoin d’être un apôtre
Pour savoir qu’il ne sera pas meilleur que le nôtre

Assises sur les trottoirs
Du matin jusqu’au soir
Ils prennent nos femmes pour des débiles
Avec leurs faux airs serviles

Certains veulent nous aider
Ils prétendent nous écouter
Peut-être même nous comprendre
Mais ils ne peuvent pas nous entendre

Car nous ne leur disons pas tout
Ce que nous leur disons est plein de trous
Nous nous moquons de leurs interrogatoires
En racontant toujours les mêmes histoires

Beaucoup ressentent de la répulsion
Ils souhaitent notre expulsion
Ils nous accusent de pillage
Et de lamentables saccages

Ils nous accusent d’être des vauriens
De vivre comme des chiens
Ils sortent même leurs fusils de chasse
Avec lesquels ils nous menacent

Mais moi quand je m’introduis dans votre maison
Je ne trouve pas qu’elle ne sent pas bon
Je lui trouve même beaucoup de charmes
Et c’est pourquoi j’y entre toujours sans armes

Je sais que c’est risqué
Car vous vous n’hésiteriez pas à me tuer
Quand vous vous sentez victime
Votre supériorité n’’est jamais aussi légitime

C’est pourquoi je suis très prudent
Chez vous je rentre invisiblement
Et ce que je laisse comme trace
C’est de vous avoir fait plus d’espace

Je ne fais que changer de propriété
À des meubles des ustensiles des objets
Vous vous le vivez comme une grave injustice
Mais en réalité ce n’est même pas un préjudice

Ce n’est qu’une simple redistribution
À la marge votre généreuse contribution
Mais vous contre nous vous voulez entrer en guerre
Ou nous envoyer vos meilleurs missionnaires

Vous voulez soit nous détruire soit nous convertir
Mais surtout pas nous accueillir
Ce peuple qui jamais ne travaille
Et que vous appelez la racaille

Pourtant en vous allégeant de vos biens
Nous vous faisons un environnement plus sain
Pour que pure reste l’élite
Il lui faut des parasites

Nous vous nettoyons que du superflu
Afin que vous ne soyez pas corrompus
C’est à nous que revient la tâche
De vous préserver de basses attaches

Après le passage des gueux
Vous vous sentez plus valeureux
C’est quand on frôle la misère
Que l’on se sent le plus prospère

On ne peut rien donner aux voleurs
Sans leur provoquer un haut-le-coeur
Mais d’une juste intolérance
Ils vous remercient d’avance

(Étranger est l'Éternel, éditions Edmond Chemin 2015, réédition 2016)


LA QUÊTE (1 extrait)  

Des enfants perdus en guenilles
Couchés ou assis sur le chemin
Tendent vers moi leurs mains
Leurs grands yeux fiévreux brillent  

Leurs bouches tremblantes me questionnent
Je ressens pour eux de la pitié
Je ne voudrais pas leur faire la charité
Je voudrais qu’ils deviennent des hommes 

 Mais il faut répondre à l’urgence
Car la faim n’a qu’une loi
Celle qui ne laisse qu’un choix
La mort ou la survivance  

Face à cette extrême faiblesse
A ces tout petits corps
Qui constituent ici un simple décor
Je ressens de la détresse 

 Des enfants perdus en guenilles
Couchés ou assis sur le chemin
Tendent vers moi leurs mains
Leurs grands yeux fiévreux brillent 

 Je ne parviens pas à garder la distance
J’ai beau me dire sans cesse  que je ne suis pas eux
Que je suis un homme riche et heureux
Je ressens leur extrême souffrance 
[...]

(Étranger est l'Éternel, éditions Edmond Chemin 2015, réédition 2016)

 

AU SECOURS ON M’A VOLÉ MA CARTE BANCAIRE

Au secours on m’a volé ma carte bancaire
Au secours on m’a volé six-cent euros
Je suis dans une extrême colère
Je ne me pardonnerai jamais d’avoir été aussi sot

Mais j’ai crié avec tant de violence
Que la foule alertée a encerclé les voleurs
Ce sont deux jeunes au regard plein d’insolence
Deux étrangers qui se débattent avec ardeur

Mais la police arrive déjà et elle les menotte
Au poste ils ont l’air perdus
La fille presque sanglote
Le garçon paraît très ému

Au secours on m’a volé ma carte bancaire
Au secours on m’a volé six-cent euros
Mais je ne me suis pas laissé faire
Et maintenant je suis penaud

Je ne sais plus que faire
Il y a eu plusieurs témoins
Impossible de revenir en arrière
Je ne me sens pas bien

