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NOUVEAU : septembre 2026

LES RIVES DE L'INSAISISSABLE 
Treize récits entre imaginaire et réflexion

À travers treize récits originaux, suivis chacun d'un commentaire accessible à tous, ce troisième livre de contes de Jean-Paul Inisan nous invite à explorer les territoires mystérieux de l'existence.

Chaque histoire est une expérience où se rencontrent le réel et l'imaginaire, la psychologie et la philosophie, les grandes traditions de sagesse et les interrogations les plus contemporaines. Au fil des pages apparaissent des personnages singuliers, parfois familiers, parfois déroutants. Mais sont-ils seulement des êtres extérieurs ? Ne révèlent-ils pas aussi les multiples visages qui sommeillent en chacun de nous, ces possibilités d'être que notre existence n'a pas encore explorées ?

Impermanence, multiplicité, illusion, altérité, liberté intérieure, amour non possessif... autant de thèmes qui s'entrelacent sans jamais enfermer le lecteur dans une interprétation unique. Car chaque conte possède plusieurs rives, plusieurs profondeurs, plusieurs lectures possibles.

Ce livre propose d'accompagner le lecteur jusqu'aux rives de cet Insaisissable qui échappe aux mots, mais qui, parfois, se laisse pressentir dans le silence d'un récit.

Extraits ci-dessous...

Jean-Paul Inisan est l’auteur d’une quarantaine de livres de genres différents : essais, psychologie, contes et nouvelles, poésie, théâtre, dictionnaires, anthologies, etc. Pratiquant assidu de la méditation depuis près de quarante ans, il a aussi dirigé de nombreuses sessions de groupe.

INFOS PRATIQUES 
Titre : Les rives de l'Insaisissable – Auteur : Jean-Paul Inisan – éditeur : Edmond Chemin, septembre 2026 – nombre de pages : 266 – format : 12 x 19 cm – prix : 13 € – ISBN : 979-10-95638-33-9 – Ce livre peut être commandé dans toutes les libraires et sur toutes les plateformes de vente internet : Cultura.fr, fnac.com, amazon.fr, etc. Site recommandé (pour sa rapidité) : https://librairie.bod.fr

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Les rives de l’Insaisissable

Érinn et les pensées

Sur la planète Érinn, les pensées ne naissaient pas dans la tête des hommes.

Elles venaient de plus loin.

Elles montaient, disaient les anciens, d’un océan sans rivage, plus vaste que le ciel, plus ancien que les premières paroles, plus profond que les songes des morts. On l’appelait l’Océan de l’Infini. Nul ne l’avait jamais vu, mais tous en connaissaient le frémissement. Il traversait les murs, les villes, les chambres d’enfants, les temples, les marchés, les stades, les prisons, les berceaux. Il passait dans le silence entre deux phrases, dans la fatigue d’un soir, dans la fièvre des foules, dans la solitude de celui qui n’ose plus se regarder.

Les pensées y nageaient comme des poissons de lumière ou d’ombre. Certaines étaient fines comme des filaments d’aube. D’autres avaient la lourdeur des pierres. Certaines brillaient d’un éclat si pur qu’on croyait y voir la promesse d’un destin. D’autres, noires et froides, s’accrochaient à l’âme comme des algues de nuit.

À la naissance, chaque enfant d’Érinn recevait un capteur. On le fixait derrière son oreille gauche, au cours d’une cérémonie douce et solennelle. Le nouveau-né dormait souvent encore lorsque le technicien approchait le petit filament d’argent. Celui-ci se posait sur la peau, s’y attachait sans douleur, puis s’illuminait d’une lueur tremblante. Alors les parents souriaient, les grands-parents pleuraient parfois, et l’on disait :

– Le voilà relié.

Relié à l’Océan.     
Relié au grand courant des pensées.       
Relié au jeu magnifique et cruel par lequel chacun doit devenir quelqu’un.