Les policiers sans douceur les questionnent
Mais ils ne répondent pas
Il semblerait que la peur les bâillonne
À moins que simplement ils ne comprennent pas

Au secours on m’a volé ma carte bancaire
Au secours on m’a volé six-cent euros
C’est la faute à la misère
Je ne  me sens vraiment pas beau

Ils ne comprennent pas notre langage
Mais pour les policiers ce ne sont pas des nouveaux
Ils me montrent des photos de leurs visages
Ça leur fait des têtes de salauds

C’est plus que de la récidive
C’est leur gagne-pain quotidien
C’est ainsi qu’ils survivent
En volant leur prochain

Au secours on m’a volé ma carte bancaire
Au secours on a volé six-cent euros
Je suis dans une extrême colère
Je ne me pardonnerai jamais d’avoir été aussi idiot

Ils ont la grâce des êtres sauvages
Et aussi leur cruauté
Je ne parviens à faire le partage
Je voudrais pouvoir m’en aller

Quand même ce ne sont pas des voleurs de pomme
Les policiers les ont fouillés
Et ils sont en train de compter la somme
Il y en a bien moins que ce qu’ils m’ont dérobé

Au secours on m’a volé ma carte bancaire
Au secours on m’a volé six-cent euros
Je suis dans une extrême colère
Je ne me pardonnerai jamais d’avoir été aussi ballot

Ils devaient avoir des complices
Je ne peux plus retenir mon  indignation
Trop grave est mon préjudice
Je suis pour la plus sévère punition

Sinon il n’y aurait plus de justice
Il faut dissuader ces voyous
De s’adonner à nouveau à leur vice
Leur en inculquer pour toujours le dégoût 

Au secours on m’a volé ma carte bancaire
Au secours on m’a volé six-cent euros
Il faut leur donner une leçon exemplaire
Jusqu’à leur blanchir la peau

Cela m’apaise un peu d’imaginer leur souffrance
S’ils ne peuvent me rembourser
Ils méritent ma vengeance
Et même j’en rajouterai

Je dirai qu’ils avaient une arme blanche
Qu’ils en ont posé la lame sur mon cou
En me menaçant de me couper en tranches
Et qu’ils m’ont donné de mauvais coups

Au secours on m’a volé ma carte bancaire
Au secours on m’a volé six-cent euros
Je suis dans une extrême colère
Et violents vont être mes mots

Cela  aggravera leur peine
Ah ah ils ne sont pas près de s’en sortir
Grâce à ma juste haine
En prison ils vont longtemps croupir

C’est ce que cette engeance mérite
On ne peut pas se laisser dépouiller
Par ces impitoyables parasites
La propriété c’est la sécurité

Au secours on m’a volé ma carte bancaire
Au secours on m’a volé six-cent euros
Ma colère est meurtrière
Je ne ferai pas de cadeau

Ah ils ont retrouvé ma carte bancaire
Et même mon argent
Cela fait tomber ma colère
Je suis trop content

Je ne me sens plus être une victime
Alors je redeviens tolérant
Je ne veux plus qu’on les réprime
Mais qu’on leur donne du temps

Au secours on m’a volé ma carte bancaire
Au secours on m’a volé six-cent euros
Mais ce n’était qu’une contrariété très secondaire
À côté des mille autres problèmes sociaux 

Qu’on leur donne du temps pour apprendre
Du temps pour évoluer
Il faut essayer de les comprendre
Avant de tout de suite les condamner

Mais bon dieu voilà qu’ils s’échappent
Ils partent avec mon bien
Vite il faut qu’on les rattrape
Et qu’on leur rattache les mains

Au secours on m’a volé ma carte bancaire
Au secours on m’a volé six-cent euros
Qu’on les ramène sur une civière
Je veux être leur bourreau

Mais qui donc a pris cette folle initiative
De défaire les liens
De personnes aussi agressives
Ça n’est pas très malin

Je me sens plein de colère et de haine
Je me suis fait avoir
Ils ne méritent pas qu’on les comprenne
Il ne faut pas se laisser par eux émouvoir

Au secours on m’a volé ma carte bancaire
Au secours on m’a volé six-cent euros
Il ne faut pas les laisser faire
Il faut leur donner mille cent coups de sabot

Mais ça y est les policiers les ramènent
J’espère qu’ils ont l’argent sur eux
Sinon ils connaîtront les effets de ma haine
Je leur arracherai le cœur et les yeux

Enfin je me sens à nouveau prospère
On me rend mon argent
Et ma carte bancaire
Je me sens à nouveau très grand