Les enfants appelaient ce capteur le pêche-pensées. Très tôt, on leur apprenait à s’en servir. On leur montrait comment orienter l’attention, comment sentir les courants favorables, comment distinguer une pensée précieuse d’une pensée médiocre, comment rejeter les prises dangereuses avant qu’elles ne blessent. Les premiers essais étaient charmants. Les petits attrapaient des pensées de gâteau, de cachette, de cerf-volant, de dragon minuscule, de pluie qui chante sur les vitres. Les adultes riaient.

Mais cette innocence durait peu. Bientôt venait le temps des vraies pêches.

Car, sur Érinn, une pensée ne valait pas seulement par sa beauté, sa justesse ou sa profondeur. Elle valait surtout par ce qu’elle apportait à l’icône.

Dans chaque demeure se dressait une icône de soi. Elle occupait la pièce principale, éclairée par des lampes basses, entourée parfois de fleurs, d’encens ou de miroirs. Au commencement de la vie, elle n’était qu’une silhouette pâle, une forme presque transparente, à peine plus haute qu’une main. Mais, année après année, les pensées qu’on lui offrait la transformaient.

Une pensée de richesse déposait sur ses épaules des étoffes somptueuses.        
Une pensée de beauté lissait son visage et y faisait courir un éclat de nacre.       
Une pensée d’intelligence allumait une flamme froide dans ses yeux.      
Une pensée de victoire lui posait une couronne claire.       
Une pensée de supériorité la grandissait, parfois jusqu’à ce qu’elle regarde les autres icônes de haut.

Lorsque l’icône recevait une pensée favorable, son propriétaire sentait dans sa poitrine une chaleur délicieuse. C’était comme si son être avait gagné en poids, en contour, en évidence. Il avait l’impression d’exister davantage.

On recherchait donc les pensées capables de rendre l’icône plus belle, plus haute, plus enviable.

Pensée Fortune.        
Pensée Gloire.
Pensée Séduction.     
Pensée Influence.      
Pensée Je-suis-plus-rare-que-les-autres.     
Pensée On-ne-m’oubliera-pas.         
Pensée Je-vaux-plus-que-ceux-qui-me-regardent
.

Il existait aussi des pensées redoutées.

Pensée Échec.
Pensée Insignifiance. 
Pensée Je-suis-laid.   
Pensée Je-n’ai-rien-accompli.
Pensée Personne-ne-m’aime.
Pensée Je-ne-suis-pas-à-la-hauteur.

Lorsqu’une de ces pensées touchait l’icône, elle la ternissait. Parfois elle la courbait. Parfois elle y ouvrait une fêlure. Alors son propriétaire ressentait une chute intérieure, un froid profond, comme si le monde venait de lui retirer le droit d’être visible.

Fin de l’extrait, suite dans le livre...
 

Le voyage de la lumière

I. La Salle Close

La première salle n’avait ni nom ni origine. Ses habitants l’appelaient simplement le Monde.

Elle était basse, ceinte de murs épais, dont la pierre semblait absorber la lumière au lieu de la refléter. Une clarté diffuse y flottait, assez pour distinguer les formes, mais jamais assez pour en révéler la profondeur.

On y vivait dans une organisation stricte. Les gestes étaient mesurés. Les paroles, prudentes. Et surtout, une règle dominait toutes les autres :

« La lumière excessive corrompt la perception. »

Ce principe était enseigné dès l’enfance, gravé dans les mémoires comme une évidence.

Les gardiens de cet ordre étaient appelés les Veilleurs. Ils ne gouvernaient pas par la force, mais par la peur du déséquilibre.

Parmi eux se trouvait Arkhavel, homme austère au regard sans tremblement. Sa parole faisait loi. Il avait une fille. Elle s’appelait Lys.

II. Elian

Elian n’était ni rebelle ni audacieux. Il était… attentif. Là où les autres voyaient des murs, il percevait des épaisseurs. Là où ils acceptaient la lumière comme suffisante, il ressentait une retenue, comme si quelque chose était empêché de se déployer.