Deux jeunes m’avaient  volé ma carte bancaire
Deux étrangers m’avaient volé six-cent euros
Mais je ne suis plus en colère
Ce soir au casino je serai encore le héros

(Étranger est l'Éternel, éditions Edmond Chemin 2015, réédition 2016)


BONNE PRISON

Enfermé entre quatre murs
De plus en plus je deviens dur
La douceur la gentillesse
C’est ça qui le plus m’agresse

Je suis dans le noir
Je ne suis pas bavard
Je ne regarde pas le temps qui passe
Ici je laisserai ma trace

Je la dessine avec un crayon
Qui est très très long
Long comme un jet de pisse
Profond comme un de mes orifices

Bonne et merveilleuse prison
Sur tes murs j'écris partout mon nom
Tu nous apprends vraiment à vivre
Tu nous apprends le savoir-vivre

On se souviendra de qui j'étais
Je n'étais pas qu'un prisonnier
J'étais quelqu'un à qui on n'adresse pas la parole
Sans respecter tout un protocole

Un homme qui se fait respecter
Sans vouloir être aimé
Des compliments il s'en balance
Il ne recherche pas les récompenses

Bien sûr je voudrais sortir
Bien sûr je voudrais ailleurs m'épanouir
Mais à ma nouvelle vie je me prépare
Je ne rate jamais une bagarre

Bonne et merveilleuse prison
Sur tes murs je me donne à fond
Tu nous apprends vraiment à vivre
Tu nous apprends à survivre

Je ne serai pas pris au dépourvu
Quand je me retrouverai dans la rue
Je saurai me défendre
Car j’aurai du courage à en revendre

Car j’ai tout appris en prison
L’adresse des bonnes maisons
Où l’on peut dissoudre
Et l’argent et la poudre

Et comment parier
Sans jamais risquer
Comment déjouer la protection sécuritaire
Des résidences secondaires

Bonne et merveilleuse prison
Entre tes murs je m'initie à la malversation
Tu nous apprends vraiment à vivre
De notre naïveté tu nous délivres

Comment y entrer la nuit
Et même s’installer dans un lit
Parfois y rejoindre une belle dame
Que mon audace enflamme

Mais le plus gros des péchés
Serait de m’y attacher
Je ne suis pas un propriétaire
Je ne suis pas un sexagénaire

Je vis au jour le jour
Il n’y a qu’ici que je fais de longs séjours
C’est un retour sans voyage
Qui se fait sans bagage

Bonne et merveilleuse prison
Entre tes murs je prépare mon prochain rebond
Tu nous apprends vraiment à revivre
C'est la liberté que gratuitement tu nous livres

Ici je me suis fait plein d’amis
Et je leur dis un grand merci
Car pour celui qui vole
C’est la meilleure des écoles

On se sent quand même moins isolé
Quand on est aussi bien entouré
C’est une véritable assurance
Que d’avoir des connaissances

C’est parce que je ne parle pas beaucoup
Qu’ils peuvent m’indiquer les meilleurs coups
Je ne suis pas de ceux qui donnent
Je préfère qu’on m’emprisonne

Bonne et merveilleuse prison
Entre tes murs les mots n'ont que le son
Tu nous apprends vraiment à vivre
Ici pas besoin de livres

Je reconnais les miens
Je connais mon destin
Je continuerai ma route
Sans le moindre doute

Et j’irai peut-être très loin
Très loin sur ce chemin
De tout je suis capable
Je suis irrécupérable

Bonne et merveilleuse prison
Sur tes murs j'écris partout mon nom
Tu nous apprends vraiment à vivre
Tu nous apprends le savoir-vivre

J’entends des beaux discours
Qui viennent d’une basse-cour
Mais je ne comprends rien à leur caquetage
Ce n’est pas mon langage

Et ils sont tout émus
Quand je leur montre mon cul
Ils le prennent pour un outrage
Alors que c’est mon vrai visage

C’est celui que je ne vois jamais
Même pas par son image reflétée
C’est parce qu’ils en veulent à mon indépendance
Que je leur montre ma plus fausse apparence

Bonne et merveilleuse prison
Sur tes murs j'écris partout mon nom
Tu nous apprends vraiment à vivre
Tu nous apprends le savoir-vivre

Ce sont mes pires ennemis
Ceux qui me traitent comme une brebis
Ce sont les loups de la sociale
Qui veulent m’imposer une vie normale

Ils me prennent pour un fou
Mais je suis un vrai voyou
Je me sens en défense légitime
Quand ils me prennent pour une victime