Il ne contestait pas les enseignements. Mais il ne s’y reposait pas non plus. Un soir, alors que la salle s’assombrissait encore davantage – phénomène courant mais jamais expliqué – il remarqua une chose inhabituelle : Une ligne. Fine. Presque imperceptible. Une fissure. Et de cette fissure émanait une lumière différente. Pas plus forte. Mais plus… vivante.

III. Lys

Lys, la fille d’Arkhavel, n’était pas comme les autres non plus. Elle avait été élevée dans la rigueur la plus stricte. Mais cette rigueur avait produit en elle un effet inattendu : une sensibilité extrême. Elle percevait les nuances que les autres ignoraient.

Et depuis quelque temps, elle observait Elian. Pas pour ce qu’il faisait. Mais pour ce qu’il ne faisait pas : Il ne répétait pas mécaniquement les enseignements. Il ne détournait pas les yeux face aux anomalies. Il semblait… écouter quelque chose d’invisible

Le jour où elle le vit examiner la fissure, elle s’approcha sans bruit.

– Tu la vois aussi ? murmura-t-elle.

Elian sursauta. Puis il hocha lentement la tête. Ce fut le début.

IV. La Brèche

Ils revinrent ensemble. Chaque jour. Chaque nuit. La fissure semblait s’élargir, comme si leur attention la nourrissait.

Un jour, Elian posa la main sur la pierre. Elle céda. Un fragment tomba. Et la lumière jaillit.

Lys recula, le souffle coupé.

– C’est interdit… dit-elle.

– Ou inconnu, répondit Elian.

Ils se regardèrent. Puis, sans mot dire, ils franchirent l’ouverture.      
Fin de l’extrait, suite dans le livre...

L’enfant et le cyclope

Dans une vallée reculée, à la lisière d’une forêt que les cartes oubliaient, vivait un enfant nommé Élio. Il n’était ni particulièrement courageux ni particulièrement sage, mais il possédait une qualité rare : il ne se pressait pas de comprendre. Il regardait longtemps, écoutait sans interrompre, et laissait les choses venir à lui.

Un soir d’été, alors que le ciel hésitait encore entre le bleu et l’indigo, Élio poursuivit une lueur étrange entre les arbres. Ce n’était pas une lumière franche, mais plutôt une douceur lumineuse, comme si l’air lui-même respirait. Elle le mena jusqu’à une grotte qu’il n’avait jamais remarquée.

Il entra.

Au fond, quelque chose bougea – ou plutôt, quelqu’un.

C’était immense. Et pourtant, ce qui frappa Élio ne fut pas la taille, mais la manière dont cette présence semblait… ne pas peser. Comme si elle occupait l’espace sans jamais le déranger.

– Oh, dit une voix grave et hésitante, je suis désolé.

La créature tenta de se reculer, mais heurta la paroi avec un bruit sourd. Une pierre tomba. Puis deux. Elle leva maladroitement un bras démesuré pour les rattraper, mais ne fit que les faire rebondir davantage.

Élio éclata de rire.

– Tu n’as pas à t’excuser, dit-il.

La créature s’immobilisa. Lentement, elle se pencha vers lui.

Elle n’avait qu’un seul œil. Immense, limpide, d’une clarté presque irréelle. Et au-dessus, légèrement décalée, une unique oreille.

– Tu… n’as pas peur ? demanda-t-elle.

– Non. Tu es drôle.

La créature sembla réfléchir, ce qui chez elle se traduisit par un léger balancement du corps.

– Je m’appelle Monos, dit-elle enfin.

– Moi c’est Élio.

Ils restèrent là un moment, sans rien dire. Et pourtant, quelque chose circulait entre eux, comme une compréhension sans mots.