(Étranger est l'Éternel, éditions Edmond Chemin 2015, réédition 2016)


JE SUIS NOIR

Oui je sais tu ne peux pas me voir
Tellement je suis noir
Tu as presque honte
Quand tu me rencontres

Pour toi je suis presque un zombie
Et tu me fuis
Comme une bête sauvage
Qui se serait enfuie de sa cage

Ainsi tu ne peux m’aborder
Sans être par la peur glacé
Tu gardes la distance
Pour éviter toute interférence

Dans le noir il n’y a rien d’humain
C’est la couleur du malin
Celle de l’inconscience
Tout le contraire de celui qui bien pense

Moi-même je ne sais plus me définir
Et je finis presque par haïr
La sombre image
De mon différent visage

Mon visage dans le miroir
Est loin de ceux que je vois sur les trottoirs
Et quand j’oublie la couleur de ma figure
Il y a toujours quelqu’un pour me rappeler ma nature

Ma peau n’est pas masquée
Rien à faire pour la cacher
À la fin je me résigne
D’être aussi indigne

Et même je joue leur jeu
Je deviens irrespectueux
Je joue le rôle
De celui qui n’est jamais allé à l’école

Heureusement il y a les miens
Nous unissons nos chemins
Nous nous écartons de votre route
Pour effacer ensemble nos doutes

Dans la nuit nous nous reconnaissons
Nous avons tous les yeux ronds
Et le reste est dans la transparence
Sauf le cœur qui bat la même cadence

Bien sûr il y a toujours des renégats
Qui renient ce qui est leur voie
Nous les voyons avec tristesse
Oublier ce qui fait leur noblesse

Ils veulent se faire un visage blanc
Et se croire de nous très différents
En s’enduisant du beau cirage
D’un distingué entourage

Mais on ne peut oublier ainsi son sang
Il leur rappelle quel est leur vrai rang
Il bouillonne soudain sans préliminaire
Et leur rappelle de quoi ils sont originaires

Leur origine est dans le feu qui règne ici
De ce côté ci de la nuit
Du côté du chant et de la danse
Du rythme et de la turbulence

Elle n’est pas du côté du convenu et du renié
Elle est du côté du naturel et du spontané
Elle n’est pas du côté des automates
Elle est du côté de ceux qui s’éclatent

Même si parfois c’est violent
C’est toujours jouissant
Nous sommes faits pour être nous-mêmes
Et tant pis si aucun de vous ne nous aime

(Étranger est l'Éternel, éditions Edmond Chemin 2015, réédition 2016)

 

BANDE

Les bandes ont envahi les beaux quartiers
Et elles sont en train de tout casser
Sur tout elles font main basse
Partout elles laissent des traces

Elles emportent leur butin
Et personne n'y peut rien
Les forces de police font minables
À côté de ce raz-de-marée formidable

On casse tout
On prend tout
Que voulez-vous y faire
Messieurs les propriétaires

Fermez les yeux
Pour vous ce sera mieux
Ça vous fera moins de peine
De ne pas voir notre haine

Ne nous tournez pas le dos
Et vous nous trouverez beaux
Vous supporterez mieux notre existence
En voyant notre jouissance

On vous fera le meilleur prix
Pour  le plus cher des produits
Celui que vous n'avez pas dans vos rayonnages
Et qui s'appelle le courage

Il a un goût de sel et de sang
Celui délicieux des résistants
Nous résistons à la crise
En nous offrant votre marchandise

Faute de nous la donner
On la prend là où elle est
Nous n'avons pas d'états d'âme
Même quand les voitures s'enflamment

On casse tout
On prend tout
Que voulez-vous y faire
Messieurs les propriétaires

Fermez les yeux
Pour vous ce sera mieux
Ça vous fera moins de peine
De ne pas voir notre haine

Ne nous tournez pas le dos
Et vous nous trouverez beaux
Vous supporterez mieux notre existence
En ne voyant que notre apparence

Les larmes dans vos yeux
Ça nous rend très heureux
Nous vous trouvons comiques
D'être aussi mécaniques

Ne vous excusez pas de nous faire jouir
Car c'est un plaisir de vous faire souffrir
C'est plus qu'une vengeance
C'est une interdépendance

Nous ne faisons qu'entretenir l'égalité
Entre la richesse et la pauvreté
C'est un heureux partage
Que de partager les héritages

On casse tout
On prend tout
Que voulez-vous y faire
Messieurs les propriétaires

Fermez les yeux
Pour vous ce sera mieux
Ça vous fera moins de peine
De ne pas voir notre haine

Ne nous tournez pas le dos
Et vous nous trouverez beaux
Vous supporterez mieux notre existence
En participant à notre transe

Celui qui a été par le hasard avantagé
N'est pas vraiment volé
C'est aussi par le hasard qu'on le ponctionne
C'est ainsi que la nature fonctionne

Nous ne faisons que dévoiler
Ce qu'à vous-même vous cachez
Vous  distribuez les mauvais rôles
À ceux qui n'ont pas la belle parole

Même ces quelques mots
Vous direz que c'est trop
Si vous ne pouvez appliquer la censure
Vous engagerez des procédures

On casse tout
On prend tout
Que voulez-vous y faire
Messieurs les propriétaires

Fermez les yeux
Pour vous ce sera mieux
Ça vous fera moins de peine
De ne pas voir notre haine

Ne nous tournez pas le dos
Et vous nous trouverez beaux
Vous supporterez mieux notre existence
En voyant comme elle danse

Pour ne pas entendre la vérité
Vous êtes prêts à m'arrêter
Mais si vous me mettez dans une cage
Je diffuserai quand même mon message

Le monde sera comme un immense écho
Ce qui est interdit paraît toujours plus beau
Plus il est indicible
Et plus il paraît crédible

Bientôt de vous il ne restera plus rien
Qu'une sorte de grand magasin
Et dans ce petit espace
Vous vivrez dans l'angoisse

Obsédés par la sécurité
Rien ne pourra vous rassurer
Mais nous vous laisserons toujours le nécessaire
Pour continuer à entretenir notre vie parasitaire

On casse tout
On prend tout
Que voulez-vous y faire
Messieurs les propriétaires

Fermez les yeux
Pour vous ce sera mieux
Ça vous fera moins de peine
De ne pas voir notre haine

Tournez-nous le dos
Et nous vous ferons un cadeau
Vous supporterez mieux notre existence
En sentant en vous notre violence

(Étranger est l'Éternel, éditions Edmond Chemin 2015, réédition 2016)

 

DIEU AIME NOS LIBÉRATEURS LAÏQUES

Oui, c’est vrai que je crois en Dieu
Même si je ne suis pas très pieux
Mais j’aime aussi les communistes
N’en déplaise à mes amis spiritualistes

J’ai pour eux plus que de la considération
Des peuples opprimés ils ont permis la libération
Eux fournissaient les armes et la logistique
Nous les actions héroïques

Ils ne sont pas morts pour rien
Mais d’eux ils ne restent rien
Sauf des mausolées des sépultures
Et quelques gigantesques sculptures

Nous avons chassé les occupants
Et retrouvé nos rites d’antan
Nous ne sommes pas devenus matérialistes
Et nous ne rejetons pas non plus les capitalistes

Mais nous n’oublions pas
Sans vous on n’en serait pas là
Sans vous nous serions encore des esclaves
À notre liberté on mettrait partout des entraves

Ils ne sont pas morts pour rien
Mais d’eux ils ne restent rien
Sauf les armes et la puissance
Une fausse ressemblance

Bien sûr aujourd’hui ce n’est pas parfait
Nous sommes toujours exploités
Et il faut toujours nous battre
Pour pouvoir de nos droits débattre

Mais sans vous où en serions-nous
Tous les jours je prie mon Dieu pour vous
Vous qui avez fini par disparaître
Sous les coups de vos ennemis et de vos traîtres

Ils ne sont pas morts pour rien
Mais d’eux ils ne restent rien
Sauf de la littérature
Que l’on donne aux étudiants en pâture 

Vous qui avez souffert en vain
Pour que l’humanité soit meilleure demain
Ces millions de sacrifices
Qui pour vous n’ont créé que précipice

Celui de l’extrême pauvreté
En échange d’une fausse liberté
Avec en vitrine l’opulence
Maintenue par le mensonge et la violence

Ils ne sont pas morts pour rien
Mais d’eux ils ne restent rien
Sauf quelques chants révolutionnaires
Qui ne sont plus incendiaires  

Ce qu’aujourd’hui on met en valeur
Ce sont vos crimes et vos erreurs
La cruauté de vos dignitaires
Et le secteur concentrationnaire

On a oublié de l’esclavage noir le plus grand des camps
On a oublié le travail forcé des femmes et des enfants
On a oublié vos agresseurs féroces que l’on félicite
Votre reconstruction mille fois détruite

Ils ne sont pas morts pour rien
Mais d’eux ils ne restent rien
Sauf des souvenirs et des cimetières
De vieux rêves de prolétaires