Très vite, Élio comprit que Monos n’était pas comme les autres êtres. Il ne voyait pas le monde en fragments. Là où les humains découpaient, comparaient, jugeaient – bien ou mal, utile ou inutile, beau ou laid – Monos percevait tout d’un seul tenant.

– Quand tu regardes, expliqua Élio, tu vois quoi ?

Monos inclina légèrement la tête.

– Je ne vois pas « quoi ». Je vois… que c’est.

– Mais ça, c’est un arbre. Et ça, c’est moi.

– Oui, dit Monos doucement. Mais ce n’est pas séparé.

Élio fronça les sourcils.

– Pourtant, moi je suis moi.

Monos sourit – ou du moins fit ce qui s’en approchait.

– Tu es toi comme une vague est une vague. Mais la vague ne quitte jamais l’océan.

Élio ne comprit pas tout, mais il sentit que quelque chose en lui se calmait.

Les jours passèrent. Élio revenait chaque soir. Il apportait parfois du pain, que Monos oubliait de manger parce qu’il observait la lumière sur les miettes. Il tentait de s’asseoir, mais écrasait accidentellement des branches entières. Il essayait de chuchoter, mais sa voix faisait trembler les feuilles.

Il était d’une maladresse comique, et d’une délicatesse infinie.
Fin de l’extrait, suite dans le livre...

 

Deux hommes

Vincent avait toujours cru que certaines portes, une fois franchies, vous donnent accès à une vie plus vaste.

Il se trompait.

Il existe aussi des portes qui se referment derrière vous comme des pièges, non parce qu’elles sont verrouillées, mais parce qu’on continue de les entendre claquer longtemps après les avoir quittées.

La porte de la maison des parents de Mathieu était de celles-là.

Elle se dressait au bout d’une allée de pins tordus, dans une grande propriété battue par le vent, à quelques pas de la mer. La maison avait la blancheur fatiguée des demeures anciennes qui ont regardé trop de tempêtes sans jamais changer d’avis. Des volets bleu pâle encadraient les fenêtres. Une vigne grimpait sur la façade comme une main qui aurait cherché, depuis des années, à entrer sans y parvenir.

Ce jour-là, Mathieu avait longtemps hésité avant de sonner.

Vincent s’en souvenait avec une précision douloureuse : la main de Mathieu suspendue devant la cloche, son profil tendu, le tremblement presque imperceptible de sa mâchoire.

– Tu n’es pas obligé, avait murmuré Vincent.

– Si, avait répondu Mathieu. Je veux qu’ils sachent. Je veux qu’ils te connaissent.

Vincent n’avait pas insisté. Il aurait voulu dire : « Je n’ai pas besoin qu’ils me connaissent. Je n’ai pas besoin d’entrer dans cette maison. Je te connais, toi, et cela me suffit. » Mais Mathieu l’avait regardé avec une telle espérance, une espérance presque enfantine, que Vincent avait cédé.

La porte s’était ouverte.

La mère de Mathieu était apparue la première. Une femme mince, correctement vêtue, le visage entouré de cheveux gris, avec cette politesse des personnes qui ne veulent pas être accusées d’avoir manqué de politesse. Elle avait embrassé son fils sur les deux joues, puis avait tendu la main à Vincent.

– Bonjour.

Un seul mot. Propre, sec, sans débordement.

Le père était resté un peu en arrière, massif, immobile, les épaules encore larges malgré l’âge. Il avait serré la main de Vincent avec une force inutile, puis avait désigné le salon.

– Entrez.

Ils étaient entrés.

Le thé avait été servi dans de petites tasses trop fines. Les phrases avaient tourné autour de la météo, de la route, des travaux dans le port, de la santé d’un voisin. Personne n’avait prononcé le mot amour. Personne n’avait prononcé le mot couple. Personne n’avait même prononcé clairement le nom de ce qui était venu avec eux dans la pièce.

Vincent s’était senti devenir transparent.