On a oublié la noble idée d’une humanité enfin libérée
Cette marche forcenée vers  l’égalité
Cet horizon certes lointain mais fidèle
D’une communauté universelle

On a oublié tous les services gratuits
L’école la médecine le travail entre tous réparti
La retraite paisible à un bel âge
Aux hommes et aux femmes les mêmes avantages

Ils ne sont pas morts pour rien
Mais d’eux ils ne restent rien
Sauf des pauvres nostalgiques
Que l’on nourrit de prouesses cosmiques

Aujourd’hui c’est la loi du plus fort
Qui est à tous notre plus commun décor
Et la seule excellence
Serait celle que donne la libre concurrence

C’est la loi de la compétition
Qui fait le bonheur de toutes les religions
Car c’est dans la misère
Que le mieux elles prospèrent

Ils ne sont pas morts pour rien
Mais d’eux ils ne restent rien
Sauf la peur qu’ils reviennent
À nouveau briser les chaînes

La loi de la compétition
C’est celle qui entraînera l’ultime explosion
Il n’y aura plus de trêve
Il ne restera alors de l’homme que ses rêves

Il ne restera que les rêves et les héros
Pas ceux que nous montrent les jeux vidéo
Mais ceux qui étaient prêts à rendre l’âme
Pour sortir l’humanité du drame

Ils ne sont pas morts pour rien
Mais d’eux ils ne restent rien
Sauf leur héroïque histoire
Qu’on veut chasser de nos mémoires

Aujourd’hui je prie pour ces aliens
Qui m’auraient dit que prier ne sert à rien
Pour moi ce n’est pas un signe d’impuissance
C’est l’expression d’une croyance

Le dieu auquel je crois sait reconnaître les siens
Beaucoup d’entre eux étaient des païens
C’étaient des laïques
D’une générosité magnifique

Ils ne sont pas morts pour rien
Mais d’eux il ne reste rien
Sauf de vieux symboles
Qui lentement s’étiolent

(Étranger est l'Éternel, éditions Edmond Chemin 2015, réédition 2016)

 

LA NOUVELLE LUTTE DES CLASSES

Prolétaires et nantis des grands pays
Nous sommes aujourd'hui tous unis
C'est la nouvelle lutte de classes
Des nations riches contre les lointaines masses

Des peuples miséreux ou travailleurs
Nous sommes tous devenus les  exploiteurs
Le monde de la misère
Ce n'est pas notre tasse de bière

Grâce à eux nous avons tout pour pas cher
Pourquoi refuserions-nous ce qui nous est offert
Nous ne sommes pas des anges
Nous profitons du libre échange

Même quand nous le dénonçons
Nous en sommes la meilleure caution
Que nous soyons banquiers ou prolétaires
Nous en sommes tous les heureux bénéficiaires

Prolétaires et nantis des grands pays
Nous sommes aujourd'hui tous unis
C'est la nouvelle lutte de classes
Des nations riches contre les lointaines masses

Oui bien sûr nous sommes les uns aux autres égaux
Mais seulement quand il le faut
À quoi donc servirait un sacrifice
Dont on ne sait même pas qui en tirerait le bénéfice

Le système est bien rodé
Il fonctionne depuis des années
Une distribution plus équitable
Serait à tous gravement préjudiciable

Ne disposant plus de gros consommateurs
Les pays producteurs fabriqueraient des chômeurs
Personne ne tirerait  avantage
De ce malheureux raccommodage

Prolétaires et nantis des grands pays
Nous sommes aujourd'hui tous unis
C'est la nouvelle lutte de classes
Des nations riches contre les lointaines masses

Ceux qui veulent chez nous habiter
Ne doivent pas importer leur pauvreté
Chacun doit boire à sa source
Et respecter l'équilibre des ressources

À quoi bon mettre en danger l'avenir de nos enfants
Pour des gens dont on connaît le côté indolent
Ils viennent ici pas parce qu'ils nous aiment
Mais pour la protection de nos systèmes

Les parasites finissent par épuiser
Celui qui ne sait pas les éloigner
Restons fidèles à notre doctrine
Et rejetons au loin la vermine

Prolétaires et nantis des grands pays
Nous sommes aujourd'hui tous unis
C'est la nouvelle lutte de classes
Des nations riches contre les lointaines masses

Exploiter avec lucidité les travailleurs d'ailleurs
Ne pas se laisser envahir par les profiteurs
Dominer le tiers monde par la puissance monétaire
Et renforcer sans cesse les contrôles aux frontières

Tel est le nouveau credo des peuples d'Occident
Tous unis dans un magnifique élan
Dans la gestion économique
Et une politique antiseptique

C’est le nouveau programme commun
Qui nous unit tous la main dans la main
C’est la nouvelle et sainte alliance
Qui nous prépare à notre future impotence

Prolétaires et nantis des grands pays
Nous sommes aujourd'hui tous unis
C'est la nouvelle lutte de classes
Des nations riches contre les lointaines masses

(Étranger est l'Éternel, éditions Edmond Chemin 2015, réédition 2016)

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L'OISEAU BLANC

Je vois.
Je vois l'Oiseau.