Mathieu, lui, parlait trop. Il racontait leur appartement, leur travail, leurs voyages, leurs habitudes. Il riait parfois trop fort. Il cherchait les yeux de sa mère, puis ceux de son père, comme un homme qui chercherait un rivage dans le brouillard.

Le soir approchant, Vincent avait imaginé qu’on leur montrerait une chambre. La maison était grande. On apercevait, par l’entrebâillement du couloir, des portes fermées, des pièces inutilisées, des lits anciens sous des couvre-lits blancs.

Mais la mère avait dit :

– Avez-vous trouvé un hôtel ?

Fin de l’extrait, suite dans le livre...
 

Le Dernier Niveau

Chaque nuit, à vingt heures trente, Lucas quittait le monde ordinaire.

Il dînait avec ses parents à dix-neuf heures, répondait par monosyllabes aux questions de sa mère, repoussait son assiette, buvait un verre d’eau, disait qu’il était fatigué, puis montait dans sa chambre. À peine la porte refermée, il n’était plus le jeune employé au visage pâle qui se levait à six heures trente pour rejoindre son travail. Il n’était plus le fils silencieux qui habitait encore chez ses parents. Il n’était plus celui dont les yeux portaient, dès le matin, la cendre des nuits trop courtes.

Instance I : Le Joueur

Il devenait Kaël, capitaine de raid dans Abysses & Royaumes, le plus vaste jeu en ligne jamais créé.

Dans ce monde-là, il ne fallait pas sourire poliment aux collègues, ranger des dossiers, attendre le week-end, répondre aux messages familiaux ou se demander ce qu’on avait raté dans sa vie. Il fallait bondir, parer, esquiver, attaquer, calculer les trajectoires, acheter des gemmes, rejoindre une guilde, traverser des donjons, vaincre des monstres, choisir la bonne arme, surveiller la jauge d’énergie, sacrifier un allié parfois, sauver le groupe souvent.

Dans ce monde-là, Lucas existait. Il existait intensément. Il existait même trop.

La nuit où tout commença, une mise à jour imprévue apparut sur son écran.

Événement unique
LE DERNIER NIVEAU
Accès réservé aux joueurs ayant perdu plus de mille heures  
dans les Abysses.
Récompense : retour impossible ou renaissance.

Lucas éclata de rire :

– Retour impossible ? Ils sont forts, quand même.

Il cliqua. L’écran devint noir.

Puis une phrase s’afficha, lettre après lettre :

Es-tu certain de vouloir
continuer à jouer ?

Lucas sentit une excitation familière lui traverser le corps, ce petit moteur intérieur qui le poussait toujours plus loin, toujours plus tard, toujours plus risqué.

– Évidemment.

Il valida.

La chambre disparut.

Il ne s’endormit pas. Il ne rêva pas. Ou plutôt, s’il rêva, ce fut avec une précision trop vive pour être un rêve.

Il se retrouva debout au milieu d’une immense arène circulaire, suspendue dans l’espace. Au-dessus de lui tournaient des lunes numériques, des fragments de cartes, des icônes de quêtes abandonnées. Tout autour, des portes lumineuses donnaient accès à des royaumes différents : citadelles de glace, forêts toxiques, temples en ruine, villes futuristes, déserts parcourus de dragons mécaniques.

Face à lui se tenait son avatar : Kaël.      
Fin de l’extrait, suite dans le livre...

 

Le peintre sans visage

Dans la ville haute d’Ermance, où les maisons semblaient avoir été bâties avec de la craie, du vent et de vieux songes, vivait un peintre nommé Clovis. On disait de lui qu’il avait reçu un don rare : il savait peindre les choses avant qu’elles ne deviennent visibles.

Ses tableaux ne représentaient pas des paysages, mais l’instant secret où le paysage hésite encore entre l’ombre et la lumière. Ses portraits ne montraient pas des visages, mais la fatigue, l’orgueil, la peur ou la tendresse qui les traversaient. Les riches collectionneurs venaient de loin pour acheter ses toiles. Les critiques, qui d’ordinaire préféraient se méfier du génie, parlaient de lui avec une sorte de prudence admirative.