L'Oiseau descend sur toi.
Il est blanc.

La mer est bleue comme tes yeux.
Elle ne compte pas ses tourments.
Elle va et vient au rythme des saisons et des marées.
Elle contient des poissons qui communiquent entre eux.

Moi, je ne puis communiquer avec toi, mon tourment.
Mais je vois très bien l'oiseau qui, tout doucement, descend vers toi.

Il t'aime.
Et tu ne le sais pas.

Il est pur et beau.
Et tu ne le sais pas.

Ne bouge pas !
Il pourrait prendre peur et s'éloigner à jamais.
Laisse-le venir vers toi !
Ne t'impatiente pas.
Ne tends pas les bras.

Tu peux avoir peur de l'Oiseau
Car tu ne le mérites pas.
Mais il t'aime et te trouve beau.
Peux tu accepter cela ?

(L'Oiseau Blanc, éditions La Nouvelle Proue 1989, réédition Edmond Chemin 2016)

AUBE 

Cet homme si seul et si fort
Qu'il ne changea pas après sa mort
Et que très loin dans la nuit hésitante
J'entends toujours l'écho de sa voix violente

Il ne me parlait pas
Il me regardait parfois songeur
Le gris-vert de ses yeux me faisait peur
Ils avaient la couleur du temps qu'il fait en Bretagne

Quand il fait doux mais que l'air de grisaille
Vous fait trembler à l'extérieur et exalté à l'intérieur
Humidité tendre du temps souvent masquée par les tempêtes océaniques
Arbres soumis qui sans cesse se redressent et puis ils se courbent encore plus bas

Jusqu'à la fêlure
   Ou jusqu'à l'usure 

Je tends mes mains mécaniques
Je les voudrais magnétiques
Car je ne sais comment leur toucher le cœur sans briser leur bois

Sur la voie lactée une étoile a bougé
Et j'ai encore pensé

Une goutte de pluie est tombée
Une seule esseulée

J'ai alors crié très fort dans la nuit mourante
(La lune était absente)
C'était un cri d'angoisse
Debout les bras levés comme implorant une grâce

C'est vrai je crois j'atteignais le fond
Je t'ai appelé par ce que je croyais être ton nom
Je croyais encore à l’ascendance
Et tu m’as répondu par le silence 

(L'Oiseau Blanc, éditions La Nouvelle Proue 1989, réédition Edmond Chemin 2016)

L'INACCESSIBLE

Derrière ce bouclier aux larmes d'or,
Il y a les armes de ton corps.
Derrière le charme de ton visage,
Il y a la chaleur d'imminents orages.

J'ai pris ta main dans ma main.
Y sera-t-elle encore demain ?
Elle tremble, elle est chaude,
Comme un oiseau pris en fraude,

Comme un regard qui n'ose se poser,
Qui n'ose non plus s'envoler.
Quand le voilier craint la tempête,
Sa mâture devient discrète.

Au plus profond de moi, comme un écho,
Mon cœur se brise en mille morceaux.
C'est d'un roc pur l'étrange naufrage :
Je m'abandonne à ton image.

Mon esprit capitule.
Je meurs.
Je cherche ton sourire, ton odeur.
Respecteras-tu toujours ma maladresse,
Ô toi qui jamais ne me blesses ?

L'enfant tombé de sa nuit,
Qui appelle et souffre sans un cri,
Craint une trop vive lumière ;
Il guette l'ombre tendre de sa mère.

Mon amour est bien pour toi !
Il se veut clair comme ta foi.
Mais la chair est fragile,
Même quand l'esprit est tranquille !

Je fis jadis ce rêve enfantin
D'une étoile bleue qui, chaque matin,
Se couchait dans le lit d'une rivière.
Un jour, elle garda sa lumière.

Mais, me dis-je, est-ce un jeu du ciel
Qui me fait voir ce qui est éternel
Dans le reflet de ton image,
Au cœur de mon amoureux paysage ?

L'arbre se tend vers les cieux,
Mais jamais il ne devient bleu.
Tout mon être se tend vers une reine,
Mais jamais il ne la fera sienne.