Pourtant Clovis vivait selon une étrange alternance. Chaque jour, vers midi, lorsqu’il s’éveillait enfin de ses nuits troubles, il montait dans la pièce la plus claire de sa maison. Elle était presque vide. Un coussin de laine brune reposait au centre du parquet. Clovis s’y asseyait, immobile, les jambes croisées, le dos droit, les mains ouvertes.

Alors un autre que lui paraissait respirer en lui.

Cet autre était calme, vaste, enraciné. Il avait la lourdeur paisible de la terre et la légèreté de l’air. Quand il venait, Clovis ne craignait plus rien. Les bruits de la rue, les reproches des voisins, les dettes, les commandes en retard, les souvenirs déformés par le vin : tout cela perdait son pouvoir. Il y avait seulement le souffle, la lumière sur les murs, l’espace.

Cet être intérieur, Clovis l’appelait le Sage.

Le Sage demeurait auprès de lui jusqu’à la fin de l’après-midi. Puis, vers cinq heures, il se retirait sans protester, comme un vieil ermite qui sait qu’il ne doit pas rester trop longtemps dans la maison des hommes.

Alors, le soir descendait.

Et avec le soir arrivait l’Artiste.

Celui-là n’était ni sage ni patient. Il entrait dans l’atelier comme un prince en retard, jetait son manteau sur une chaise, renversait les pots, insultait les couleurs, embrassait les pinceaux, riait tout seul. Il ne supportait ni les horaires, ni les méthodes, ni les prudences. Il disait que l’œuvre véritable ne se prépare pas ; elle surgit, elle attaque, elle exige qu’on lui ouvre la porte au moment précis où elle frappe.

Mais l’Artiste ne venait presque jamais seul.

À sa suite apparaissait un compagnon rougeaud, parfumé de cave et de fête, portant sous le bras une bouteille sombre. Il avait l’œil brillant, la bouche facile, le rire sonore. Il ne marchait jamais droit, mais il arrivait toujours à temps. Il disait :

– Sans moi, personne ne peindra ce soir.          
Fin de l’extrait, suite dans le livre...

 

La boîte

(...) Le lendemain matin, en ouvrant la porte de sa cellule, il découvrit une petite boîte déposée sur le seuil.

Elle était d'une grande simplicité. Ni belle ni laide. D'une couleur indécise, presque oubliable. Elle semblait fabriquée dans un métal inhabituel, à la fois mat et dense, dont la surface ne portait aucune trace d'usure. Une serrure discrète en protégeait l'ouverture, mais aucune clé ne l'accompagnait.

Intrigué, le jeune moine tenta de l'ouvrir. Il essaya plusieurs outils, observa attentivement le mécanisme, chercha un ressort caché, un dispositif secret, mais rien n'y fit. Lorsqu'il la secoua, aucun bruit ne se fit entendre. Elle paraissait parfaitement vide.

Ne voyant que faire d'un objet aussi étrange, il finit par la déposer dans un réduit du monastère où l'on entreposait les objets devenus inutiles.

Le lendemain, en ouvrant sa porte, il la retrouva exactement au même endroit que la veille.

Il pensa d'abord s'être trompé. Pourtant, après quelques instants d'observation, il eut la curieuse impression que la boîte avait légèrement grandi.

Il la rapporta une seconde fois au débarras.

Le surlendemain, elle était revenue.

Et cette fois encore, elle semblait un peu plus grande.

L'agacement succéda à la curiosité.

Persuadé que quelqu'un se jouait de lui, le jeune moine décida d'en finir. Il entreprit de forcer la serrure avec des outils de plus en plus robustes. Rien ne céda. Il demanda même à l'homme chargé de l'entretien du monastère de lui prêter une perceuse électrique. Le foret glissa sur le métal comme s'il avait rencontré une matière inconnue.