Comme l'arbre, j'avais un corps.
Je me croyais alors très fort !
A présent, je suis en pleine croissance :
J'ai reconnu mon impuissance.

(L'Oiseau Blanc, éditions La Nouvelle Proue 1989, réédition Edmond Chemin 2016)


TOURMENTE

Toi dont le cœur est à la fois doux et amer,
Comme une pluie chaude fond dans la mer,
Froide et nue, profondément indifférente,
Choisiras-tu enfin entre le naufrage et la tourmente ?

La fleur éclatée au bout du chemin
N'avait pas d'ailes pour exhaler son parfum.
Mais, autour d'elle, volaient trois vives abeilles
Qui faisaient de son arôme une exquise merveille.

J'ai eu mal au plus profond de mon corps
Quand j'ai rencontré ton regard mort.
Mais les bruits de la tempête cachent les cris de détresse,
Et, pour survivre, la fleur sauvage s'entoure de tristesse.

L'enfant blessé, tombé, et qu'on a encore humilié,
Va-t-il se relever ? Va-t-il chanter, cracher ou pleurer ?
J'ai peur de lui tendre ma main, qui tremble...
J'ai peur, tellement peur qu'il me ressemble.

Personne n'a frappé. Pourtant tu as crié : « Entrez ! ».
C'est ce que cette nuit j'ai rêvé.
Il y avait bien quelqu'un à la porte.
J'ai alors pensé que tu étais très forte.

L'homme qui est entré s'est jeté dans tes bras :
Ils se sont refermés sur lui comme une croix.
Soudain, il est tombé lourdement par terre,
Et j'ai vu que c'était une statue de pierre.

Je crois qu'à ce moment tu as poussé un horrible cri.
Mais, tout de suite après, tu as beaucoup ri.
Et, à la place de ton cœur, il y avait une lumière
Qui coulait vers moi, comme une chaude rivière.

(L'Oiseau Blanc, éditions La Nouvelle Proue 1989, réédition Edmond Chemin 2016)
          

DÉSERTE

C'est dans un désert que je te rencontrai, fleur étrange,
Dont le parfum était couleur d'orange
Et dont le cœur s'ouvrait, nu, au soleil cruel,
Qui le blessait ardemment en traversant ton ciel.

Au loin, se levaient de lourds nuages,
Et déjà je voyais accourir l'orage.
Alors tu te refermas comme une main,
Frissonnante à l'heure du lever-matin.

Et je me demandai : est-elle forte ou fragile,
Celle qui demeure seule, accrochée à son île,
Hantée et protégée à la fois par les voix
Qui ont gardé la douceur nostalgique de l'autrefois ?

Je me dis que vaines seraient mes caresses,
Car trop lointaine est ta tendresse.
Parfois tu bondis et ris comme une enfant.
Sais-tu qu'un enfant peut aussi être méchant ?

Fleur de cimetière, n'es-tu qu'une ombre fugace ?
Comme l'oiseau dont le chant se lasse
D'appeler en vain l'éclat des beaux jours,
À en pleurer de ce cri d'amour...

Mais quel est ton nom, quel est ton rêve ?
Dis-le, enfin, ce que jamais tu n'achèves,
Ce que jamais tu n'as repris ni appris
Si bien qu'à présent tu es sans abri...

(L'Oiseau Blanc, éditions La Nouvelle Proue 1989, réédition Edmond Chemin 2016)


INSAISISSABLE

Homme aux mille visages
J'ai aperçu parfois ton image
Lointaine mais vraie comme un mirage
Familière comme un proche paysage

Nuée fragile du petit matin
Que le vent jette déjà au lointain
C'était un petit être dans un chemin
Assis seul avec son chagrin

Ce n'était pas un archange
Plutôt un enfant étrange
Qui voulait qu'on le venge
Sans que ça dérange

C’était un animai de zoo
Que les gens regardent de haut
Il n'a pas chaud
Il n'a que sa peau

C’était un voilier au bord de la tempête
Il frémit et s'arrête
Ça va être sa fête
Ça va être ma fête

C'était un amoureux nu
Et honteux d'être ému
Par le discret salut
D'un autre amoureux nu

D'un soir la tendre prière
Lorsqu'on ignore encore sa misère
Et qu'on croit toujours à sa mère
C'était la tendresse de la terre

Mais c'est déjà la nuit
Qu'est-ce qui est gris
Je ne vois que ce qui brille

(L'Oiseau Blanc, éditions La Nouvelle Proue 1989, réédition Edmond Chemin 2016)

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