Les jours passèrent.

Chaque matin, la boîte l'attendait devant sa porte.

Chaque matin, elle avait encore grandi. 
Fin de l’extrait, suite dans le livre...  

 

Le dragon des orages

Au cœur d’un vaste royaume entouré de montagnes bleutées vivait un dragon nommé Azurflamme. Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, Azurflamme n’était ni cruel ni belliqueux. Il rêvait seulement d’une chose : être aimé.

Or, partout où il allait, les habitants s’enfuyaient en poussant des cris.

Les bergers abandonnaient leurs troupeaux.

Les marchands fermaient leurs échoppes.

Les enfants se cachaient derrière les jupes de leurs parents.

Azurflamme en était profondément attristé.

– Pourtant, je ne fais de mal à personne, soupirait-il.

Pour remédier à la situation, il entreprit de changer son apparence.

Il peignit ses écailles d’un magnifique bleu ciel.

Les villageois trouvèrent cela encore plus inquiétant.

– Un dragon qui se déguise est sûrement plus dangereux qu’un autre !

Alors il fixa sur sa tête une couronne de fleurs.

Les fleurs se desséchèrent sous la chaleur qui émanait naturellement de son corps.

– Regardez ! cria-t-on. Il brûle même les roses !

Azurflamme abandonna les fleurs.

Il décida ensuite de modifier son comportement.

Chaque matin, il apportait des cadeaux aux habitants : des fruits rares, des pierres précieuses découvertes dans les montagnes, des coquillages géants ramassés au bord des mers lointaines.

Mais les gens n'osaient même pas toucher ses présents.

– Il cherche à nous ensorceler !

Pensaient-ils.

Le dragon apprit alors à sourire.

Malheureusement, un sourire de dragon révèle plusieurs centaines de dents longues comme des poignards.

Les gens eurent encore plus peur.

Il essaya de parler doucement.   
Fin de l’extrait, suite dans le livre...

 

Le Collectionneur de vies

Lorsque Simon était enfant, il lui arrivait parfois une chose étrange.

En regardant une vieille femme gravir un escalier, il ne se contentait pas de la voir : il devenait, durant quelques secondes, la lenteur même de ses jambes. Ses propres genoux semblaient porter des décennies invisibles.

Puis, un peu plus loin, un enfant traversait la place en courant derrière un ballon. Aussitôt, son cœur bondissait avec une impatience qu'il ne reconnaissait pas comme la sienne.

Il lui suffisait parfois d'effleurer un chien pour sentir une vigilance sans paroles ; d'écouter un roi dans un vieux film pour éprouver le poids silencieux du pouvoir ; d'apercevoir un balayeur pour découvrir la discrète dignité du service.

Chaque être ouvrait en lui une chambre dont il ignorait jusque-là l'existence.

Il ne cessait pas d'être Simon. Il devenait simplement plus vaste que Simon.

Les années passèrent.

Intrigué par cette étrange faculté, il entreprit de la comprendre. Il remplit des carnets. Il classa les expériences. Il distingua les résonances profondes des résonances superficielles, les identifications passagères des identifications complètes. Il inventa des cartes, des schémas, des exercices.

On venait de loin pour écouter ses conférences.

On disait :

– Personne ne connaît aussi bien les cent visages de l'être humain.

Simon souriait. Mais, sans qu'il s'en aperçût, les portes commencèrent à se refermer.

Lorsqu'il croisait un vieillard, il ne ressentait plus son âge. Il se rappelait seulement le chapitre consacré à la vieillesse.

Devant un enfant, il reconnaissait les signes de l'élan vital, mais son propre cœur demeurait immobile.

Face à un animal, il analysait son comportement avec précision. Il ne partageait plus son silence.

Peu à peu, ses livres remplacèrent ses rencontres. Ses concepts remplacèrent ses métamorphoses.      
Fin de l’extrait, suite dans le livre...